23 juillet 2016

481ème semaine politique: terrorisme, entre mensonges et déni

 

Daech a gagné une seconde fois. 

 

La France post-attentat du 14 juillet est divisée et donc affaiblie. L'image que le pays a donnée est désastreuse. La classe politique s'est globalement déchirée sur les responsabilités, sans attendre les premiers hommages.  Pire encore, rarement un drame pareil a-t-il suscité autant de mensonges. 

 

Il ne s'agit pas de savoir comment vivre avec la peur des attentats. Il s'agit surtout de comprendre comment on pourra sortir du mensonge.

 

Mensonges à chaud
Les plus émus se sont tus. Ils étaient nombreux. Ils étaient les plus nombreux. Cette France silencieuse, citoyenne, meurtrie a conservé son chagrin pour des hommages en tous genres, individuels ou collectifs, comme cette gigantesque minute de silence nationale, lundi 18 juillet à midi. Une semaine après les attentats, les témoignages s'accumulent, comme ceux des héros de ce soir tragique, des anonymes, civils ou policiers, qui ont tenté de ralentir le tueur fou. Comme ces portraits des victimes, françaises ou étrangères, jeunes ou âgées, dont nous finissons par connaître les prénoms.

La honte est venue d'ailleurs.

Dimanche soir sur TF1, Nicolas Sarkozy s'invite. L'enchaînement de mensonges qu'il professe alors publiquement est choquant: il ose affirmer que le problème terroriste est né après sa défaite de 2012 ce qui est faux il prétend ne pas vouloir "polémiquer" en plein deuil national, mais il le fait; il affirme qu' "il ne s’agit pas de défendre ni de soutenir un camp plutôt qu’un autre", alors que c'est évidemment tout le contraire; il ne répond pas quand la jeune journaliste estivale qui lui résiste un peu lui demande pourquoi il a réduit de 13 000 les effectifs de la police et de la gendarmerie quand il était président; il réclame une interdiction de consultation des sites jihadistes ... qui est déjà en vigueur; il ne dit rien de la désorganisation des services de renseignement dont il a été l'auteur en 2009, en affaiblissant les RG avec la création de la DCRI en 2008. Si l'on ajoute l'armée, ce sont quelque 70 500 postes qui ont été supprimés entre 2007 et 2012 dans les forces de sécurité du pays.

Qui dit mieux ?

Lundi, après trois jours de deuil national et de drapeaux en berne, l'hommage national rendu à Nice est terni par les huées de quelques dizaines de militants au passage de Manuel Valls et de représentants de l'opposition. Qui siffle ? Valls pointe vers le Front national. Ses dirigeants nient, mais " il y avait une petite bande aux abords, qui était clairement identifiée FN" explique un élu LR. Et Marion Maréchal-Le Pen, présente, s'est empressée d'aller saluer les braillards.

La honte.

Mensonges à Nice
On se dispute aussi beaucoup sur les circonstances de l'attentat. Après les accusations prématurées et grossières d'une fraction de la droite et de l'extrême droite, Libération déclenche une autre polémique: l'entrée Ouest de la Promenade des Anglais n'était pas aussi sécurisée que le gouvernement et la mairie de Nice l'ont laissé entendre. Un seul véhicule de police municipale, avec deux fonctionnaires et de maigres barrières en plastique. Mercredi, le Canard Enchaîné révèle que la filtration du public a été abandonnée lors d'une réunion de sécurité à la préfecture le 7 juillet précédent, faute d'effectifs. Le même jour, la Justice sème le trouble en réclamant la destruction immédiate de toutes les copies d'enregistrements de surveillance sur les lieux de l'attentat  le 14 juillet.

Mais rares sont les politiques à oser avouer l'évidence: contre des "loups solitaires", des malades isolés ou des fanatiques religieux prêts à tout, il y aura toujours des failles. La France n'a pas voulu interdire toutes ses manifestations publiques - combien de bals populaires, de concerts, de festivals cet été ? Le risque-zero n'existe pas.

L'Allemagne nous fournit immédiatement un triste exemple: vendredi 22 juillet, à Munich vers 17h50, un jeune de 18 ans, germano-iranien, tue 9 personnes (dont 3 Turcs, 3 Kosovars et un Grec) devant un MacDonald puis dans la galerie commerciale voisine, avant de se donner la mort. La ville est bouclée, tout le monde pense à un nouvel attentat islamiste.

Sarkozy, Juppé et quelques autres ténors de l'opposition française se gardent bien de critiquer Angela Merkel. Ils s'empressent d'exprimer leur solidarité avec le gouvernement d'Outre-Rhin. Leur hypocrisie n'a d'égal que leur cynisme.

Seule la fachosphère reste fidèle à ses outrances ignobles: dans la soirée, on peut lire sur les réseaux sociaux quelques trublions d'extrême droite accuser Daech ou les migrants ou, pire, espérer que cet attentat soit d'origine islamiste.

Samedi, la police allemande affirme que l'acte n'a rien à voir avec le terrorisme islamiste. Au contraire, elle considère que cette fusillade a un lien "évident" avec la tuerie d'Utøya perpétrée par Anders Breivik.


Mensonges sécuritaires
On se déchire ensuite sur le droit et la démocratie.

Mercredi 20 juillet, des parlementaires quasi-unanimes ont voté l'extension pour 6 mois de l'état d'urgence. Ils ont réintroduit les écoutes administratives. A droite, les voix les plus bruyantes sont celles qui négligent, oublient ou bafouent l'état de droit et la République. Avec le cynisme le plus complet, une droite furibarde s'est engouffrée dans la brèche ouverte par le terrorisme.

Après les premiers délires post-attentat (rappelez-vous Henri Guaino et son lance-roquette, Jacques Myard et la "5ème colonne"; etc), les débats dans l'hémicycle du Palais Bourbon cette semaine sont terriblement exemplaire de ce fiasco politique. 

Ainsi, Laurent Wauquiez, député cumulard, continue-t-il dans l'outrance en réclamant "l'internement a posteriori des suspects". Wauquiez, c'est Minority Report sans les outils, la justice qui punit avant le crime. Une idée belle et simple comme dans le monde des Bisounours. "Changez le droit" braille-t-il. Son collègue Eric Ciotti n'est pas en reste quand il explique qu'il faut "rompre avec cette naïveté, cette pudeur", ou qu'il rétorque à des journalistes "si vous aviez vu les cadavres, vous ne poseriez pas la question (de l'état de droit)."

Les principes fondamentaux du Droit ne se changent qu'en dictature. La République effrayée dérape.  Après les morts, la honte. Daech gagne une seconde fois. Le spectacle d'une fraction de la droite s'égarant loin de la République est désolant, inquiétant, révoltant.
"La notion même de suspect, Monsieur Wauquiez, a entrainé ce pays, dans son histoire de ce dernier siècle, dans le pire." Manuel Valls, 19 juillet
En à peine quarante-huit heures, députés et sénateurs français transforment ce qui devait être une prolongation supplémentaire de l'état d'urgence en une énième loi anti-terroriste adoptée sous le coup de l'émotion populaire et du cynisme électoral. Et ce alors que venait déjà d'être adoptée une loi anti-terroriste le 3 juin dernier.

De 2 articles, le texte grossit rapidement à 21, avec des mesures aussi inefficaces que sans rapport avec les récents attentats: la procédure de réduction de peine (via des crédits de réductions de peine acquis par année de prison ensuite, puis soumis in fine à la décision d'un juge) est durcie pour les coupables de terrorisme. Les durées maximales de détention provisoire et de réclusion criminelle pour actes de terrorisme sont étendues. Fermer toute porte de réhabilitation à des condamnés n'a jamais rien produit d'autre que des enragés qui n'ont plus rien à perdre. Les contrôles d'identité, "sans instruction du procureur" sont également légalisés, tout comme "la saisie, soit par la copie, soit par la saisie du support informatique, de données informatiques."  Les écoutes administratives sont autorisées pour toute personne "en lien avec une menace terroriste" (et non plus seulement "présentant une menace").

La France n'est pas encore la Turquie, où le président Erdogan a profité d'une tentative ratée de putsch militaire pour arrêter, emprisonner ou licencier quelque 55 000 fonctionnaires et interdire toute liberté publique...

Mais l'arsenal répressif est là. Qui l'avouera ?

Au passage, la même Assemblée adopte sans broncher ni débat la loi Travail.

Dénis en tous genres
Il y a sans doute une explication majeure à ces pertes de repères: l'attentat de Nice, si monstrueux, entre difficilement dans les explications binaires et autres catégorisations caricaturales habituelles.

Primo, l'attaque ne ressemble à celles contre Charlie, l'HyperCasher, le Bataclan, les aéroports de Bruxelles ou d'Istanbul. Mohamed Lahouaiej Bouhlel n'a été qualifié de "soldat" par Daech qu'avec retard. Il n'est pas le jihadiste rigoriste modèle que les furibards islamophobes aiment à dépeindre pour expliquer que l'islam (et non seulement l'islamisme) est une religion à combattre per se. C'était un mari violent, porté sur l'alcool, le culturisme et les expériences bisexuelles; et condamné à 6 mois de prison avec sursis en mars dernier pour violence contre un automobiliste. Pour forcer la réalité, on préfère argumenter qu'il cachait bien son jeu depuis des mois. Avec quelles preuves ? Aucune n'a été révélée par les enquêteurs, mais la presse brode et tricote déjà autour de cette nouvelle hypothèse.

Malgré 8 mois d'état d'urgence, il est passé entre les mailles d'un filet évidemment inefficace. Les mesures proposées ces derniers jours, aux détriments du droit, de l'éthique et de l'honneur républicains, n'auraient pas changé grand chose: interner les fichés ? Mohamed Lahouaiej Bouhlel n'était ni fiché ni connu des services de renseignement. Déchoir les binationaux de la nationalité française ? Il n'était pas français mais tunisien, comme une trentaine de ses victimes d'ailleurs. Interdire la consultation de sites jihadistes ? C'est déjà le cas.
"On est dans le pétage de plomb. Dans le jihad individuel presque imparable. Les tueries de masse ont toujours existé, comme aux États-Unis. Nous avons la même chose, mais avec un fond religieux. Heureusement, ces individus sont peu nombreux. Mais, à chaque fois, c’est douloureux."
Marc Trévidic, 15 juillet 2016

Secundo, ce crime de masse dérange aussi les partisans de la thèse du massacre "a-religieux", de l'acte isolé et sans rapport avec la religion.

L'homme a prémédité son passage à l'acte, et avec des complices. Jeudi, cinq suspects sont mis en examen - un couple d'Albanais, deux Franco-Tunisiens et un Tunisien. Un message audio du terroriste laisse entendre une autre action en août: "Chokri et ses amis sont prêts pour le mois prochain, maintenant ils sont chez Walid."

Si Daech n'a apporté, à ce stade de l'enquête, aucun soutien opérationnel concret au terroriste, c'est bien en son nom, avec ses encouragements filmés et sa bénédiction que l'attentat a été préparé puis  "célébré" par l'Etat islamique. A gauche, certains raillent "l'auto-radicalisation expresse" évoquée par le gouvernement. Qu'espèrent-ils ? Minorer les liens entre cet attentat et Daech ?

C'est bien au nom d'une religion ou d'un Dieu que ce énième massacre massif a été commis. 

En mars dernier, la journaliste saoudienne Nadir Al-Budair expliquait simplement sur les écrans de télévision, avec courage et lucidité: "nous devons reconnaître que nous sommes ceux qui les avons engendrés."




Tertio, certains, à droite comme à gauche, suggèrent que la France cesse d'intervenir en Syrie et en Irak. Une solution plus légitime serait de laisser l'ONU se charger d'attaquer Daech. On pourrait être séduit par la proposition. Mais si elle échoue (et elle a échoué), que fait-on ? 

Jeudi, deux jihadistes francophones en remettent une couche dans une vidéo en menaçant cette fois-ci Marseille. Laquelle cité se voit défendue joyeusement, fermement, et immédiatement par de jeunes locaux qui raillent, moquent et défient les fous d'Allah sur les réseaux sociaux.

Samedi, un attentat suicide tue au moins 60 personnes en Afghanistan.

Une brève dans l'actualité nationale.

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Dans son édition du 20 juillet, l'éditorialiste des Inrocks rappelle les paroles éclairantes du premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, au lendemain de la tuerie d'Utoya Anders Breivik, militant d'extrême droite, avait tué 69 personnes, pour l'essentiel des adolescents, il y a tout juste 5 ans: "nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d'ouverture et de tolérance."

Confrontée à une terreur plus grande encore, issue d'un conflit que d'aucuns hésitent encore à qualifier de guerre, la France politique répond par moins de démocratie, moins d'ouverture, moins de tolérance, et plus de mensonges.

Ami(e) républicain(ne), réveille-toi.