9 décembre 2017

553ème semaine politique: parler de Johnny ou de la fin du SMIC ?

 

 

Où l'on doit bien parler de Johnny plutôt que de la République. 

 

Ou pas.


Johnny est mort. Émotion immense, émotion populaire. Et l'on exige de toutes et tous d'écouter, de voir, de commémorer, d'exprimer à propos de Johnny. La France est sommée de s'arrêter. Pas d'insoumission sinon c'est le tribunal de la pensée. Les insoumis à cette urgence médiatique sont accusés de tous les maux par quelques éditorialistes trop heureux de ce moment simple à commenter et qui distrait des autres maux, ce qui font souffrir quelques millions.

L'avant-veille, l'immense Jean d'Ormesson disparait. Vendredi. Il est dans son élément. Tant d'honneurs d'un si jeune homme si haut placé est presque gênant. cela sent la récup, l'exercice de communication qui fatigue. C'est le problème de tous les grands décédés. Aucun ne peut maîtriser qui leur fera hommage. Qu'on ne s'y trompe pas, l'hommage de Macron est bien écrit. Mais pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu'il se transforme en thuriféraire de passage ?

Jean d'Ormesson s'en va aussi. Même Mélenchon s'en émeut. Emmanuel Macron livre un grand discours
"Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d'Ormesson eût rêvé de vivre, il était «superficiel par profondeur»."
Macron cherche à forcer son empreinte dans l'Histoire, à s'imposer sur le strapontin du véhicule funéraire d'un grand homme. Nous sommes gênés même si ses mots sont bien choisis ou parfois maladroits.

Pourquoi faut-il qu'un président, et non tour à tour les représentants de l'Assemblée nationale, s'octroie le privilège de privatiser à son profit de communication politique un tel hommage ?

Après Jean d'Ormesson, Jupiter "fait" donc Johnny. Johnny est mort, un mercredi de décembre. Johnny était un grand artiste, nul doute. Lui-même disait qu'un hommage national à sa mort n'aurait pas grand sens. Mais le jeune monarque est là. Il saisit la ferveur populaire. Les communicants expliquent que Macron "ne dormait pas" quand il a appris la mort de Johhny en pleine nuit. Jupiter est Dieu, et Dieu ne dort jamais. Hommage en cascade, registres différents. Brigitte reçoit David Halliday et Laura Smet à l'Elysée pendant qu'Emmanuel peaufine son discours pour l'Eglise de la Madeleine. Car la première dame a pris le relais, et le première place dans l'organisation des hommages, puisque son jeune monarque était en déplacement en Algérie. Mais la récupération politique et médiatique est assumée: "Le président a considéré qu'on est dans une époque où le pays a besoin de héros positifs. Or Johnny est une sorte de héros" explique un conseiller pour justifier comment et pourquoi l'Elysée s'est investi dans cet hommage.

Voilà pour le spectacle. 

En coulisses, la réalité est forcément différente. Cette présidence des Riches continue son oeuvre.

Le Canard Enchaîné "révèle" (*) ainsi comment l'Elysée a privatisé son salon Murat, dans lequel se déroule les cérémonies de médailles ou le conseil des ministres, pour les patrons d'un fonds américain, Black Rock. L'affaire a eu lieu le 25 octobre dernier, mais la communication élyséenne, pourtant si prompte habituellement à dévoiler avec "transparence" les faits et gestes du jeune monarque, est restée très discrète. Officiellement, l'agenda de l'Elysée ne mentionnait qu'un dîner. En fait, la Présidence a laissé s'organiser un mini-sommet toutes la journée durant: installés la journée dans le salon, les dirigeants de Black Rock ont reçu tour à tour premier ministre, président, ministres et membres de cabinet. Attirer Black Rock et consorts est crucial pour Jupiter. 40% de la capitalisation des entreprises françaises cotées est détenue par des actionnaires étrangers, en majorité américains et britanniques. Donc il faut faire risette. Et défendre combien la France est accueillante.

Le gouvernement jupitérien a mis et met toujours les bouchées doubles pour singer la politique fiscale néo-libérale qui outre-Atlantique est évidemment reprise par Donald Trump. Quand il ne menace pas la paix dans le monde, entre ses outrances en Corée du Nord et sa décision unilatérale de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, Trump conduit une politique pour les riches et les grandes entreprises: baisse de l'IS et réduction des impôts sur la rente et les revenus du capital (aux détriments de ceux du travail)... comme Macron.

Et ce n'est pas fini.

Cette semaine, l'offensive a été officiellement lancée contre le SMIC: un groupe "d'experts indépendants", remet un rapport sur le sujet. Ces "experts indépendants" ont été nommés en août dernier, tous sont des économistes classés libéraux. Et le président du groupe est un avocat de la suppression du SMIC. Sans surprise donc, ces "experts indépendants" préconisent la suppression de l'indexation du SMIC sur l'inflation. Ils insistent sur combien le SMIC français est déjà élevé. Le gouvernement est prudent. Il s'affirme "attaché au principe de la progression automatique du Smic". "En revanche, le rapport est une contribution utile et ses propositions sur l'indexation du Smic s’intègreront dans les réflexions en cours."  Un salarié sur 10 est payé au SMIC et a donc bénéficié de cette si funeste augmentation de 0,9% en janvier dernier. Fichtre ! Quel scandale !

"Pourquoi ne pas imaginer un Smic qui varie en fonction de l’âge ou encore de la région.” 800€ en Occitanie, 1000€ en Ile de France, 500€ pour les jeunes ?"
Gilbert Cette, économiste, président du groupe d'experts indépendants sur l'avenir du SMIC, 2015.
Et ce n'est pas fini. 

Vendredi, ce même jour où Jupiter célèbre la grandeur de Jean d'Ormesson, le ministre de l'intérieur reçoit des associations d'aide aux migrants (Médecins du monde, Cimade, Emmaüs, Secours Catholique). Lesquelles quittent la séance quand elles entendent Gérard Collomb expliquer comment il comptait trier les migrants dans les centres d’hébergement d’urgence: des "équipes mobiles" y seront envoyées pour procéder à un recensement. Un mois auparavant, les mêmes associations avaient expliqué, dans une lettre commune, qu'elles n'accepteraient pas "cette politique du tri qui place les associations gestionnaires de ces capacités d’accueil dans des missions de contrôle contraires à la déontologie du travail social, qui nécessite confiance et adhésion au projet de la personne". Visiblement, Collomb a oublié... Ou n'a pas lu le courrier. L'affaire fait peu de bruit. Les attentions sur son Johnny. Ou d'Ormesson. N'imaginez pas non plus Jupiter tweeter sur le sujet. Il a fort à faire avec tous ces hommages.

Et ce n'est pas fini.

En fin de semaine, l'Union européenne et le Royaume Uni concluent leur premier accord sur les conditions économiques du Brexit. Ce ne sera pas le dernier, mais la facture est déjà salée pour nos voisins d'outre-Manche, une cinquantaine de milliards d'euros que le Royaume Uni règlera pour les retraites des fonctionnaires européens britanniques, des plans d'investissements européens, ou des intérêts d'emprunts britanniques.  L'accord n'est pas sans ambiguïté, puisqu'il prévoit notamment le maintien du Royaume Uni dans le marché unique s'il ne parvient pas à régler son différent de frontière avec l'Irlande (sic!). Ou une relative continuité de la justice européenne.

Au sein de la Macronista, on se frotte les mains. Le timing est parfait. Macron prépare les élections européennes de 2019, pour les transformer en référendum pro ou anti-européen avec un Royaume Uni qui servira de repoussoir.

Son gouverment se félicite d'ailleurs de la publication d'une liste de 17 paradis fiscaux pour lesquels "le principe de sanctions a été acté". Nous voilà revenus près d'une décennie en arrière quand, secoués par la Grande Crise, même Sarko 1er aboyait contre les paradis fiscaux. Cette fois-ci, Jupiter se félicite de cette avancée "très concrète". Dans cette liste de diversion, on ne compte ni le Luxembourg (dont l'une des juridictions vient de condamner les lanceurs d'alerte Antoine Deltour et Raphaël Halet à propos du Luxleaks, sans le moindre soutien de la macronista), ni le Lichtenstein, ni même l'Irlande. Pire, il parait qu'il faut maintenant négocier les sanctions... Une décennie après la crise des subprimes, ces gens-là n'ont-ils donc rien compris ?


Ami macroniste, sois honnête.






(*) l'information a été publiée par des médias américains, mais peu reprise en France.