15 septembre 2019

Ce qui a vraiment changé chez Macron- 644ème semaine politique


 

La première moitié du quinquennat s'achève sur une pause. Les principales réformes ont pu être imposées au pays. Seuls les Gilets Jaunes sont parvenus à faire dérailler le train macroniste en provoquant des dépenses imprévues qui ont timidement relancé le pouvoir d'achat. Effrayée ou repue, la présidence des riches se serait mise en pause.

 

Vraiment ?




"T'es con, ou quoi ?" 

Cette formule est adressée par Brigitte à Emmanuel Macron. Dans un autre documentaire "de proximité" sur Jupiter tout puissant, un journaliste de complaisance aurait confié avoir attrapé cette phrase lors d'un échange du couple présidentiel. Il n'en faut pas davantage pour que la presse people et politique, qui désormais ne font souvent qu'une, s'en délectent.

Sont-ils cons, ou quoi ? On peut s'interroger. Certes, l'ancienne professeur du  lycée privé jésuite Saint-Louis-de-Gonzague dans le XVIème arrondissement de Paris a raison de reprocher à son ex-banquier de mari devenu président le peu de précautions qu'il prend quand il s'adresse aux gens de moindre fortune. Mais la violente bêtise de ce mépris de classe n'est pas réservée au jeune monarque. Il y a encore une petite foule de "centristes" à croire en l'action libératrice du président le plus violent de cette Vème République. Sont-ils cons, ou quoi ? Même De Gaulle confronté aux émeutes de Mai 68 avait crevé moins d'oeils, arrachés moins de membres, asphyxiés moins de personnes âgées.

Macron a clairement ce talent pour conserver le soutien de quelques benêts qui brandissent leur pin's "de gauche" pour applaudir à la prolongation du sarkozysme le plus violent. Mais passé ce moment de surprise, puis d'amusement, il faut s'attarder sur d'autres cas de bêtises, plus sidérants encore.

Écouter Bruno Le Maire répéter les mêmes discours sur la "rénovation du capitalisme" qu'il y a 10 ans ("refonder le capitalisme", Nicolas Sarkozy, 2010) prête ainsi à sourire. Depuis janvier, le ministre de l'économie était en roue libre, en totale opposition avec la politique qu'il conduit à son ministère, quand il pérorait contre ce capitalisme qu'il faudrait rénover, la croissance qui abime la planète, le libre-échange qui ruine l’environnement et nos santés. Il avait bien sûr raison d'appuyer l'argumentaire des insoumis et des écolos. Il a surtout eu tort d'être aussi hypocrite pour penser qu'il suffisait de recycler les discours du Sarkozy tétanisé par l'effondrement de 2008 pour que les ravages socio-économiques de sa loi PACTE passent inaperçus. "Est-il con, ou quoi ?" Bruno Le Maire doit prendre l'électrice et l'électeur pour des con.ne.s pour oser pareilles tartufferies. Il incarne le ministère des renoncements au libéralisme. Même sa loi PACTE inclue des mesures contraires à ces belles formules, comme la privatisation des Aéroports de Paris (contre laquelle une pétition pour un référendum est toujours en ligne), ou la réduction des seuils de représentation des salariés, voir le début de privatisation de la recherche publique sans contrepartie. Le Maire devant les militants patronaux du MEDEF fin août se réjouit d'avoir "simplifié les procédures et réduit les charges administratives pour rendre notre pays plus attractif, notamment dans le secteur financier". Le même, en juillet, expliquait que "le capitalisme est dans une impasse". Le même bouffon (y-a-t-il autre qualificatif ?) expliquait en janvier que "Nous ne pouvons pas payer toujours plus de croissance par toujours plus d’inégalités. "

Les urgentistes, dont le nombre en grève ne cesse de progresser, s'en souviendront. La monistre de la santé, qui tente déjà de faire le SAV de la réforme des retraites, a promis 750 millions d'euros de plus aux services d'urgence... d'ici 2022. Et sans ouvertures de lits ni d'embauche supplémentaires, deux des principales revendications des services surchargés. Environ 105 millions partiront ... dans la création d'un service d'accueil téléphonique pour "désengorger" les urgences. Pire encore, ces 70 millions d'euros seront ponctionnés sur le budget... de la santé.
« Dans l’esprit du public, quand vous êtes smicard, 750 millions d’euros, ça semble pharaonique, mais c’est un coup de com. Les besoins réels d’un hôpital se chiffrent en plusieurs centaines de millions d’euros ». un délégué CGT urgentiste, cité par le Bondy Blog.

La pause, ou la trouille ?
"Sur les retraites, on a eu un défaut de mise en scène du dialogue social" assure une "ministre influente" mais anonyme (Pénicaud ou Buzyn ?), d'après le Monde. Le gouvernement rétropédale donc. La réforme des retraites sent le moisi, et sera reportée à l'été 2020. L'objectif d'éviter une trop forte mobilisation avant les élections municipales n'est même pas caché."L'acte II, c'est la reconquête du centre gauche" a expliqué un conseiller élyséen au Monde cette semaine. "Nous allons renforcer la ligne écologique et sociale". 

On sent la trouille devant les ravages de cette première moitié du quinquennat: la présidence des ultra-riches a réduit la contribution fiscale et sociale du demi-million de foyers les plus riches du pays, réduit l'imposition des revenus du capital, de la rente et du capital en dessous de ceux du travail; elle a court-circuité les députés et les partenaires sociaux pour renforcer la précarisation des salariés. Elle a fragilisé les chômeurs, méprisé les urgentistes et les retraités.

Mais voici qu'il s'agirait d'être "social" et "écolo".

La première manifestation de ce recul tactique, requalifié ce "changement de méthode", fut la rentrée des classes. Le "gentil" Blanquer, ministre de l'Education nationale, a jeté, sans preuve, sans chiffres,  quelques diversions contre l'islamisme qui empêcherait les fillettes de familles musulmanes d'aller à l'école. L'Elysée a publié quelques communiqués lénifiants sur le soutien aux familles d'enfants handicapés. Mais qui fera le bilan de Parcoursup ?

La seconde preuve est cette emphase artificielle soudainement portée à l'insertion professionnelle: voici Macron qui lance une "grande concertation sur l'emploi". On croyait que la loi Travail et toute cette politique de l'offre qui favorise les employeurs et réduit la redistribution allait "ruisseler" naturellement en emplois et pouvoir d'achat... On nous aurait menti... Geler les prestations sociales. Réduire les droits des chômeurs Réduire les remboursements de la Secu. Légaliser les abus de l’auto-entreprenariat par la loi LOM, mais promettre l'insertion des plus fragiles dans l'emploi.  Quel emploi ? Macron a créé le contrat révocable à merci, réduit la représentation des salariés, supprimé les indemnités des 6 premiers mois de chômage pour faire des économies après les exonérations de charges sociales du CICE et de la flat Tax.

La troisième preuve de ce "changement de méthode" fut la pause imposée à la réforme des retraites. Les trolls macronistes répètent pourtant les éléments de langage puisés dans l'argumentaire Fillon/Sarko des années 2000, fustigeant la grève réussie et impressionnante de la RATP à Paris le vendredi 13 septembre: "Aujourd’hui, rien ne justifie plus un tel écart. La fin des régimes spéciaux, c’est l’égalité entre les citoyens" tweete le compte officiel des supporteurs macronistes. "Prenons le temps de construire un système plus juste. #greveratp #RATP". A la télévision, la porte-parole du gouvernement se ridiculise un peu plus en braillant sa solidarité avec les franciliens: 

 “Demain matin, j’utiliserai ma voiture de fonction, comme tous les jours, donc je serai de cœur avec tous les Franciliens qui galéreront dans les couloirs du métro.” Sibeth Ndiaye


L'offensive
Qu'en est-il ?  
Macron a certes enterré l'idée de reculer l'âge "pivot", pour se rabattre sur une autre arnaque, allonger la durée de cotisation. Il passe surtout à côté du sujet le plus évident, le plus grave: la réduction de l'emploi. Le projet macroniste vise à réduire encore davantage le coût de l'emploi humain et à améliorer sa "flexibilité". C'est une course non seulement antisociale, mais perdue d'avance avec la progression de l'automatisation dans tous les métiers. Le remplacement de l'homme par la technologie mérite plus d'attention que les attaques de classe de quelques bourgeois sur le statut des cheminots, non ? Le financement des retraites repose sur 80% de cotisations sociales, lesquelles ont été réduites sur les revenus hors travail, une aberration.

La suppression du CICE (2017) et sa transformation en allégement de cotisations à compter de 2019 se traduit par une perte de 5,1 Md€ de financement pour les retraites en 2019 (que l'Etat est appelée à compenser par de la TVA, d'où la pression à réformer); l'exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires, la suppression du forfait social pour certaines catégories de salariés, la suppression de la taxe farine ne seraient que partiellement compensées.

Qui dit mieux ?

"Avec le système à points, impossible de prévoir le niveau de sa future retraite" Bastamag.

La Macronie fustige les régimes spéciaux avec la même ardeur qu'un Juppé, qu'un Fillon, qu'un Sarko. Cliver pour aligner sur les régimes les moins disants, protéger en toute discrétion les régimes spéciaux des plus riches (cf. la trop modeste réformette des retraites-chapeaux), voilà le nouveau "progressisme" de cette politique de classe. Macron ne veut ni bruit, ni révolte. La grève réussie du 13 septembre confirme les craintes. Il faut "mettre en scène le dialogue social". "Nous avons compris qu'il valait mieux être dans l'écoute et la coconstruction pour mettre meytre plus d'humanité et de justice dans la réforme des retraites" explique benoitement le député Aurélien Taché.

Aurélien Taché est l'un des députés macronistes plus visibles car c'est un ex-socialiste. Taché est finalement glaçant. Il vote la loi Asile et immigration qui réduit les droits des réfugiés; la répression des Gilets Jaunes qui a inquiété l'ONU; la précarisation des salariés par les Ordonnances Travail; la prolongation du glyphosate; la réduction des libertés publiques via la loi anti-Casseurs; le gel des prestations sociales; et toutes les mesures fiscales pro-riches du quinquennat. Mais ce député est exhiber comme l'une des cautions "humanistes" de la Macronista. Il participera aussi à la convention des droites organisée par la néo-fasciste Marion Maréchal-Le Pen. Taché est surtout l'un des propagandistes de la novlangue macroniste, l'un des plus zélés à renommer en "conservatisme" les gens qui défendent leurs droits et en "progressisme" les réformes qui donnent plus à ceux qui ont déjà trop ou beaucoup.

Aurélien Taché n'est pas qu'un pantin. Il est complice d'une réforme des retraites qui vise à réduire les versements de pension au prix d'un allongement de la durée de cotisations: certains sujets essentiels - comme l'âge en bonne santé, ou la contribution des segments les plus dynamiques de l'économie et du pays (comme les revenus de la finance quasi-exonérés de cotisations sociales grâce à la Flat tax) - ne font pas partie du faux débat promis par l'Elysée. Le régime des retraites - 325 milliards d'euros en 2018, soit 14% du PIB - est à l'équilibre. Dans son rapport de juin 2019, le Conseil d'Orientation des Retraites rappelle que la part des retraites dans le PIB devrait ... baisser de 1 à 3 points d'ici 50 ans.

La belle arnaque.


Instrumentaliser l'immigration
La pause du président des riches est tactique. N'imaginez pas qu'il reviendra sur les contre-réformes de cette première moitié de quinquennat, lesquelles ont par ailleurs planté la croissance plus fortement qu'ailleurs alors qu'un ralentissement général se présente. Macron n'a pas changé de projet, lequel est la survie politique d'une minorité sociologique.

Il enjoint ses partisans à se saisir du sujet de l'immigration. Voici que la nouvelle commission européenne, adoubée par Merket, Macron et l'ancien adversaire populiste Orban, ait choisi de créer une nouvelle division dédiée à la "Protection de notre mode de vie européen". Faut-il avoir une pensée émue pour les castors ayant cru voté de bonne foi contre les dérives du souverainisme populiste et du péril fasciste ? Quelques macronistes réclament un changement de dénomination: plus que d'autres, ils font attention aux dénominations utilisées pour qualifier leur action. La "novlangue" macroniste, ce nouveau langage qui dépeint de mots positifs une action politique de plus en plus effroyable, sectaire et antisociale, est un élément clé de la Macronie.

La "Protection de notre mode de vie européen" prend une place essentielle dans la réflexion macroniste. Après la dérive sécuritaire contre les Gilets Jaunes, pas sûr que l'identité nationale soit le meilleur sujet pour reconquérir le "centre gauche" et rassurer ces castors qui croient encore oeuvrer à la solidarité nationale et la reconquête des droits sociaux. "Il faut parler d’immigration" assure Macron à ses proches. Le parallélisme avec le sarkozysme identitaire devient suffoquant. Deux ans après son entrée à l'Elysée, Sarkozy décidait de lancer un débat sur l'identité nationale, qui l'a oublié ? "Emmanuel Macron veut en parler, veut montrer aux Français qu’il s’en préoccupe et s’en occupe" raconte RTL. "Il veut donc durcir sa politique migratoire, pour bien faire passer le message." On raconte que le jeune monarque veut réfléchir à "revoir les conditions du droit d’asile et réviser l’aide médicale d’État." On espère qu'Aurélien Taché aura suffisamment d'éthique personnelle pour démissionner.

Incapable de gérer quelques milliers de migrants, Macron semble aimer à laisser pourrir la situation. A Paris, on dénombre quelque 2000 réfugiés entre les échangeurs du périphérique de la porte de La Chapelle, de l’autoroute A1 et les nouveaux quartiers de la Porte d’Aubervilliers. Le fichage exigé par Macron dans les centres d'hébergements d'urgence décourage les migrants d'y aller.

"Sous Macron, la République se décompose" Jean-Luc Mélenchon, 15 septembre 2019


Régime spécial
Richard Ferrand, l'une des chevilles ouvrières de la campagne présidentielle de Macron, et désormais président de l'Assemblée nationale, est enfin mis en examen pour des soupçons de prise illégale d’intérêts dans l'affaire des Mutuelles de Bretagne. En 2017, la presse avait révélé comment l'ancien député socialiste avait fait travailler son épouse sur les fonds de cette mutuelle quand il en était le directeur.

Il ne démissionnera pas. "Un mis en examen n'est coupable de rien" explique-t-il. Sur le fond, il a raison. Mais là n'est pas le sujet. Primo, l'objet de cette mise en examen abime la crédibilité de la fonction. On ne cite plus les exemples de ministres ou élus de démocraties scandinaves qui ont l'honneur de démissionner pour des faits moins graves. Pire, la justice de la République sait être plus violente quand le mis en examen est un quidam, et même pour des faits moins graves. Près de 20 000 personnes sont en détention provisoire dans l'attente d'un jugement.

"On vous aurait bien fait un top 10 des macronistes confrontés à la justice," s'amuse le magazine Regards, "... mais ils sont déjà 17." Plus rapidement que la Sarkofrance, la Macronista a alimenté la chronique judiciaires sans interruption depuis les premières heures du quinquennat: députés déliquants, conseillers élyséens frappant des manifestants, ministres fraudeurs, secrétaire général de l'Elysée en conflit d'intérêt, la liste est longue, déjà très longue. Le quinquennat Sarkozy avait été frappé un peu plus tard par une cascade de révélations dont certaines conduiront l'ancien monarque au tribunal.

La Macronista a mal à la justice, et à la police. Les flics sont à bout. Grâce à Christope Castaner, la police d'Etat incarne désormais l'arbitraire et la violence. Et l'IGPN est ridiculisée. Mais les troupes souffrent. Castaner se comporte-t-il en mini-Sarko, en pâle imitation de Valls ? Le costume du premier flic de France, abîmé par bientôt vingt ans de surenchère sécuritaire contreproductive, est trop grand pour ce Rantanplan de la Macronie.


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Emmanuel Macron a-t-il changé ? Il marque une pause pour décourager les colères, déminer les polémiques, esquiver les confrontations. Comme Sarko en son temps, il multiplie les concertations qui ne changent pas le fond de sa politique.

Emmanuel Macron a-t-il changé ? Non, seulement sa communication.


Ami castor, où es-tu ?