17 février 2019

De la haine en politique (615ème semaine politique)

 
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La politique meurt-elle de la haine ? Le déferlement de haines de toutes natures dans l'espace public, politique et numérique interroge. Il a des effets néfastes évidents: il bloque la constitution de majorités politiques alternatives, il abime le débat, il divertit de sujets plus graves telle la lutte pour le climat. Il incite à la légalisation de mesures répressives dignes de dictature.

A qui profite le crime ?

Le dévoilement numérique

Avec le mouvement #meToo en 2016/2017, la gente masculine avait fait mine de découvrir l'ampleur du harcèlement, des agressions et des humiliations que les femmes de tous milieux subissent. Plus récemment, il s'est trouvé des voix pour dénoncer l'anonymat sur internet au motif qu'il protégeait les haineux. Puis le cercle médiatique a commencé un autre ménage au sein des siens, et en particulier de la jeune garde trentenaire, après qu'on ait révélé l'identité d'un groupe Facebook de jeunes pousses médiatiques influentes qui sévissaient sur les réseaux sociaux contre les femmes, les homos et même les juifs. Ces haineux s'étaient baptisé "Ligue du Lol"D'autres racailles dans d'autres rédactions et écoles de journalismes sont également (enfin) dénoncées. Tous émargeaient dans l'élite médiatico-numérique.

Mais ce n'est pas tout. La perspective d'une légalisation de la PMA réactive les réseaux ultra-religieux. Ailleurs, les actes antisémites se multiplient, +74% en 2018, jusqu'à l'agression verbale de l'éditocrate d'extrême droite Alain Finkelkraut samedi 16 février en marge d'une manifestation des Gilets Jaunes. Les agressions homophobes ont également augmenté de 15% depuis novembre. Les violences policières atteignent des niveaux gravissimes: depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, on dénombre 193 blessures à la tête, 20 éborgnés et 5 mains arrachées, pour 442 actes au total. A cela, un nombre croissant de macronistes répondent que cette ultra-violence n'est pas si extrême, que les manifestants, mêmes les victimes innocentes et collatérales, l'ont bien cherché. La loi anti-casseurs adoptée il y a 10 jours, qui permettra à la police, sans contrôle judiciaire, d'interdire des manifestants, est l'un des aboutissements de cette dérive totalitaire.

Enfin, les militants politiques sont souvent devenus des trolls haineux qui ne cherchent plus à comprendre ni débattre.

Comment en est-on arrivé là ?

Depuis l’hystérisation du débat politique à l'aube des années 2000, la question se pose. La parenthèse Hollande avait débuté sous un calme relatif, grâce au licenciement consensuel mais sec d'un prédécesseur qui avait bâti son ADN politique sur le clivage systématique et la triangulation permanente. Nicolas Sarkozy raillait les pauvres, les Roms, les étrangers, "l'homme africain pas entré dans l'Histoire", les "racailles" en tous genres sauf évidemment celles qui travaillaient pour son compte et les financements de ses campagnes (lire à ce propos l'excellente enquête de Mediapart sur la Libye et les curieuses accointances Kadhafi/Sarkozy), dans l'espoir de chiper l'électorat de Marine Le Pen. A force de détruire les digues éthiques et républicaines, il a au contraire ouvert un boulevard à l'extrême droite. Quand la Firme (*) fut dissoute, la droite d'opposition ne fut pas plus calme.

Avec Hollande, ce  fut à peine différent. Il a souffert des outrances d'une droite furibarde qui contestait la légitimité de son élection, allant jusqu'à faire manifester des enfants contre le mariage homosexuel et "la fin de la civilisation" (sic!). Mais à gauche, Hollande a pêché par ses silences. Son ambiguïté politique, prémisse du macronisme inégalitaire, est devenue une trahison de premier ordre pour son flanc gauche, et un échec pour son camp. La politique est restée haineuse sous Hollande. D'un quinquennat à l'autre, les ravages des clivages, mais aussi le climat international, les centaines de morts du terrorisme islamiste sur le sol français ont entretenu un climat de violence. De l’exécution d'enfants juifs à l'école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012 par Mohamed Merah aux cris "#JeSuisCharlie" après que la rédaction du journal satirique ait été décimée, de la boucherie du Bataclan au camion de Nice, le terrorisme n'a pas rassemblé contre lui: il a au contraire divisé, aliéné, et renvoyé les uns et les autres dans leur certitudes et leurs haines.

L'antisémitisme est ainsi sorti du bois plus fortement que jamais: on tue, on blesse, on agresse des hommes, des femmes, des enfants parce qu'ils sont juifs dans cette France du 21ème siècle. Et ces crimes et délits antisémites ne suscitent plus la même indignation républicaine qu'il y a 20 ans. Quinze partis de tous bord ont crié cette semaine, avec tribune et appel à manifester. Mais la lutte contre l'antisémitisme est doublement polluée, d'une part par son instrumentalisation, avec une indécence rare, pour fustiger l'islam, et d'autre part par les amalgames abrutis de quelques-uns qui s'indignent (à juste titre) de l'oppression de la Palestine par Israël mais la mélange avec une stigmatisation antisémite qui n'avoue pas son nom (NDR: au passage, rappelons que Macron lui-même s'est égaré dans l'amalgame, dès juillet 2017: antisémitisme et antisionisme sont deux choses bien différentes, il n'y a que les antisémites et les sionistes pour ne pas le voir).

La haine contre le mépris

La politique est toujours haineuse sous Macron, à cause des frustrations qu'il a provoquées.   Le candidat-sourire avait tenté de dépasser ce climat, de réconcilier tout le monde en s'affichant a-politique et rassembleur. Macron a ainsi "absorbé" quelques hollandistes déboussolés, les socio-libéraux du PS et la quasi-totalité du centre droit, avant de glisser fermement sur les rivages de droite voire de la droite extrême. Son slogan "ni de droite ni de gauche" n'était ... qu'un slogan. Le mépris présidentiel et la violence inégalitaire de sa politique a généré frustrations puis haines: le jeune monarque s'est élire sur un hold-up - le chantage au Front national, et l'unification du bloc bourgeois,  mais applique un programme qu'il n'avait pris la peine de détailler lors de la campagne. Macron endosse avec une telle aisance le costume de président des riches qu'il en subit les foudres.

La haine nait du mépris de classe de cette France d'en haut pour le reste du pays. Jusqu'au coup d'arrêt des Gilets Jaunes, incarné par un lâchage de 10 milliards d'euros de revalorisation partielle du pouvoir d'achat, le quinquennat Macron a méprisé les "fainéants", les "réfractaires", "ceux qui ne sont rien": il a affaibli les droits des travailleurs (Ordonnances Travail), supprimé 200 000 postes de représentants des salariés (idem), accru la répression légalisée sans contrôle de la justice (état d'urgence, loi anti-casseurs), réprimé les réfugiés (loi Asile), gavé les ultra-riches (suppression de l'ISF, flat tax, exit-tax), réduit ou gelé les prestations sociales (APL, etc), abimé la planète en gelant ou reniant la quasi-totalité des engagements pro-climat du quinquennat précédent, décidé la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, fragilisé la SNCF en supprimant le statut des cheminots, puis les petites lignes, pour ouvrir le rail à la concurrence. Last but not least, Emmanuel Macron a soutenu et abrité une barbouzerie (in)digne: comme Sarko avant lui, il a son émissaire des basses œuvres. Alexandre Benalla, ex-responsable de la sécurité personnelle du couple Macron, a conclu des contrats de sécurité avec deux oligarques russes alors qu'il travaillait encore à l'Elysée. Il échappe toujours à la justice. On attend désormais de savoir si et comment il a contribué au financement de la campagne de Macron.

Bref. Le président des ultra-riches est haï. Macron est désormais haï, pas encore au point de Nicolas Sarkozy, mais la haine est malheureusement intense. Et ses proches, Griveaux, Schiappa et Castaner en tête, l'alimentent à coup de déclarations outrancières.

Les diversions macronistes

Macron sait qu'il lui faut éviter d'agréger les oppositions contre lui. En conséquence, il agrège la droite pour mieux "corneriser" ce qu'il reste de l'ex-UMP. L'adoption de la loi anti-casseurs proposée par la droite furibarde et l'un de ses porte-paroles les plus extrêmistes - le filloniste Bruno Retailleau, n'est rien d'autres que cela. La remontée de Macron dans les sondages se fait d'ailleurs à droite. La nomination d'Alain Juppé au Conseil Constitutionnel est une autre de ces manoeuvres, à la fois politique et monarchique. Politique, elle signe le ralliement du camp Juppé à la Macronie. Monarchique, cette nomination l'est assurément: le choix est porté par Richard Ferrand, zélé obligé de Jupiter dont chacun a compris qu'il était derrière ce "coup de maître". La France serait la république américaine qu'Alain Juppé aurait été questionné par des parlementaires avec une attention et une précision qu'il n'aurait sans doute pas supportées. Son passé d'ancien condamné pour emploi fictif l'aurait sans doute d'ailleurs disqualifié. Mais nous sommes en France et non pas en Amérique.


Pendant la crise, le gouvernement travaille pour déminer. Le grand débat finit par lasser, mais ministres et autres macronistes essayent d'occuper l'agenda médiatique avec autre chose. Quatre-vingt députés réclament le retour de la taxe carbone, mais en soignant les ménages les plus pauvres. La démarche est opportuniste, le 15 février, quelques milliers de jeunes viennent protester pour le climat et contre l'inaction gouvernementale. Le mouvement vient du Nord de l'Europe. En Belgique, ils étaient 15 000. Depuis l'automne dernier, la jeune Greta Thunberg a gagné sa notoriété en accusant publiquement les gouvernements du monde d'inaction et de crimes contre la planète. En France, une pétition sur cette "affaire du Siècle" rassemble plus de deux millions de signataires. Les 4 ONG qui la portent se sont vues opposées une fin de non-recevoir par les services de François de Rugy. Comme sur l'injustice sociale et fiscale, le gouvernement botte en touche: il répondra "dans les délais impartis" (sic!).

Autre diversion, les aides sociales. Lors de l'un de ces exercices de propagande gouvernementale, Édouard Philippe réclame des contreparties aux aides sociales.
"Moi, ma conviction personnelle c'est que compte tenu de l'importance de nos mécanismes de solidarité, compte tenu de nos finances publiques, compte tenu de la situation d'un pays qui est en croissance mais qui reste avec un taux de chômage élevé, il faut qu'on s'interroge sur ces contreparties, il faut que l'on regarde ce qu'on peut réfléchir avec nos concitoyens comme contrepartie au versement obligatoire" Édouard Philippe, 15 février 2019
Posons la question, en majuscules: QUELLES SONT LES CONTREPARTIES D'INVESTISSEMENT DANS L’ÉCONOMIE EXIGÉES EN ÉCHANGE DE LA SUPPRESSION DE L'ISF ET DE L'INSTAURATION DE LA FLAT TAX ?

Elles n'existent pas. Il n'y en a pas. Le gouvernement a "rendu" quelque 5 milliards d'impôts aux 0,1% des foyers les plus riches de France, "comme ça".

Sans rien exiger en échange.

Troisième diversion encore, le plan Santé soudainement remis dans l'agenda médiatique. En Conseil des Ministres, la ministre de la Santé présente son plan "Ma Santé 2022", dévoilé en septembre dernier: 54 mesures ! Le plan Santé est assez exemplaire... de la méthode Macron pour éteindre l'opposition: il affiche de belles ambitions, il cache son agenda réel,  il justifie une réduction des moyens.

Sur le papier, il faudrait applaudir: "500 à 600 hôpitaux de proximité verront le jour à l’horizon 2022."  Vraiment ? Une fois n'est pas coutume, le JDD livre un bilan édifiant de la destruction du dispositif hospitalier français depuis une décennie et l'action sarkozyste désastreuse: -7% d'hôpitaux publics (1 458 sites en 2013, 1 363 en 2017), _4% pour les établissements privés à but non lucratif (680 en 2017 contre 712 sites en 2013). Pire, le nombre des cliniques à but lucratif a été divisé ... par deux en 20 ans (1 369 en 1975, 814 en 1996, 498 en 2016). Faible consolation, les services hospitaliers d’urgence sont stables depuis 20 ans... malgré une explosion du nombre de consultations aux urgences: 10 millions en 1996, plus du double vingt ans plus tard (21 millions): sous-effectif médicaux, inquiétudes des patients, désertification médicale, le diagnostic est clair et partagé.

Que fait Macron ? Il annonce donc la création de "500 à 600 hôpitaux de proximité à l’horizon 2022." Mais "en même temps", le budget public consacré aux hôpitaux publics est réduit de 960 millions euros en 2019. Et encore 1 milliard d'économies promises pour 2020. De qui se moque-t-on ? Mais mais mais... Macron va créer  4 000 postes d'assistants médicaux d’ici à 2022 ! En fait, il s'agit d'aides-soignants, d'infirmiers et de secrétaires médicaux qui auront bénéficié d'une courte formation supplémentaire. Mêmes les syndicats de médecins réclamaient plus, 5 fois plus (sic!), soit 20 000 embauches. Pire, 6 mois après les annonces gouvernementales de septembre, les syndicats de médecins découvrent la grosse ficelle: en échange d'un regroupement des médecin, l'Assurance Maladie demande que le nombre de consultations progresse de 3 à 6 consultations par heure par médecin.

L'arnaque du plan Santé est d'habiller la réductions budgétaire d'une prétendue augmentation des moyens. L'Ordre infirmier ne s'y est pas trompé: les assistants médicaux sont la « fausse bonne idée » du plan Santé, déclarent-ils cette semaine. Le 11 février dernier, ce sont aux médecins libéraux de jeter l'éponge et quitter la table des négociations.

L'espoir des Gilets Jaunes.

Contre les Gilets Jaunes, l'offensive médiatique et numérique est puissante. La presse, aux ordres, publie des sondages à répétitions pour témoigner à la fois d'un essoufflement du mouvement, ce qui est démenti dès le samedi suivant, et de l'impopularité du mouvement: "la majorité des Français souhaitent l'arrêt du mouvement" écrit le JDD le 16 février, s'appuyant à tort sur un sondage dont l'institut précise lui-même que la marge d'erreur du résultat affiché (52%) est de ... 3,1 points.  Silence radio sur cet autre enquête du même IFOP où quatre mesures macronistes récentes sont désavouées par les sondés: Parcoursup (55% de mécontents), le gel du point d'indice des fonctionnaires (63%), la suppression de l'ISF (68%) ou l'abaissement à 80km/h du maximum autorisée sur les routes nationales (71%).

Contre les Gilets Jaunes, les caricatures du mouvement ont été nombreuses, systématiques et précoces. Certes, quelques figures abusivement identifiées comme "leaders" ont alimenté en bêtises et outrances la machine à railleries. Le jeune Maxime Nicolle, RSAiste, s'est fait moqué par son complotisme par les mêmes qui crient au complot russophile contre Macron. Il fallut quelques semaines pour réaliser que Benjamin Cauchy n'est qu'un militant de Debout La France de Nicolas Dupont-Aignan. Et cette semaine, un certain Christophe Chalençon a ainsi été finalement attrapé en caméra cachée par des journalistes italiens en train de délirer sur les forces paramilitaires qui viendront à son secours s'il était tué.

Pourtant, ce mouvement des Gilets Jaunes ne s'est pas construit sur des bouc-émissaires:  aucune catégorie sociale ni communautaire ou religieuse n'a été portée comme bouc-émissaire des malheurs et du mouvement dans les cortèges des Gilets Jaunes: "les Gilets  Jaunes, certes ruraux et périurbains, ne s’opposent pas, pour autant, à  une partie de la population" notait l'éditocrate Thomas Legrand dans sa tribune du 14 février. "Dans leur expression publique du moins,  ils ne ciblent pas les citadins ou les étrangers." Tout a été fait pour caricaturer l'ensemble du mouvement en un groupe de revanchards racistes, homophobes et violents, même sur cette même station France Inter (sic!). Il n'en est rien. Avec une stabilité remarquable, les cortèges restent ultra-majoritairement concentrés sur les mêmes slogans, les mêmes mots d'ordre qui sont justement dans l'exact angle mort des "réponses" scénarisées par l’Élysée dans le grand débat: le pouvoir d'achat et la justice fiscale. "Si des  militants de l’extrême-droite tentent (comme ceux de l’extrême-gauche  d’ailleurs) de coloniser le mouvement" écrit encore Thomas Legrand, "le thème qui surnage, après 14  semaines, celui qui noircit les cahiers de doléance, domine la teneur du  grand débat, c’est l’injustice sociale et fiscale."

Le mouvement des Gilets Jaunes demeure l'une des rares manifestations populaires sans bouc-émissaire. Malgré les dérapages, violents, anecdotiques ou sur-médiatisés, le gouvernement aurait du applaudir et encourager cet œcuménisme sociétal.

Il est sans doute trop tard.

Adversaire macroniste, te sens-tu haineux ?







(*) surnom donné au petit cercle sarkozyste de la campagne victorieuse de 2007.