SARKOFRANCE #03

Blog politique depuis 2007.

24 janvier 2015

Ceux qui sont plus lucides après #CharlieHebdo (403ème semaine)

 

L'unité nationale est terminée. Ce n'est pas grave, la démocratie a besoin de débats. 

Et cela ne signifie pas non plus un retour à la normale. La France a été changée, la France s'est changée. 

Et certains changements se mesureront plus tard.



Après les mots, les chiffres.
Le Charlie Hebdo des survivants a dépassé les 7 millions d'exemplaires. On a bien sûr entendu le retour des "Oui, mais" que d'aucuns confondent encore avec une légitimation hypocrite des attentats. On s'est bouché les oreilles pour éviter d'écouter l'acteur Samy Nacéri couiner pour le respect absolu des religions sur une antenne télévisuelle. Le succès public d'un journal satirique qui affiche sur sa couverture un fameux "Tout est pardonné" démontre que quelque chose a changé.

Les attentats ont eu raison d'une austérité mesquine sur les forces de sécurité. Mercredi, annonces de chiffres, trop de chiffres tue le chiffre. La Défense sauve 7.500 postes qui devaient être supprimés d'ici 2019. La DGSE hérite de 185 emplois supplémentaires. Valls ajoute 1.400 postes à l'Intérieur et 736 millions d'euros de crédits de fonctionnement et d'investissement sur 3 ans. On oublie déjà le décret du 24 décembre dernier qui activait de nouvelles dispositions d'espionnage sur Internet votées dans la précédente loi de programmation militaire.
"Le risque zéro n'existe pas"
Manuel Valls
Najat Vallaud-Belkacem balance "onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République" : 250 millions d'euros dont 45 millions d'euros supplémentaires pour les fonds sociaux, une formation de 1.000 enseignants et personnels à l'enseignement la laïcité et la lutte contre les préjugés d'ici la rentrée prochaine. Elle veut revoir la carte scolaire pour casser les ghettos, réintroduire l'enseignement moral et civique, créer une éducation aux médias et l'instauration d'une journée dédiée à la laïcité.

Cela témoigne d'une autre prise de conscience. La République est attaquée à la racine, et ses inégalités enclenchent la haine. On le savait. Mais la violence des attentats change le problème de nature.

De Jean-Luc Mélenchon à Eric Ciotti, certains politiques réclament aussi le retour à une forme de service militaire. Des responsables militaires, anonymes, s'interrogent sur le coût, et surtout la portée d'une telle mesure. Assumera-t-on d'envoyer nos gamins sur le théâtre des opérations ?

La lucidité contre la haine
En Allemagne, le leader de PEGIDA, ce "mouvement des patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident" qui multiplie les manifestations xénophobes contre les immigrés, démissionne. Lutz Bachmann est un ancien condamné pour divers délits qui désormais prêche la plus grande sévérité contre les immigrés. Il venait de publier une photo de lui grimé en Hitler. Les masques tombent.

Passée l'émotion du drame des attentats à Paris, les complotistes s'en donnent à coeur joie. Il n'y a que quelques esprits faibles, et de nombreux ados rapidement exhibés dans nos journaux télévisés, pour plonger les deux pieds dans le piège.

Plus grave, on réalise enfin l'ampleur des actes anti-musulmans: cent vingt-huit recensés par l'Observatoire de l'Islamophobie, en à peine deux semaines depuis l'attentat, soit davantage que sur toute l'année 2014. Les Juifs de France ont également la trouille. C'est ce que répètent le CRIF et quelques autres organisations. Car la banalisation du discours antisémite atteint toujours des sommets de bêtise. La mobilisation citoyenne du 11 janvier a redonné un peu d'espoir, mais pas suffisamment.

Plus heureux, Lassana Bathily, ce jeune Malien qui avait protégé les clients de l'Hyper-Casher de la rage meurtrière d'Amedy Coulibaly, a les honneurs d'une cérémonie de naturalisation vendredi 23 janvier. Les médias sont là, le symbole est généreux. Il réchauffe les esprits et les coeurs.

Sur les réseaux sociaux, la fachosphère suffoque.

La France se retrouve collectivement plus lucide qu'avant les attentats.

Les "politicailleries" inaudibles
Les attentats ont calmé certaines outrances, mais surtout rendu inaudibles quelques autres.

L'Abbé de la Morandais ose clamer sur Europe 1 que "les immigrés se reproduisent comme des lapins". L'Eglise catholique mérite mieux que les mensonges xénophobes de l'un de ses représentants 

Le 22 janvier, Marine Le Pen démet de ses fonctions le chef de ses euro-députés. Aymeric Chauprade avait dénoncé la prétendue existence d'une "cinquième colonne puissante" qui "vit chez nous et peut à tout moment se retourner contre nous en cas de confrontation générale."  Papa Jean-Marie explique que l'Apartheid servait au départ à "promouvoir" les communautés blanche et noire.

Le Front national est la cinquième colonne de la bêtise internationale.  Il est juste hors sujet.


Manuel Valls trouve la formule juste contre Sarko: "il faut être grand, pas petit." Entre loups, on se comprend. Mais le premier ministre débloque quand il se lâche sur les banlieues. Il évoque un "Apartheid", parle d'une nécessaire "politique de peuplement". Quelques soutiens socialistes sont rapidement contraints à venir expliciter sur les ondes.

Mercredi soir, Nicolas Sarkozy pollue les ondes d'une interview complaisante sur France 2.  L'ancien monarque, qui coûte quelques dizaines de milliers d'euros chaque mois à la République, cible Valls, et se dit "consterné qu'on puisse assimiler la République française" à l'Apartheid. Sarkozy bafouille. Responsable des forces de l'ordre pendant près d'une décennie, il est fragile et fragilisé dans ses accusations et ses mensonges. Il ment quand il nie la baisse des effectifs de sécurité (gendarmerie et police nationale); il ment quand il propose de rétablir les heures supplémentaires de la police jamais supprimées. Avait-il oublié qu'il avait oublié de les payer quand il était ministre de l'ordre ?  Pire, François Hollande et Manuel Valls l'ont privé de son argument fétiche, accuser la gauche de laxisme sécuritaire. Enfin et surtout, l'ancien monarque était à court d'idées.

Ce soir-là, les téléspectateurs furent plus nombreux à regarder "Plus Belle La Vie" sur France 3 que Nicolas Sarkozy sur France 2.

Tout un symbole, et un symbole heureux.

Les têtes à l'envers
Les attentats de Paris ont mis quelques têtes à l'envers.

Manuel Valls réclame ainsi "le rétablissement d'une peine d'indignité nationale", une mesure jusqu'alors défendu plus ou moins régulièrement par l'UMP et quelques frontistes. Mais de quoi parle-t-il ? Quelle confusion des esprits !

L'indignité nationale était un crime de la France de la Libération, supprimé en 1951, et punissable par une peine de déchéance des droits civiques. Christiane Taubira, pourtant garde des sceaux du même gouvernement, est en retrait: "ce n'est pas un symbole que, moi, j'aurais revendiqué". L'indignité nationale est une bêtise symbolique. Elle vise juste à rassurer le bon peuple que ces effarants djihadistes "ne-sont-pas-vraiment-des-Français-comme-les-autres".

Qui peut penser qu'un djihadiste égaré dans sa haine, et prêt à prendre les armes contre la République, se sente découragé ou affecté si cette même République l'exclue symboliquement du champ politique national ?

Hasard de l'actualité, vendredi, un djihadiste franco-marocain condamné pour terrorisme en 2013 voit sa déchéance de nationalité française confirmé par le Conseil Constitutionnel.

La chaîne Fox News est dérouillée en public et en live par le Petit Journal de Canal+. Le 14 janvier, elle avait prétendue qu'il existait des "no-go-zones" en France, des zones interdites où les lois de la République auraient été remplacées par la charia, et les écoles publiques par des écoles coraniques. La chaîne ultra-conservatrice avait même diffusé une carte, avec quelque 750 quartiers, et témoignages de deux prétendus experts américains en complément. Rapidement, l'émission de CANAL+ s'en moque, et pointe l'imposture. Elle appelle internautes et spectateurs à écrire aux dirigeants de Fox News.

Le 16 janvier, la chaîne américaine s'excuse, via la diffusion à trois reprises d'un court message où elle reconnaît ses erreurs grossières.

Le retour de la politique
C'est aussi le retour de la politique, fracassant et violent, après une décennie "économiste" à l'excès.

En Grèce, le pays vote et l'Europe retient son souffle. Les élections législatives ont lieu ce dimanche. La presse conservatrice unanime s'inquiète. De Londres à Berlin, du Financial Times au Figaro, les articles de Cassandre contre une victoire de Syriza, qui a les sondages favorables, se multiplient. On nous promet tellement de cataclysmes qu'il n'y a qu'une seule conclusion à tirer: une fois de plus, la Finance se dresse contre la démocratie.

Les évènements grecs vont-ils aussi catalyser d'autres rapprochements ailleurs en Europe ? On peut le penser. En France, on évoque une "gauche Syriza". Ecologistes et Front de gauche affichent leur soutien à ce parti de gauche qui a contre lui les instances européennes, le FMI, la BCE, et la quasi-totalité des gouvernements de l'Union. Car Syriza prône la sortie de l'austérité. On espère même qu'il exerce ce fameux droit d'audit de la dette publique, prévu par les textes de l'UE, que les gouvernements successifs depuis 2009 n'ont osé utiliser. Que l'on comprenne comment les banques privées européennes, notamment françaises et allemandes, ont sur-prêté à des autorités grecques; et comment elles ont besoin de cette austérité qui saigne la Grèce à l'os pour ne pas tout perdre aujourd'hui. La dette grecque a bondi de 113 à 175% de son PIB entre 2009 et 2013.

Merci qui ?

Même la Banque Centrale Européenne semble faire (enfin) de la politique. Jeudi 22 janvier, son gouverneur Mario Draghi annonce la création de 1.140 milliards d'euros de liquidités bancaires pour relancer l'inflation. Les banques centrales européennes vont collectivement racheter pour 60 milliards d'euros chaque mois de dettes souveraines. Concrètement, cela devrait même augmenter l'épargne moyenne de chaque Français d'environ 3500 euros... si les banques privées jouent le jeu et assouplissent à due proportion leurs conditions de crédits aux particuliers et aux entreprises.

A Davos, ce Forum de la finance et du patronat international, François Hollande remercie la BCE pour sa lucidité pourtant tardive. Il a promis que les "réformes structurelles" se poursuivraient. On comprend que cette fumeuse politique de l'offre qui terrasse les finances publiques a encore de beaux jours devant elle. Au même moment à Paris, les négociations syndicales sur la révision des seuils sociaux et autres billevesées échouent après 4 mois de discussions.

A Davos, le meilleur discours était celui de John Kerry. Le secrétaire d'Etat américain a égrenné les horreurs des massacres du monde moderne, de Daesh au Pakistan, du Nigeria à la Syrie. 

"L'extrémisme violent n'est pas musulman" a-t-il prévenu.

Oui, la France a changé. Il y a des choses qui n'intéressent plus les foules, n'impriment plus le débat, n'accaparent plus l'attention de personne. Les attentats ont mis une gravité inédite sur le débat politique qui permet à chacun d'évacuer rapidement les distractions et les bêtises. C'est aussi le retour de la politique, c'est-à-dire une forme d'envie de prendre en main le destin contre les Cassandre pseudo-réalistes. 


Samedi, François Hollande est à Ryad, en Arabie Saoudite. Il rend hommage, comme d'autres, à l'émir local décédé dans la semaine. En Arabie Saoudite, on coupe encore des mains pour vol, on interdit aux femmes de voyager sans leur mari. Et on flagelle les blogueurs politiques opposants.

Quand on est en guerre, la real-politik prend un autre sens. 

Mais elle n'en reste pas moins hideuse.







Crédit illustration: DoZone Parody

17 janvier 2015

402ème semaine politique: la France n'a pas perdu ses cons.

Comment voulez-vous écrire après ce que nous avons vécu ? Dimanche, près de quatre millions de personnes de tous horizons ont manifesté tranquillement, sans cris mais avec applaudissements, un peu partout en France. Et après, on fait quoi ? La question s'est rapidement imposé à tout le monde. Certains ont fait le tri, d'autres le débat, d'autres encore la paix.


Dimanche, des manifestations monstres ont occupé la France. Près de quatre millions de personnes, plusieurs centaines de cortèges, souvent silencieux et tristes. Des images inoubliables, après un choc collectif qui ne l'était pas moins. Une soixantaine de chefs d'Etats et de représentants de pays étrangers était là. Des images de fraternité, des rires aussi: Nicolas Sarkozy réussissant en quelques pas à se glisser au premier rang du cortège, François Hollande qui se prend une chiure d'oiseau sur l'épaule en pleine embrassade émue de Patrick Pelloux. C'est le dessinateur Luz, amusé et stupéfait malgré sa tristesse, qui rapporte l'anecdote lundi matin à l'aube.

On sourit, il faut rire contre les cons et la mort.

La mémoire des morts innocents des attentats du 7, 8 et 9 janvier a été honorée. Mais la foule anonyme avait aussi un autre message, tout aussi fort: "nous n'avons pas peur".  Les risques d'attentat, ce week-end là, étaient évidents. Et pourtant, près de quatre millions de personnes sont sorties dans la rue, pour marcher, en masse et en ordre, sans heurts ni dérapages.
"Nous sommes Charlie" 
"Nous sommes un peuple"
"Nous sommes la France"
Lundi, la France était encore groggy par son émotion collective. Les politiques encore interloqués et emportés par l'élan national. Les voix discordantes qui s'étaient exprimées dès les premières heures des attentats contre l'unité nationale faisaient grise mine.


1. Ce fut un moment d'unité nationale inédit.  
Mardi, les députés ont applaudi à tout rompre le discours de Manuel Valls. Une fois n'est pas coutume, le premier ministre avait trouvé les mots justes, pour tous et pour chacun.
"Les terroristes ont tué, assassiné des journalistes, des policiers, des Français juifs, des salariés. Les terroristes ont tué des personnes connues ou des anonymes, dans leur diversité d’origine, d’opinion et de croyance. Et c’est toute la communauté nationale que l’on a touchée. Oui, c’est la France qu’on a touché au cœur"
La représentation nationale toute entière chanta aussi la Marseillaise. Cela ne s'était pas vu depuis 1918. Ce n'était pas l'union, mais simplement l'unité nationale, c'est-à-dire un moment politique et social où la France s'incarne et se rappelle au-dessus des clivages. Une immense majorité des mêmes députés votent la poursuite de l'intervention militaire française contre Daesh. Personne, parmi les rares opposants, ne se demande comment aurait été interprété un retrait militaire en pareilles circonstances.

Quelques esprits purs ont aussi osé minorer cet élan solidaire, et toutes les belles et généreuses déclarations de tolérance et de résistance contre l'obscurantisme au motif que le monde n'est pas encore parfait; que les mêmes qui manifestèrent dans le cortège officiel n'étaient pas si purs, vierges et exemplaires en matière de libertés politiques. Dans son édition du 17 janvier, le Monde publiait une tribune de quelques intellectuels et "sachants" au titre explicite: "non à l'union sacrée". On pouvait y lire leur tristesse après les attentats, mais aussi leur rancoeur devant le ralliement national et international non filtrés. Où avaient-ils vu une union sacrée ?  Ils accusaient forcément Israël, puisque la présence de Netanyahu dimanche dernier avait marqué les esprits. Ils omettaient, bizarrement, de rappeler que même le Hamas palestinien avait pourtant condamné l'attentat contre Charlie Hebdo. Pourquoi fallait-il donc faire le tri aussi vite ? Pourquoi ne comprenaient-ils pas qu'il fallait vite et fortement jeter ces meurtres, leurs auteurs et leurs complices dans les poubelles de l'histoire humaine ? 

La France ne manque pas de cons.

2. La guerre n'est pas finie. 
Les pleureuses peuvent encore pleurer. Il y a des cons qui oubliaient encore qu'il s'agit bien d'une guerre

Mélenchon préfère le terme d'opération de police, mais il assume la réalité. Cela ne change pas le fond: la menace est là. Personne ne pourra plus la nier. Le danger terroriste existe. Des milliers de "faux musulmans"  - l'expression est du frère du policier achevé dans la rue par l'un des deux assassins de Charlie Hebdo - rêvent d'en découdre, c'est-à-dire de tuer, et en masse. Neuf jours après le drame, les forces de sécurité belges ont déjoué un projet d'attentat à Liège, en tuant deux forcenés du djihad qui ripostaient à la kalachnikov. En France, une vingtaine de suspects ont été placés en garde en vue.

On cherche les complices.


Nos services de sécurité ont rapidement retrouvé la compagne en burka d'Amedy Coulibaly. Elle s'était échappée en Syrie, via la Turquie, une semaine avant les attentats. Avec la complicité de deux autres frères, elle rejoignait Daesh, aka l'Etat islamique, une entreprise de terreur et de crime qui publiait encore des videos sur internet figurant un enfant d'une dizaine d'années exécutant deux prisonniers russes soupçonnés d'espionnage. Cette même entreprise qui exhibait l'exécution d'une femme accusée d'adultère. Jeudi, un porte-parole d'AqPa avait enfin trouvé les moyens pour revendiquer l'assassinat politique des dessinateurs de Charlie Hebdo. La succursale yéménite d'Al Qaïda avait eu quelque mal à réagir à chaud.

En Arabie Saoudite, un journaliste et blogueur dissident, Raef Badaoui, est tombé à moitié mort après 50 coups de fouet...  La punition barbare, ordonné par la justice, a été interrompue vendredi "pour des raisons de santé". Raef Badaoui a encore 950 coups de fouets à endurer. Au nord-est du Nigeria, la secte Boko Aram a rasé la ville de Baga, tuant des centaines de civils.

3. Certains ont vite fait le tri.  
Ils s'interrogeaient ainsi sur la faible participation des habitants de "banlieues" ou des  "quartiers", dans les cortèges dominicaux. Ils oubliaient les campagnes, et surtout la France périphérique, l'immense majorité du territoire, au-delà des banlieues, qui vit percluse de chômage et de précarité. Est-elle là aussi, ce dimanche, dans les rues de France, pour témoigner de sa stupeur ? Pour quelques médias et quelques politiques, il s'agissait surtout de questionner la loyauté laïque et républicaine de la communauté musulmane. Pour d'autres, la nationalité française des trois terroristes suffisait à reparler d'un "ennemi de l'intérieur".

 Ces attentats interrogent encore sur l'islam. C'est simpliste. On est loin d'un embrigadement massif et général de fous furieux religieux. Les attentats effarent parce qu'ils sont l'oeuvre d'une grappe d'individus, aussi forcenés et cruels qu'ils sont isolés et peu nombreux.

On a pourtant faiblement insisté sur le naufrage politique de la droite furibarde. Marine le Pen, qui couinait de n'être invitée aux côtés de François Hollande dans le cortège officiel, s'est réfugié dans une mairie frontiste. "Vous n'avez pas honte ?" lui demanda le journaliste Jean-Pierre Elkabach, estomaqué que la leader du FN ait osé instrumentaliser ce drame pour se différencier. Plus pittoyable encore fut la réaction du père Jean-Marie. Le Pen senior, dans un entretien à un média russe, expliqua que l'attentat contre Charlie Hebdo "porte la signature de services secrets". Comment la fachosphère islamophobe a dérapé sur les réseaux sociaux fut un moment gênant pour la République.

L'islamophobie aide, entretient et nourrit l'islamisme.

4. Puisque l'islam est mis en cause sans nuances, il faut défendre ses pratiquants ou simples croyants.  
Confondre l'islam avec ces criminels est bien triste. Cette défense suffit à en agacer certains. La même France unanime avait pourtant négligé la multiplication des actes islamophobes dans la foulée des attentats. Il fallait crié contre les amalgames. Trois faux musulmans et meurtriers ne sont pas l'islam.  Jean-Luc Mélenchon appela le pays à renforcer ses "anti-corps républicains". Il fallait aussi lire cette lettre des Oulémas contre Daesch et les fanatiques.

François Hollande, Manuel Valls, et d'autres politiques, de droite comme de gauche, ont renchéri. On rappela ainsi la religion du jeune policier, Ahmet Berabet, et de Lassana Bathily, ce jeune malien qui avait protégé une dizaine de clients de l'Hyper-Casher des foudres illuminées d'Amedy Coulibaly et qui s'est vu honoré d'une naturalisation française expresse. On rappela la couleur de peau de la courageuse policière municipale du Montrouge, Clarissa Jean-Philippe, tuée jeudi 8 janvier par Coulibaly. Pourquoi ces précautions ? Parce qu'il faut éviter les amalgames. La France n'a pas perdu ses cons, ils sont encore légions..

Vendredi, le secrétaire d'Etat américain John Kerry est à Paris. Il visite les lieux des drames. Les Etats-Unis étaient absents de toute représentant le dimanche précédent. Kerry s'excuse de l'impair. A l'Hotel de Ville, il livre l'un des plus beaux discours de la période. Lui aussi cite Ahmed Berabet, et Lassana Bathily . Toujours le refus des amalgames.
A Paris, le journaliste Philippe Tesson est débarqué du Point, le même journal qui pourtant il n'y a pas si longtemps titrait encore sur "l'Islam sans gêne." Mais Tesson a joué de l'amalgame, comme d'autres. Au mauvais moment, après l'un des pires drames de la République.

5. Toute la France n'était pas "Charlie"
Une frange de la gauche radicale avait du mal à digérer que l'objet de ces railleries ait été décimé par des fous qui se réclamaient d'Allah.  Cela faisait tâche dans l'argumentaire. De jeunes élèves refusaient la minute de silence. D'autres moquaient les attentats sur les réseaux sociaux.

Dès les premières minutes qui ont suivi l'attentat à Charlie Hebdo, on avait entendu ou lu ces "Ils l'ont bien cherché". Le prétendu humoriste Dieudonné a même profité du massacre pour se faire un joli coup de pub en écrivant sur les réseaux sociaux: "Je suis Charlie Coulibaly". Certains esprits faibles ont crié aux violations de la liberté d'expression quand Dieudonné a été interpellé pour se faire signifier des poursuites judiciaires. Quel rapport entre une procédure contre un provocateur raciste et l'assassinat de dessinateurs ? Aucun.

La France n'a pas perdu ses cons.

La riposte contre celles et ceux, anonymes ou célèbres, qui ont loué ou applaudi au massacre de la semaine dernière a été rapide et lourde. Le motif est souvent le même: apologie du terrorisme. Mardi, à Nanterre, un homme de 22 ans est condamné à un an de prison ferme après avoir mis en ligne une vidéo sur le réseau Facebook " dans laquelle il se moque du policier abattu sur le trottoir lors de la fusillade". Au total, sur la semaine, quelque 54 personnes sont sous le coup d'une poursuite en justice pour des faits similaires. Et près de 40.000 messages haineux anti-CharlieHebdo ou à la gloire des terroristes auraient été enregistrés sur les réseaux sociaux. C'est beaucoup... et très peu. Une marge à l'échelle du pays.

Plus largement, quelque 200 "incidents" avaient été relevés en une semaine par les services de l'Education nationale dans les 64.000 établissements scolaires français: des refus d'élèves de participer à la minute de silence à des insultes ou des heurts que l'on pouvait attribuer aux attentats. On reprend, enfin, un débat sur l'école, l'importance de l'enseignement laïc du fait religieux, les limites des programmes scolaires. Le 12 janvier, la ministre Najat Vallaud-Belkacem reçoit les syndicats lycéens.

On s'est souvenu que l'école était un lieu important. En 2009 fort heureusement, les ineffables conseillers en com' et stratégie extrême-droitiste qui plombaient l'atmosphère et les idées élyséennes n'avaient pas eu l'imagination suffisamment fertile pour suggérer l'organisation de débats sur l'identité nationale dans nos écoles. Mais l'école a été abimée par des calculs libéraux de nombre d'élèves par professeur et autres billevesées comptables pour réduire l'encadrement, la formation et l'enseignement scolaire.

6. On a peur d'un Patriot Act. 
Confondre François Hollande avec George W. Bush était l'un de ces raccourcis rabougris de l'époque. Dès les premières heures des attentats, quelques voix discordantes ou vigilantes s'inquiétaient d'un éventuel "Patriot Act" à la française. Les plus grincheux préféraient s'inquiéter avant l'heure d'une restriction des libertés publiques comme en 2001 aux Etats-Unis après le 11 septembre.

Lundi, Manuel Valls annonce la couleur: pas question d'un Patriot Act. D'abord, les engagements européens, que l'on fustige tant par ailleurs quand il s'agit de politique économique et sociale, empêchent le gouvernement français de faire n'importe quoi. Ensuite, le dispositif législatif sécuritaire français est déjà sacrément complet. Tout juste Valls réclame-t-il des parlementaires européens qu'ils votent l'extension du fichier des passagers aériens ("PNR", ou "Passenger Name Record").

7. Le "monde" musulman s'énerve très vite contre la nouvelle une de Charlie Hebdo.  
Le "monde musulman" est un concept médiatique: nul sondage, ni manifestations millionnaires. Il suffit de heurts violents et éparpillés sur le globe pour l'amalgame reprenne le dessus. Dès mercredi, il y a eut des heurts, et parfois des morts, à cause de la nouvelle couverture de Charlie Hebdo mercredi 14 janvier. En France, les kiosques sont pris d'assaut. Mercredi matin à l'aube, il n'y a déjà plus d'exemplaires. On évoque un tirage de 7 millions.  Des racailles tentent de déposer la marque "JeSuisCharlie", l'INPI refuse.


L'actualité, avec ses excès ridicules, reprend ses droits. L'humour après la mort, comme une thérapie collective ou individuelle. La première "une du jour d'après" de Charlie Hebdo, celle du numéro des survivants, hébergés par le quotidien Libération, choque déjà. De nombreux médias étrangers refusent d'en publier la couverture. Le Sénégal interdit la publication du journal, c'est plus simple. Au Pakistan, l'ambassade de France subit des attaques. Au Niger, un centre culturel français est incendié. Une mission catholique entièrement saccagée, comme si Charlie Hebdo avait une quelconque rapport. Les esprits faibles sont légions, encore et toujours.

Dans l'un des creux de l'Occident chrétien, la chaîne britannique Sky News censura en direct et sans souci une interview de l'essayiste Caroline Fourrest qui tentait de montrer la couverture du Charlie Hebdo incriminé. Plus généralement, les médias anglo-saxons se refusent à publier la une.

Au final, que conclure, que retenir ?

Les cadavres des victimes n'étaient pas froids qu'il fallait déjà rappeler quelques évidences. D'abord, et en premier lieu, qu'on ne tue pas les blasphémateurs.  Que l'humour, même quand on l'apprécie pas, ne mérite jamais la mort.

Que les 3 terroristes se sont réclamés de l'islam et de rien d'autre, et que donc cela fait souffrir et interroge aussi celles et ceux de confession ou de culture musulmane.

Qu'on a le droit d'être agnostique, voire, pire, athée.

Qu'on s'interroge, vraiment, sur le respect et la place à donner aux religions. Il y a des cons pour insister sur les clivages. Il y a des aveugles pour refuser de voir les problèmes.





Après tout ça, commenter la loi Macron, ou discuter d'un dernier sondage prédictif, ou encore débattre de la loi hospitalière

On peut en douter.

Et alors ?


#NoussommesencoreCharlie






Crédit illustration: DoZone Parody

12 janvier 2015

Après Charlie Hebdo, le sursaut national.



Ce n'était plus une manifestation en hommage aux morts de Charlie Hebdo. Ce fut une marche pour la liberté d'expression, et un défi contre la menace et la peur.La séquence de la semaine écoulée était tristement simple: un assassinat politique d'abord, un attentat antisémite ensuite. Et au passage, des victimes sans rapport dont trois policiers.

 

Le succès de ces marches républicaines a emporté l'adhésion, et effacé les polémiques, provisoirement.


Après quelque 700.000 personnes rassemblées dans toutes la France samedi, la journée de dimanche fut occupée, immensément occupée par quelque quatre millions de participants, dont plus de 2,5 millions en province. Une immense marche, partout en France, 230 lieux différents, aucun incident, aucun dérapage, aucun problème.

On a entendu, malheureusement, beaucoup d'arguments pour boycotter le déplacement. La France s'est montrée diverse, contradictoire jusque dans ses invitations ou ses accueils.

Il y a eu des images fortes, innombrables: imams et rabbins cote à cote, la tête d'Anegal Merkel sur l'épaule de Hollande, l'embrassade de Hollande et de Patrick Pelloux devant le dessinateur Luz, les cortèges de gauche, de droite, de tout et de rien avec le même silence et les mêmes salves d'applaudissements.




Ailleurs, il y avait des opposants à ces marches, marginaux. 

Voici les 5 arguments, parfois cumulatifs.

1. Les participants
Il y avait du beau monde, et du moins beau monde, pour rendre hommage aux disparus, de l'assassinat politique à Charlie Hebdo à l'attentat antisémite de vendredi. Même la présence d'Angela Merkel, symbole de l'austérité en Europe, était de trop pour quelques grincheux inconscients: les morts de Charlie Hebdo, l'austérité en Grèce... l'instrumentalisation des émotions n'avait pas de limite.

Pour d'autres, il y avait pire qu'Angela Merkel. Le président turc n'était pas venu, mais son premier ministre était là . Mais le premier ministre israélien était là. Tout comme le président de l'Autorité palestinienne. Il y avait aussi Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, (mais sa présence de suscita pas d'émotion particulière parmi les promoteurs du boycott des marches de dimanche). Près de soixante chefs d'Etat et de gouvernement et représentants de pays étrangers étaient présents. Il n'y avait pas que de grands démocrates. Imaginez comment la France aurait pu refuser l'hommage d'un chef d'Etat, faire le tri en pareil circonstances.

Imaginez.

Il y avait pourtant d'autres images, plus nombreuses.

Des drapeaux israéliens, palestiniens, algériens, français, danois, et bien d'autres encore.

Des panneaux oecuméniques en tous genres, un grand moment citoyen qui dépassait très largement l'opération politique.

2. La récupération politique
Que le parti socialiste ait lancé les invitations pour organiser cette manifestation était une erreur. Mais dimanche, on ne savait plus qui avait organisé la chose.On savait juste que Marine Le Pen n'avait pas osé venir à Paris. Elle préféra se réfugier dans une commune dirigée par l'un de ses proches. Elisabeth Levy, reprise avec délectation par le site fascisant fdsouche, raillait la démarche du jour: "le grand rassemblement républicain commence à avoir un air de manif de gauche".

L'isolement de l'extrême droite était marquant. Sur les réseaux sociaux, la fachosphère s'en livrait encore une fois à coeur joie contre l'unanimisme de la manifestation: trop de Blancs, pas assez d'Arabes. Jean-Yves Le Gallou s'en inquiétait.

3. L'union nationale. 
Certains fustigèrent la marche comme si elle était le prélude à justifier le pire - la guerre générale au proche Orient, un Patriot Act en France, ou la revitalisation de quelques dictateurs et autocrates en France. Certains accusaient même l'OTAN forcément de mèche puisque tous ses dirigeants (sauf Barack Obama) étaient présents. D'autres, peut-être les même, nous promettaient uen guerre prochaine et générale au Proche Orient.

Que les dirigeants israéliens et palestiniens soient présents le même jour à Paris ne les interrogeaient pas.

4. Un complot.
Le plus drôle et pitoyable émanait, comme souvent, de l'extrême droite la plus violente. Alain Soral voyait dans toute cette affaire un gigantesque complot de "l'Empire". L'organisation soudaine, rapide et réussi des marches dominicales était la preuve ultime de l'existence de ce grand complot.
5. Un manquement à la laïcité ?
On critiqua enfin la présence de François Hollande dans une synagogue. Hollande s'était déjà déplacé dans des églises ou des mosquées pour des hommages plutôt graves, mais ce soir-là, c'était sa présence dans une synagogue qui en énervait certains.

Pourtant, vendredi, quatre citoyens français ont été tués parce qu'ils étaient juifs, et pour aucune autre raison.


Le mot de la fin, provisoire, fut de Robert Badinter:

"une journée porteuse d’espérance, même si l’espérance est parfois déçue."