28 mai 2016

473ème semaine politique: pourquoi Hollande et Valls se radicalisent

Elle fait peur, cette grève. Il suffit que chaînes et radios d'information dramatisent et rabâchent à longueur de flashs la fermeture d'une raffinerie, puis d''une autre, pour que partout en France les automobilistes se précipitent sur les stations services. Cette semaine, la France s'est crue en situation de chaos. 

Loin de tenter d'apaiser, le gouvernement Hollande choisit l'obstination, la méthode Coué et même la provocation.

Le couteau entre les dents
Mardi, on passe un cap. Près de 2 500 stations services sont fermées (sur 12 000). La panique atteint l'Ile de France. Les files d'attente pour prendre du carburant s'allongent. Valls est en Israël, son périple tourne court. Sa tentative de forcer l'un des gouvernements les plus à droite qu'Israël ait connu depuis sa création à reprendre la voix de la négociation avec les Palestiniens échoue.

Mercredi, un tiers des stations manquent d'essence en France. Jeudi, la proportion grimpe à 40%. On annonce une grève générale et illimitée dans les transports la semaine suivante.

La CGT bloque les journaux qui ne publient pas sa tribune du jour. Une gauche s'indigne contre cette atteinte à la liberté de la presse. Les mêmes qui ne disent rien, jamais, ou si peu contre la censure lente, discrète et quotidienne qui profitent aux intérêts de quelques industriels désormais propriétaires des principaux médias du pays. Un jour en France, des ouvriers en grève réclament qu'on publie la tribune de leur représentant. 

Et ça choque.

Le Figaro titre sur Philippe Martinez "l'homme qui voulait mettre la France à genoux". Et fustige la "dictature cégétiste" dans son éditorial. Un cliché du patron cégétiste en une du quotidien de la droite évoque cette affiche des années trente figurant un communiste le couteau entre les dents. On nage en plein délire.


La CGT suit une stratégie radicale. Les cyniques n'y voient qu'une manipulation électoraliste avant le scrutin professionnel de début juin.

L'un des cadres sup' de l'éditocratie, Jean-Michel Apathie, s'étrangle de rage sur Twitter quand la CGT menace de faire grève dans les centrales nucléaires. Imaginez seulement que ces grévistes fassent grève là où cela fait mal... Quel scandale !

Toute la semaine, le gouvernement se radicalise. Mais l'éditocratie n'est pas choquée cette fois-ci.

Le Valls de 2016 est tel le Juppé de 1995, "droit dans ses bottes". Valls est persuadé que cette confrontation avec la CGT est une "clarification (...) qui peut nous permettre de rassembler en 2017". Hollande cherche à isoler la CGT et, par ricochet son opposition à gauche.

La "bonne"nouvelle d'une seconde baisse mensuelle du nombre d'inscrits à Pôle emploi (-40 000 sur l'ensemble des catégories) renforce aussi l'Exécutif dans son obstination sourde et intransigeante. La France suivrait enfin la voie du Royaume Uni ou de l'Allemagne, celle d'une baisse du chômage ... au prix d'une hausse du temps partiel et autres petits boulots contraints. Pire, la politique de l'offre à l’œuvre depuis 2013 n'a pas empêché la France de décrocher en attractivité pour les investissements étrangers l'an dernier.

Les manifestations de jeudi rassemblent peu de monde. Mais les sondages sont pourtant catastrophiques pour Hollande et Valls: six sondés sur dix accablent l'Exécutif d'être responsable des maux du moment. La même proportion réclament l'abandon du projet de loi. Parmi les sympathisants de  gauche, au sein de son "propre camp", le désaveu est également cinglant. Hollande est à peine soutenu par une majorité de sondés sympathisants socialistes. Mardi, le chef des députés socialistes, le très loyal Bruno Leroux, confie qu'il faudra modifier le fichu article 2. Patatras ! Est-ce le début du recul ? Une tentative de conciliation alors que la France se paralyse ?

Que nenni, l'Exécutif n'en tient pas compte. Au contraire. A ce niveau d'amateurisme, on s'interroge. 


La radicalisation gouvernementale
Mercredi à l'Assemblée, Valls martèle: "La CGT ne fait pas la loi dans ce pays". Et il ajoute: "il n'y aura ni retrait du texte, ni remise en cause de l'article 2, car c'est le cœur de la philosophie du texte". Son porte-parole, Stéphane Le Foll, lâche un lapsus savoureux, en évoquant Bruno "Re-lou".

Jeudi, deux personnes, dont un jeune photographe de 25 ans à Paris, sont grièvement blessées par les forces de l'ordre. Le gouvernement saisit l'IGPN, mais le mal est fait, et se poursuit. Les reportages se multiplient sur ces groupes de casseurs qui s'infiltrent dans les manifestations. "Vous vous comportez comme nos adversaires et vous êtes au service de nos adversaires" clame Mélenchon aux casseurs.

La tension est forte, trop forte. On attendrait d'un gouvernement officiellement de gauche qu'il ne cède pas à la caricature, qu'il tente la conciliation, l'apaisement, la diplomatie. 

Il n'en est rien. Les pyromanes de Matignon soufflent sur les braises.

Manuel Valls réitère ses arguments sur toutes les ondes. Ses lapsus ne font pas oublier l'essentiel. Cette loi, comme d'autres, est rétrograde. Jamais on ne lui pose la bonne question. Jamais n'ose-t-il anticiper d'y répondre. Cette question, symbolique et concrète, politique et mortelle, est la suivante: comment donc le gouvernement socialiste justifie-t-il de laisser les entreprises d'une même branche d'activité se faire la concurrence la plus moins-disante possible sur le temps de travail ?

 Emmanuel Macron, inspiré par Hollande lui-même, jette davantage d'huile encore sur le brasier: en milieu de semaine, il explique qu'il faudrait aller plus loin que la loi El-Khomri en matière d'autonomie de négociations des entreprises: "Il faudra élargir le champ de la négociation collective au niveau de l'entreprise à d'autres domaines. Plus on ira vers l'entreprise, plus ce sera efficace. On ne peut pas prétendre aimer l'industrie et refuser les conditions de son succès".

La manipulation élyséenne
Pour faire passer, coute que coute, cette loi et son article 2 hérité d'un XIXème siècle que l'on croyait révolu, Hollande joue l'isolement de la CGT. Samedi, tous les dépôts d'essence sont "libérés" par les forces de l'ordre.

Vendredi, 56 députés socialistes "frondeurs" appellent Hollande à "faire le choix courageux de l'apaisement". "Il n’y a jamais de déshonneur à prendre en compte les aspirations du peuple, à faire le choix courageux de l’apaisement et de la construction collective". Mais Hollande n'entend pas et n'écoute rien. Il est à l'autre bout du globe, au Japon, pour l'un de ses derniers G7 avec Barack Obama: "Je veux que nous puissions aller jusqu’au bout." A Paris, le visage mi-étonné mi-rageur de Valls occupe la pleine couverture du  Parisien du 28 mai 2016, avec cette citation: "Ma responsabilité, c'est d'aller jusqu'au bout".

 Cette agitation syndicale, doublée d'une radicalisation gouvernementale, éclipse fort heureusement "la Grande marche" d'Emmanuel Macron. Le ministre lance ce weekend un gigantesque sondage. L'objectif, interroger quelque 100 000 Français en porte-à-porte. Une agence de communication fournit la méthode, les volontaires saisissent les réponses des sondés sur leurs smartphones. C'est aussi moderne que les idées du patron Macron sont d'un autre siècle. Dans une video postée sur Facebook, Macron lit un texte de motivation. Il avoue, deux mille volontaires seulement se sont joints à l'opération de terrain.
 "Pour ceux qui sont convaincus que le pays est bloqué, qui ont le goût du travail, du progrès, du risque, qui vivent pour la liberté, l'égalité, et l'Europe." Devise du mouvement En Marche d'Emmanuel Macron. 
Ailleurs, à Paris, Macron construit son réseau. Car il y croit à cette présidentielle de 2017.  D'ailleurs, même le sénateur-maire de Lyon a annoncé à la télévision son soutien à Emmanuel Macron en cas de candidature. La machine est lancée. François Patriat, le sénateur socialiste de Côte-d’Or, joue les agents recruteurs.

Mais l'on retient d'autres images du ministre que cette fabrication politique. Dans l'Hérault, Macron se pavane dans un barque de pêcheur, un poisson à la main, devant une nuée de journalistes. L'image rappelle Sarkozy il y a 10 ans, à cheval. A une décennie d'écart, les postures sont aussi artificielles que ridicules. Puis l'on retient surtout ces longues minutes d'un échange entre le ministre et deux grévistes dans la bourgade voisine de Lunel. Emmanuel Macron y perd son sang-froid et son sourire. Face aux deux grévistes dont l'un qui porte un tee-shirt qui fait visiblement peur au ministre, des grévistes pourtant calmes et tout en retenue, le jeune ministre lâche une riposte avec une morgue toute sarkozyste, et non dénuée d'un certain mépris de classe : "Vous n'allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler"

Et le jeune gréviste de répondre: "mais je travaille monsieur Macron."

Oui, les grévistes ont un boulot, monsieur le ministre.

Les baffes tranquilles de Mélenchon
Jeudi soir, Jean-Luc Mélenchon, parfois au coude à coude dans les sondages avec le président sortant (sic !), porte la contradiction à l'aréopage habituel de journalistes de l'émission Des Paroles et des Actes sur France 2, quelques responsables politiques de seconde zone et deux citoyens pas si ordinaires que cela - un boulanger qui livre l'Elysée et une vice-présidente du syndicat des Jeunes agriculteurs.

Aucun responsable socialiste n'accepte le combat. La pauvre Emmanuelle Cosse, écologiste licenciée de son parti quand elle a choisi un strapontin ministériel en mars dernier, est envoyée au front.
"Vous appelez la gauche le machin qui est au gouvernement". Jean-Luc Mélenchon à Emmanuelle Cosse, 26 mai 2016
A droite, l'ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy, le maire de Tourcoing se dévoue. Gérard Darmanin est sympathique, il a quitté Sarkozy, pour son agitation et ses outrances, ça le rend presque sympathique... Face à Mélenchon, l'échec est musclé, mais cordial.

Mélenchon fait d'autres victimes, et d'abord les journalistes en poste. Ces derniers n'interrogent pas sur le fond, ils ne causent que tactique. Ils ne demandent pas au candidat qu'il détaille quelques-unes de ses idées -  comme convoquer une assemblée constituante, sortir des traités européens austéritaires, ou proposer l'affiliation des travailleurs indépendants au régime général de sécurité sociale plutôt qu'au RSI. Non, ces journalistes sont là pour coincer Mélenchon sur la France bloquée ousa prétendue solitude politique, ou le caricaturer comme cousin de gauche de Le Pen.

Un à un, Mélenchon les dévisse. A Pujadas, il lâche au détour d'une réponse, "Moi ça me dérange pas que vous soyez de droite...". Il lui rappelle au passage quelques évidences, comme au sujet des raffineries qui ne livrent plus de carburant: "ce n'est pas un blocage, c'est une grève, un droit constitutionnel." Il pousse Nathalie Saint-Cricq, chroniqueuse dans l'émission, dans ses retranchements. A la 31ème minute de l'émission, la dame commet un lapsus ravageur - "j'ai été socialiste... euh, j'étais journaliste. " Touchée, coulée.

Au suivant.

François Lenglet, chroniqueur économique libéral, accuse Mélenchon de souverainisme: "Le protectionnisme, c'est la préférence nationale ! (...) On dirait du Le Pen dans le texte". La manœuvre est grossière. La réponse est cinglante: "vous connaissez bien des choses, mais vous ne connaissez rien au mouvement ouvrier.  (...) Jamais la tradition de gauche n'a été une négation de la nation.

Que le spectacle politique est mal servi.




La radicalisation du gouvernement sur la loi Travail sera une énigme historique. Jeudi, François Hollande est justement l'invité d'une émission hautement qualitative de France Culture. Le show radiophonique est réussi. Hollande en réfère à l'Histoire: "Il y a l'impression que l'on donne dans l'actualité immédiate. (...) Il y a la profondeur, (...) la trace que j'espère on va découvrir plus tôt que dans 40 ou 50 ans. " Quelques journalistes extirpent une ou deux phrases du concept pour le buzz, sans intérêt.

Qu'est ce que j'aurai pu faire de différent ? Hollande sur France Culture, 24 mai 2016

"Je fais l"Histoire."
conclue-t-il. "Le peuple français fait sa propre histoire."

Oui, le peuple français fait sa propre histoire.