14 octobre 2018

597ème semaine politique: Comment Jupiter dégringole

Où l'on découvre la fragilité politique d'Emmanuel Macron.


Députés Playmobil contre élèves handicapés
Il a pris le micro pour quelques minutes. Il s'adresse avec une rage froide à ses collègues député(e)s macronistes qu'il qualifie de "Playmobils": "ce vote vous collera à la peau comme une infamie." François Ruffin, ce député insoumis qui prend l'Assemblée nationale pour ce qu'elle peut être encore, c'est-à-dire une tribune pour éclairer les esprits sur la réalité de cette majorité conservatrice et réactionnaire, attaque frontalement le vote unanime (moins une voix) des député(e)s macronistes contre l'étude d'un projet de loi proposée par LR (la droite, et non les insoumis) pour une meilleure « inclusion des élèves en situation de handicap ». 
"Nous donnerons accès à un·e auxiliaire de vie scolaire à tous les enfants en situation de handicap qui en ont besoin pour avoir une scolarité comme les autres." Emmanuel Macron, candidat à l'élection présidentielle.

Vous avez bien lu.

Les "Marcheurs" ont rejeté non pas le projet, mais son examen même... En l'espace d'une grosse décennie, le nombre d'élèves handicapés dans les établissements scolaires français est monté de 100 000 à 340 000 (2018).
"Vous allez voter une motion de rejet préalable. Ça porte bien son nom, “rejet préalable”. C’est à dire que la discussion n’aura même pas lieu sur un point aussi important, que le texte ne sera même pas examiné. Vous empêchez carrément le débat. Vous l’interdisez." François Ruffin, 11 octobre 2018.
Le moment le plus sur-réaliste fut sans doute d'entendre le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer expliquer que le projet de statut unique d'accompagnant d'élèves handicapés proposé dans ce texte de loi était justement "la feuille de route du gouvernement".

L'hypocrisie est parfois un art.

Ces 70 député(e)s présents, et leur 230 autres collègues abstentionnistes, sont-ils réellement infâmes ? Ils plaident que le gouvernement a créé un nouveau contrat à durée déterminée (AHES), et débloqué 12 400 postes supplémentaires pour 2019, une obligation issue des précédents gouvernements.

Sont-ils donc si infâmes à refuser cette loi ? Il y a une raison simple à ce refus unanime à améliorer le statut des accompagnants: ces pauvres député(e)s n'avaient simplement pas reçu d'instruction de l’exécutif... Les député(e)s macronistes ont fait la preuve depuis 2017 qu'ils ne sont que godillots, des "Playmobils" inconséquents comme les surnomme François Ruffin. Cette majorité est en surnombre, et "en même temps" si fragile.

Dix-huit mois après l'accession au plein pouvoir d'Emmanuel Macron, cet aréopage pléthorique est fragile.


Présidence des riches
La présidence des riches choisit ses priorités.

Quand on l'accuse de ne pas agir sur des sujets de précarité, cette présidence s'étouffe, s'étrangle, et braille sa bonne foi. Les mêmes éléments de langage sont servis - "il y a ceux qui parlent, et il y a ceux qui travaillent". Personne ne doute que l'équipe macroniste, de son sommet jupitérien jusqu'aux rangs des députée)s Playmobils, travaille. Chacun a bien compris en faveur de qui elle travaille.

Les faits sont d'ailleurs têtus. La rentrée depuis septembre devait être "sociale" - plan santé, plan pauvreté, revalorisation du travail (via la désocialisation des heures supplémentaires, réduction des cotisations sociales) et réduction des impôts pour le plus grand nombre (6 milliards d'euros en 2019 nous promettait-on !).

Mais patatras ! La démission fracassante de Nicolas Hulot a souligné combien l'action environnementale d'Emmanuel Macron est une imposture marketing. Le plan pauvreté n'égale pas la moitié des cadeaux fiscaux (ISF, flat tax) votés l'an dernier pour les foyers les plus aisés du pays. La désocialisation des heures supplémentaires, version allégée d'une mesure sarkozyste désastreuse pour les comptes publics et l'emploi que le gouvernement Hollande/Ayrault avait rapidement supprimée en 2012.

Surtout, le bilan chiffré des décisions fiscales de la Macronista s'affine: ménages modestes et retraités aisés sont les grands perdants des réformes fiscales de Macron pour les deux premières années pleines du quinquennat (2018 et 2019). Pour 60% des ménages, le "gain" enregistré grâce à la baisse de la taxe d'habitation est six fois inférieur (+1% en moyenne) comparé à celui du 1% des plus riches de France (+6%).

Ici encore, cette présidence des riches apparait politiquement fragile.

Le roi est nu.

Impasse à l'Intérieur
Curieuse séquence en effet, que celle du remplacement de Gérard Collomb au gouvernement. L'équipe macroniste au pouvoir tarde à trouver un remplaçant à ce second poids lourd de la macronista à avoir quitté le navire de façon imprévue, brutale et cette fois-ci discourtoise."Il faut faire les choses avec calme" explique Macron depuis Erevan, en Arménie, où il préside un sommet de la francophonie.

Jupiter peine à trouver un ministre de l'intérieur. On peut trouver au moins deux raisons à cet échec: primo, l'équipage politique de la Macronista est faible en ressources. La Macronista n'existe politiquement pas: elle se révèle aussi fragile qu'il y a 18 mois. Il est difficile de trouver en son sein une personnalité qui cumule sens et expérience politiques. Emmanuel Macron cherche un fidèle pour ce poste qui présidera au redécoupage des circonscriptions électorales. Il ne reste que Christophe Castaner, gaffeur invétéré de la Macronista, qui ait encore les grâces du jeune monarque, mais Edouard Philippe n'en veut pas.

Secundo, la Macronista est moins en vogue. L'opposition a retrouvé un peu de vigueur, les débauchages individuels sont plus difficiles. Les sondages sont si mauvais, l'image du pouvoir si détestable... Pire, et c'est sans doute l'obstacle le plus important, c'est en matière de sécurité que Macron a conduit l'une des politiques les plus en contradiction avec l'image humaniste artificielle qu'il avait réussi à installer lors de la campagne présidentielle de 2017. L'inclusion de l'état d'urgence dans le droit ordinaire a aligné Macron sur les lignes paranoïaques liberticides des gouvernements précédents. Mais plus grave, la politique migratoire et d'asile d'Emmanuel Macron, qu'il faut assumer et défendre quand on est ministre de l'Intérieur, est finalement aussi ignoble que les dérives sarkozystes sur l'Identité nationale, ou les éructations xénophobes du gouvernement italien.

Macron parle humanisme, Europe et droits de l'homme, mais il agit dans les faits, à quelques détails près, comme Salvini et Orban. 

La loi Asile et Immigration, rebaptisée Code de la Honte, a été fustigée par l'intégralité des associations humanitaires - de la Cimade à Amnesty International. Ses articles les plus ignobles, tels que la réduction de moitié des délais de dépôts d'asile et de recours en cas de rejet de dossier, le doublement de la durée d'internement, ou l'emprisonnement des enfants, ont été soutenus par l'extrême droite. Qui veut assumer cette charge ?

Le couple présidentiel danse devant les caméras, une danse folklorique arménienne, lors d'un sommet de la francophonie.

Le roi est nu, mais il danse.

Ami macroniste, où es-tu ?