30 avril 2016

469ème semaine politique: "ça va mieux, n'est-ce pas ?" Hollande.

Interview de Manuel Valls dans SoCiety, 27 avril 2016

François Hollande fête sa quatrième bougie à l'Elysée. Il entame sa dernière année. Comme Sarkozy voici 5 ans, le sort semble joué, la défaite assurée. La machine à réélection se met en branle: "ça va mieux" martèle-t-on dans les couloirs des ministères et de l'Elysée, ou dans les salles de direction d'un parti socialiste, comme pour mieux contrer le sort, la dévitalisation et la honte.


La dernière blague du Président
Hollande se réfugie dans les blagues, un art dans lequel il excelle. La dernière en date, à propos du joueur Tchécoslovaque Antonin Panenka qui marqua d'une pichenette inattendue un but de victoire, devant un parterre de sportifs, permet au Figaro de justifier un plein article sur l'exercice: "Ça c'était un ballon tout mou. Parfois les mous peuvent atteindre la perfection, la subtilité, l'élégance, la surprise".  Pas sûr que cet humour tardif fera taire les divisions au coeur de son étroit carré de fidèles. Devant quelques journalistes, Manuel Valls dénonce à mots couverts la mollesse de Hollande à l'encontre de son nouveau rival sur le créneau social-libéral, Emmanuel Macron: "Emmanuel Macron n’a pas de permis de critiquer, mais c’est aussi au président de la République de le traiter".

Mardi, la ministre du travail rate son annonce. Elle patiente sagement jusqu'à 18h pour annoncer une bonne nouvelle que les chaînes d'information nationale braillent à tue-tête sur les ondes: "la courbe du chômage s'est inversée!!!" Et effectivement, le nombre de chômeurs sans aucune activité inscrits à Pôle Emploi - la fameuse catégorie A autour de laquelle tournent tous les commentaires éditocratiques- a baissé de 60 000 à fin mars 2016 par rapport au mois précédent. La bonne nouvelle concerne même toutes les catégories d'âge. La seconde, et véritable bonne nouvelle, par ailleurs très peu commentée par l'éditocratie, est la forte proportion d'indemnisés du chômage - 66% contre à peine 50% à la fin du quinquennat précédent. Mais Hollande n'y est pas pour grand chose.

La droite furibarde masque sa déception. Les thuriféraires de la Hollandie applaudissent leur bonheur, crient leur joie, et n'acceptent aucun bémol. Il faudrait même éviter de se livrer aux mêmes analyses que lors du quinquennat précédent, de peur de "gâcher la fête". Quelques jours après un meeting surréaliste et hors du temps, baptisé du curieux slogan "Hé ho la gauche", à la Mutualité, à Paris, cette nouvelle devait être le signal de la reconquête des esprits à gauche et dans le pays.

Saint Hollande avait bien fait ! Le Pacte irresponsable, l'allongement de la durée de cotisations à la retraite, la non-remise en cause des franchises médicales sarkozystes, le gel des minima sociaux au niveau d'une inflation statistique quasi-nulle, la hausse de la TVA sur les transports publics, le gel du point d'indice des fonctionnaires jusqu'en 2016, bref, tout ceci produisait enfin des résultats.

Observons le détail de ce fabuleux retournement.

Sur la même période, les chômeurs à temps partiel ont cru de 51.000.  Chez nos voisins allemands ou britanniques, le chômage ne se mesure pas sur le temps partiel: on se glorifie du plein emploi même quand un tiers des salariés est à temps partiel. Au Royaume Uni, on estime à 1,3 million le nombre de temps partiels subis.  En France, la véritable envolée de l'emploi depuis mars 2013 concerne... les travailleurs à temps partiels à plus de 78 heures par mois: +102 000 emplois nets ! L'uberisation de l'économie ? Certainement, évidemment, concrètement.  Primo, l'ancienneté des inscrits à pôle emploi ne cesse de crever les records: 580 jours à fin mars, soit encore 2 jours de plus que le mois précédent. Et 46% des inscrits ont plus d'un an d'ancienneté. Secundo, le nombre de nouveaux inscrits au chômage a augmenté en mars - 532 000 sur le mois (+0,2%). N'est-ce-pas étrange pour une reprise de l'emploi ? Tertio, le nombre de cessations d'inscription (pour défaut d'actualisation) et de radiations administratives attire l’œil: la DARES ne communique plus le nombre exact du mois, mais se réfugie derrière une moyenne sur 3 mois.  Or depuis décembre dernier, cette fichue moyenne trimestrielle ne cesse de progresser: 250.000 en décembre; 260.000 en janvier, 270.000 en mars.

Résumons-nous: le nombre d'inscrits à Pôle emploi a fléchi de ... 8.000 en mars; le nombre de sans emploi a moins baissé que le nombre de chômeurs à temps partiels et de radiés n'a progressé. Au final, il faudrait pleurer de joie, et remercier l'actuel locataire de l'Elysée de ses 41 milliards d'euros de baisses de cotisations sociales accordées aux entreprises pour si maigre résultat.

Le fabuleux bilan économique
 Il ne faut pas oublier une situation désastreuse héritée d'une décennie de gouvernement de droite (2002-2012). Hollande n'avait pas la tâche facile. Mais bizarrement, à l'exception d'une seule et rare mesure qu'il a lui-même désavouée (création d’une tranche à 45%, imposition des revenus du capital comme ceux du travail, suppression des allègements d’ISF), il s'est efforcé de suivre la même politique socio-économique que ses prédécesseurs. 

Ce n'est pas un échec, c'est une trahison. Ce n'est pas une déception, c'est un malentendu. 

Les deux principales incarnations libérales de cette trahison se sont livrées dans les colonnes du magazine SoCiety. Après les confessions d'Emmanuel Macron, c'est au tour de Manuel Valls de massacrer d'un couac la fragile embellie politique de François Hollande: "nous avons fait des erreurs" concède-t-il, comme d'avoir sous-estimé "le raidissement identitaire", les crispations du pays et accumulé des couacs de méthode. 

Sans rire, sans blague, sans humour.
La gauche gouvernementale, comme son alter-égo à droite, nous endort avec des statistiques: Hollande a fait de l'une d'entre elles - le niveau du chômage tel que mesuré par le nombre d'inscrits en catégorie A à Pôle Emploi -  un totem, un référent, une balise sur laquelle l'ensemble de son habilité à se représenter (et donc de son quinquennat) devrait être jugé. C'est stupide parce que imprévoyant et mensonger.

La réalité statistique du pays est que 6,5 millions de personnes, pour une rémunération inexistante ou dérisoire, persistent à s'inscrire à Pôle emploi dans l'espoir de trouver un emploi à temps complet.

Ses proches font déjà valoir un bilan plus complet. 

Au crédit du président, la réduction des déficits publics : 3,3% du PIB en 2016 (contre 5,3% en 2011) pour les finances publiques; moins de 7 milliards d’euros en 2015 pour la sécurité sociale, soit le plus faible depuis 2002 (contre 21 milliards en 2011). Et ce, malgré une réduction des charges inédites sous la Vème République pour les employeurs (CICE , pacte irresponsable etc). Même le déficit du commerce extérieur a baissé à 45 milliards € en 2015 (contre 75 milliards en 2011).  Fichtre ! Hollande est un Dieu.

Le gouvernement se félicite aussi d'une "baisse de la hausse" du coût du travail (+0,8% par an depuis 2012), d'une croissance qui revient enfin, même modestement (+1,1% en 2015; +1,5% espéré en 2016), d'une création nette de 82.000 emplois marchands en 2015, voire de la hausse du pouvoir d’achat des ménages +1,7% en 2015 (obtenue grâce à une chute de l'inflation).

Bref, "ça va mieux, n'est-ce pas ?" 

L'argumentaire hollandiste semble tenter de convaincre celles et ceux qui n'ont pas voté pour lui, sauf par défaut. Car il faudrait oublier la hausse de la pauvreté (14,2% en 2014, et 19% chez les moins de 25 ans), n'est-ce-pas ?

La véritable capitulation
Les plus libéraux argumenteront que les hésitations fiscales des premiers mois du quinquennat - tranchées vers la fin de l'année 2013 avec l'officialisation du Pacte irresponsable, auront retardé le rebond économique constaté plus tôt chez nos voisins. Pire, la Hollandie fait mine de négliger l'argument international: le contre-choc pétrolier, temporaire; la reprise économique outre-atlantique depuis deux ans; et cette fichue relance monétaire pilotée par la BCE pour éviter un crash généralisé après la faillite grecque (on n'oubliera pas que cette politique servait d'autres intérêts, n'est-ce-pas ?)

Forcément, politiquement, cela fait tâche de se réfugier derrière de telles explications. Pourtant, on préférerait une plus grande honnêteté depuis 2012. Après tout, on a viré, grâce à Hollande, l'un des plus grands menteurs que la Cinquième République ait connu.

Hollande a négligé dans son action ce sur quoi il avait pourtant du pouvoir: les minima sociaux, les aides publiques, la lutte contre la pauvreté, la correction fiscale des inégalités. Il a au contraire misé sur la "main invisible du marché", et le bon vouloir des entreprises à embaucher. Cette foi est une capitulation intellectuelle avant d'être un échec politique. 

Au Parti socialiste,  le débat se pose désormais entre Macron et Valls, Valls et Macron, Hollande au-dessus ou à côté. On croit rêver. La moitié du pays gagne moins de 1.500 euros mensuels, mais le Parti socialiste se réfugie sur deux icônes dont l'une n'a récolté que 5% à une primaire et l'autre trop fraîchement sorti d'une banque mondialisée, n'a pu se confronter au suffrage populaire et considère le monde avec la vision primaire des gagas du numérique uberisés. Voici l'héritage du Hollandisme politique.

L'opposition, pourtant, existe. Elle frémit. Elle se bouge. Elle tâtonne encore, comme dans ces manifestations sans leader et improvisée chez Nuit Debout. "Un mois après, Nuit Debout est toujours dans la place" constate le Monde. Jeudi, de nouvelles manifestations contre la loi El Khomri qui arrive le 3 mai en examen au Parlement dégénèrent et rassemblent moins mais encore beaucoup: entre 170 000 et 500 000 personnes jeudi partout en France. Un jeune manifestant perd un oeil d'un coup de matraque. Quelque 124 personnes sont interpellées et 24 policiers blessés dont trois très grièvement. Chaque camp se rejette la responsabilité des violences. Il suffisait d'être sur place pour réaliser combien l'ambiance était électrique. Des racailles traînent au devant ou derrière les cortèges, et prennent en otage des manifestants paisibles et déterminés. Des CRS à cran cernent ces mouvements sans leader.  Il ne faut pas beaucoup pour allumer l'étincelle, comme le relate le nouveau magazine les Jours, jour après jour.


Jean-Luc Mélenchon s'est éloigné des logiques de parti pour mieux comprendre. "Le macronisme est une vision du monde primaire, barbare" explique-t-il calmement. Il revient du Québec, où il a rencontré un vif succès. Les sondages sont porteurs, mais là n'est pas l'essentiel. Il fout la trouille. Sur Twitter, on propage vite la rumeur selon laquelle Melenchon aurait une Rolex, l'intéressé dément.
"Dans le poste de pilotage, c’est panique à bord ! Histrions et commensaux jouent des coudes vers les canots de sauvetage tandis que les chefs se disputent l’image du capitaine sur la passerelle. Macron cornaqué par Dray, Hollande soutenu par Le Foll « Hé ho ! Les nuls ! », Valls disjoncté et Cambadélis construisant des décors Potemkine pour que le naufrage ait l’air d’une retraite calculée : autant dire que plus personne ne maîtrise rien et n’est pas prêt d’y parvenir." Jean-Luc Mélenchon, 26 avril 2016.
 Mélenchon est aussi l'un des rares candidats à la présidentielle à fustiger l'accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l'Union européenne pour des raisons autres qu'un nationalisme xénophobes. Barack Obama espère convaincre avant son retrait en novembre. Angela Merkel applaudit le fameux TAFTA, Hollande se tait.



La politique ne peut pas tout, mais elle peut un peu. Un peu que François Hollande n'a même pas daigné tenter.

Ami socialiste, 

Réveille-toi. 

Tout est encore possible.