22 février 2020

Comment il faut se rebeller contre Macron


 

Il est question d'insoumission, de rébellion sans doute, face à un gouvernement illégitime. Élu par le centre-gauche, Macron gouvernait à droite, le voici qui emprunte désormais les discours et les actes de l'extrême droite. Il singe la stratégie de Sarko en 2012, alors que la campagne électorale américaine nous donne un exemple inverse.


Vulnérabilité

La presse officielle se régale encore de l'affaire Griveaux. Elle soutient l'impétrant: GALA titre sur l'épouse "courageuse et exemplaire" de l'ancien candidat macroniste à la mairie de Paris; Paris Match publie un cliché de l'artiste russe, auteur de la publication des sextapes de Griveaux,  menotté à son arrestation - un  cliché interdit par la loi, qui interroge aussi sur comment il a pu être pris - la police avait-elle prévenu le journal ?  La "journaliste" d'une chaîne d'information raille le parcours scolaire chaotique de l'avocat de l'accusé. François de Rugy, l'ancien ministre de l'environnement contraint à la démission à cause de ses dépenses somptuaires quand il était en poste à la présidence de l'Assemblée ressort du placard pour brailler contre la "dictature" des réseaux sociaux qui "violent les communications privées"; Le même gars a voté sans rechigner la loi sur le renseignement qui autorise à lire toute la correspondance privée des citoyens français. Christophe Castaner, le ministre éborgneur, moque les "divorces et les séparations" personnelles d'Olivier Faure, son ex-ami et patron du désormais minuscule parti socialiste. Des députés réclament la fin de l'anonymat sur internet.

Jusqu'à présent, la sextape de Griveaux faisait sourire. Griveaux suscitait même un semblant de sympathie devant cette manipulation grossière. Mais la surenchère sécuritaire qui s'en est suivi a de quoi effrayer. Il y a autant de bruit et d'indignation qu'il y avait de silence devant les centaines de blessés civils des manfestations de Gilets Jaunes.

Ce vaudeville tourne au délire. Il témoigne de la rage et de l'effroi d'une caste quand elle a prend conscience de sa vulnérabilité.

"Les éditorialistes peuvent glapir que la démocratie est ébranlée par la bite à Griveaux.  La démocratie est plutôt menacée par les yeux crevés, les mains arrachées(...) et plus encore par la destruction d'un modèle social" Frédéric Lordon, 17 février 2020.

Insoumission
Le projet de loi de réforme des retraites est à l'Assemblée nationale. La fausse concertation et le mouvement social n'ont que trop duré aux yeux du jeune monarque, il faut rapidement faire voter une loi qui remet en cause les fondements de la retraite socialisée et abime au passage la retraite de tous. L'examen est un procédure d'urgence pour l'essentiel de ses articles. Cette loi a pourtant été démolie par le Conseil d'Etat il y a un mois à peine, qui dénonçait l'amateurisme du gouvernement. Jour après jour, les députés socialistes, communistes et insoumis rappellent cette gageure: inexactitudes et imprécisions financières, dégradation des pensions (sauf à travailler plus longtemps), sous-évaluation de la pénibilité, etc.

A l'Assemblée, Macron peut compter sur une armée de député(e)s godillots qui n'avaient pas digéré l'accusation d'inhumanité il y a quelques semaines. Mais la résistance à ce coup de force illégitime est si forte qu'elle est évidemment décriée: 10 000, 20 000, 30 000... 40 000 amendements ont été déposés, pour l'essentiel par les 17 élu(e)s insoumis(es) qui portaient bien leur nom. Le fan club d'Emmanuel Macron s'offusque de ce "mépris démocratique", de cette "obstruction parlementaire" pour défendre une loi qui ne figurait pas dans le programme présidentiel du candidat Macron, qui ne fut pas débattue pendant la campagne législative de 2017, et pour laquelle la Macronie refuse de porter un référendum ou même d'en reporter le débat à 2022 alors qu'elle en a reporté l'application à l'après-2022. Ces gens mentent en faisant croire qu'il y aurait 700 000 amendements pour justifier de passer encore davantage en force avec l'utilisation du 49-3. Dans l'hémicycle, ils crient et insultent les député(e)s de gauche.

L’insoumission consiste à faire échec à une loi qui ne fait pas partie du programme présidentiel, qui est impopulaire, et que la Macronie refuse de soumettre au suffrage populaire. Ces macronistes ont de la chance,  cette guérilla n'est que parlementaire, à coup d’amendements, furent-ils nombreux. Vive la patience démocratique !

C'est bien là le plus cocasse: cette "grande" réforme ne démarre ses mauvais effets qu'après 2022... et pourtant Macron ne veut pas en reporter le débat au prochain grand scrutin "démocratique", les élections présidentielle et législatives de 2022. Les godillots de Macron sont en rage, c'est heureux. Ils regrettent que la réforme constitutionnelle de Macron ne soit pas passée: Jupiter veut réduire le nombre de députés et de sénateurs, réduire le temps de parole parlementaire, et réduire le temps de débat parlementaire. Ces mesures anti-démocratiques ont été dévoilées l'an passé.

Rébellion ?
Ces mêmes godillots refusent une minute de silence en hommage à une infirmière poignardée sur son lieu de travail. La ministre de la Santé est exfiltrée à Paris: Agnès Buzyn remplace le métrosexuel Griveaix à la candidature macroniste pour la Mairie de Paris. Elle incarnait le mépris souriant aux difficultés de l'hôpital public, elle a mis en place ce fameux panier de lunettes "gratuites" que les Français payent dès cette année d'une effarante augmentation des mutuelles complémentaires obligatoires (+80 euros par an en moyenne...). La voici candidate.

Fidèle au positionnement national de Macron, Buzyn vire à droite toute - elle fustige la "montée de l'insécurité dans la capitale" (rappelons-lui que Paris n'a pas de police autre que nationale, sous la responsabilité du béta Castaner). Sa rivale Dati embraye en soutenant que l'attentat anti-immigré qui a frappé l'Allemagne cette semaine est la suite de l'ouverture des frontières du pays.

Samedi, Macron est au salon de l'Agriculture à Paris. Il va étendre la période de chasse, pour faire plaisir à ce discret et si important lobby des chasseurs.  On le protège de la venue de quelques gilets jaunes: Eric Drouet, qui cherchait à s'approcher du monarque en plein exercice de publi-reportage, n'est pas seulement évacué, il est aussi placé en garde à vue pour "rébellion".

Rébellion ?

Ce lent glissement vers l'autocratie se poursuit. Quand il dresse des lauriers au nouveau patron de la police nationale quelques jours plus tôt, Christophe Castaner reprend les nouveaux arguments de son patron: il déclare vouloir "faire reculer la menace islamiste" en France. Il rappelle qu'il a "fixé en novembre une feuille de route claire, portée par les préfets, pour réarmer la France face au repli communautaire du à l’islamisme." Le 17 février, Macron présentait lui-même son "plan contre le séparatisme islamiste" depuis la ville de Mulhouse. il s'agit de marcher sur les plate-bandes de l'extrême droite: Il déclare: "On ne peut pas avoir les lois de la Turquie sur le sol de France. Ça, c'est non." Vraiment ? C'est l'exact même propos que les Le Pen père et fille qui ne cessent de crier au risque de la charia, l'exact même phobie qui alimente les reportages bidonnés de Valeurs Actuelles et autres torchons d'extrême droite.


Mois après mois, cet homme abime ce qui fait l'identité nationale de la France - libertés individuelles, primat de la justice sur la police, système de retraite, médecine publique pour tous, etc. Il cache la surcharge de Pôle emploi, les suicides dans l’Éducation nationale, la destruction du Bac national, la détresse des agents de la SNCF poussés au départ. Mais il se réfugie derrière le paravent de la "menace islamiste"...






L'exemple américain
Aux États-Unis la pré-campagne présidentielle bat désormais son plein. Elle pourrait faire exemple. Le camp démocrate cherche son champion pour défaire Donald Trump au scrutin présidentiel de novembre 2020. Le clown de la Maison Blanche incarne le mal absolu, comme Marine Le Pen en France: vulgaire, raciste, corrompu, conservateur mais libertin, sexiste et ultra-libéral, Trump est une caricature que les Démocrates, et bien d'autres, veulent renvoyer dans les poubelles de l'histoire. Et pourtant, le même Trump dispose d'un socle puissant d'opinions favorables (près d'un Américain sur deux d'après les sondages), qu'il solidifie avec attention et persévérance chaque semaine avec ses outrances. Bref, plus que jamais, les Démocrates cherchent le candidat "utile", celui qui vaincra, fut-il imparfait.

Les candidats dits "modérés" sont nombreux. L'un est ancien vice-président d'Obama et promet l'expérience. L'autre est un jeune inconnu qui utilise son homosexualité maritale pour cacher le conservatisme libéral de son programme économique. Un troisième, milliardaire, promet qu'avec lui, "tout sera fait" pour vaincre Trump puis gouverner avec efficacité, puisqu'il a de l'argent. Les principaux médias attribuent à cette division des modérés le succès relatif du quatrième larron, Bernie Sanders, dans les premiers scrutins. de primaire. Ce candidat-là est évidemment dépeint comme "radical". Car la presse officielle, là-bas comme en France, considère comme "extrême", "populiste", de défendre des droits humains aussi basiques que de se nourrir, de se soigner et d'étudier: ça ne vous rappelle rien ? 

Sanders prône une assurance médicale bon marché pour tous contre les grands labos et les hopitaux hors de prix. Il réclame une hausse des impôts sur les plus riches, il veut punir les grosses entreprises polluantes et développer les énergies renouvelables contre le lobby pétro-chimique. Et il n'accepte aucun don d'entreprises privées et de millionnaires pour financer sa campagne.

Quelle radicalité !

Tout est fait pour le caricaturer comme un lunatique révolutionnaire, un communiste le couteau entre les dents qui va "tout mettre par terre". Il faut effrayer l'électrice et l'électeur indécis: ça ne vous rappelle rien ?

Comme en France, il s'agit de protéger les riches, qui payent proportionnellement moins d'impôts que les foyers les plus pauvres. 

Comme en France, il faut caricaturer les oppositions.

Cette semaine pourtant, patatras ! Le milliardaire Bloomberg, qui était monté en flèche dans les sondages en dépensant des centaines de millions de dollars de publicité à la TV, et en s'achetant les faveurs d'associations et d'élus, se fait étriller en public pour une douzaine d'agressions sexuelles, des propos et une politique racistes quand il était maire de New York, et un silence prudent sur ses impôts. Deux jours plus tard, Twitter supprime 70 comptes de comptes pro-Bloomberg qui mitraillaient le réseau de messages copiés/collés agressifs en faveur du milliardaire. Bloomberg n'a pas besoin de militants, il a embauché des milliers d'intérimaires pour sa campagne.

Bloomberg croyait avancer en terrain conquis, comme le sauveur "riche mais philanthrope" qui allait sortir l'Amérique de son cauchemard, sans déstabiliser le grand capital. C'est raté, le combat sera rude. Une forme d'aversion pour cette hypocrisie prétendument centriste se fera peut être jour dans l'opinion. Les rivaux en tout cas l'ont bien compris.

Plus grave encore pour les partisans du statu-quo, un premier sondage place Sanders comme seul candidat démocrate capable de battre Trump à l'élection présidentielle: aux États Unis, le vote Bernie Sanders devient le vote utile contre Trump. 

Le vote utile, c'est le courage de changer.




"Car, jusqu’au moment précis où la catastrophe atteignit tout et tout le monde, elle était dissimulée non par des réalités mais par les paroles, les paroles trompeuses et parfaitement efficaces de presque tous les personnages officiels qui trouvaient continuellement, et dans de nombreuses variantes, une explication satisfaisante des événements préoccupants et des craintes justifiées."
Hannah Arendt, Préface à Vies politiques (janvier 1968)