9 février 2009

Jusqu'où ira Eric Besson ?

A peine avait-il pris ses fonctions de ministre de l'Immigration et de l'Identité Nationale qu'il avait demandé" "huit à dix jours pour bûcher ses dossiers" avant de répondre aux questions de la presse. Finalement, il n'a pas attendu si longtemps.

Encourager la délation
Mardi 3 février, Eric Besson était l'invité de Jean-Pierre Elkabach sur Europe 1 . Il a rappelé que le président de la République lui a fixé 27 000 expulsions comme objectif pour 2009. Il a ensuite insisté sur sa volonté de faire la guerre aux filières clandestines. Puis il eut cette proposition qui provoque le dégoût : proposer un titre de séjour à  tout clandestin qui accepte de dénoncer la filière qui lui a permis d’arriver en France. Jean-Pierre Elkabach faillit tomber de sa chaise : "mais c'est de la folie !"

Et oui, de la folie.

Cette proposition est devenue circulaire dès le lendemain. Eric Besson a trouvé l'argument sarkozyste parfait : « Je ne vous dis pas que j'ai découvert la pierre philosophale, mais j'apporte un moyen supplémentaire pour briser la loi du silence. Il y a des victimes et il faut les aider à sortir de l'esclavagisme dans lequel on les a plongés. » En, d'autres termes, les sans-papiers sont des victimes, il faut les aider contre les vrais criminels que sont les passeurs. On pourrait lui suggérer une autre solution: puisqu'il est très difficile de trouver quelques dizaines de milliers de sans-papiers en métropole (cf. notre analyse des 30 000 soit-disantes expulsions de 2008), pourquoi ne pas lever les contraintes de naturalisation ?
Un député UMP, tendance villepiniste, a suggéré à Eric Besson d'aller plutôt au Front National qu'à l'UMP. Mais Frédéric Lefebvre, l'inusable porte-parole de l'UMP, a expliqué au contraire que la dénonciation était un devoir républicain. Délation, dénonciation, la Sarkofrance joue sur les mots avec aisance. Le sociologue Smaïn Laacher, du Centre d'étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS), rappelle que comparer un clandestin et son passeur à une femme battue et son compagnon violent est simplement "malhonnête". La réalité est plus complexe.

Si j'aide un immigré à venir clandestinement en France, je suis un passeur, non ?


Assumer les tests ADN
Dimanche 25 janvier, Eric Besson s'était  exprimé sur les tests ADN. On lui demandait ce qu'il en était. Les décrets d'application n'étaient toujours pas passés, plus d'un an après le vote de l'amendement. Le nouveau ministre a expliqué qu'"une réunion interministérielle va se tenir dans quelques jours pour donner un feu vert sur le décret d'application", et que ces tests ADN sont "un droit potentiel, pas une obligation.

Prime au mérite
Le 5 février, Eric Besson a créé une allocation pour les "jeunes étudiants étrangers méritants". Sont éligibles, d'après l'arrêté publié au Journal Officiel, ceux qui sont "titulaires d’une carte de séjour temporaire, d’une carte de résident, d’un certificat de réfugié délivré par l’OFPRA ou d’un récépissé de la demande de titre de séjour qui vaut autorisation de séjour portant la mention "reconnu réfugié" délivré par la préfecture", domiciliés en France depuis au moins 2 ans, rattachés à un foyer fiscal établi en France depuis 2 ans, ayant obtenu "une mention bien ou très bien au baccalauréat technologique ou professionnel", éligible aux bourses sur critère social, et inscrit en IUT, en STS ou CPGE est requise. La bourse s'élève à 4 800 euros pour une année universitaire, et est attribué par le préfet de la région. Elle doit concerner 100 étudiants en 2009.

Cette initiative est à rapprocher d'une autre mesure, toute récente: une circulaire cosignée par Brice Hortefeux et Valérie Pécresse le 7 octobre dernier "relative à l’appréciation du caractère sérieux des études des étudiants étrangers". Elle était d'ailleurs adressée aux préfets (de région, de département, de police), mais pas aux rectorats ni aux universités elles-mêmes. Cette circulaire demandait notamment aux préfets de surveiller les changements de filières des étudiants étrangers.
La France n'est plus une destination aussi attractive pour les étudiants étrangers. La communication abondante sur les tests ADN, tests de langue, quota par métier et par pays, expulsions, etc, n'est pas faite pour encourager les vocations: en 2007/2008, 212 932 étudiants étrangers sont inscrits dans les universités françaises, soit une légère diminution de 1,5 % par rapport à l’an dernier. Le nombre total d'étrangers étudiants s'établit à 260 596, en baisse de 0,9%. Entre 1997 et 2002, leur nombre croissait d'environ 12% par an.

Les vrais silences d'Eric Besson
Comme son prédécesseur Brice Hortefeux, Eric Besson a soigneusement choisi ses sujets de prise de parole.  Le 12 Janvier 2009, un nouveau Centre de Rétention Administrative a ainsi été ouvert, entre le Fort de Queuleu et la prison de Metz. Le Fort de Queuleu est un ancien camp de concentration SS en 1943-1944. Le nouveau centre dispose de 98 places, 7 000 mètres carrés, des terrains de jeu, des barbelés et des caméras de surveillance. Eric Besson ne l'a pas encore inauguré. Gageons qu'il en appréciera le dispositif de sécurité, contrairement au centre de Bordeaux, où deux Marocains, soupçonnés d'être à l'origine de l'incendie de ce centre de rétention, lundi 19 janvier, ont été mis en examen et placés en détention provisoire dans la nuit de mercredi à jeudi.

Eric Besson ne s'est pas non plus prononcé sur le sort de Djessy, 12 ans, congolaise. Il y a 10 jours , elle a été interpellée avec sa mère, et placée en garde à vue à Roissy. Il n'a rien dit non plus sur la révolte matée, dans la nuit de jeudi 29 à vendredi 30 janvier, au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot (77). Il n'a pas davantage commenté le rapport de RES, publié le 4 février dernier,  sur la situation des mineurs sans-papiers en France. A force d'exemples dramatiques, RESF rappelle ce constat pourtant évident:
La loi française, en parfaite concordance avec la Convention, proclame ainsi le droit pour l'enfant à vivre avec ses parents. Pourtant, on ne compte plus les mineurs étrangers isolés enfermés dans les "zones d'attente" des aéroports français puis renvoyés vers un pays dans lequel ils n'ont plus aucun soutien familial, alors même qu'un de leurs parents les attendait pour les accueillir en France. Dans ce type de situation, l'absence d'un coup de tampon sur un passeport prévaut sur le droit d'un enfant à vivre en famille.
La séparation est aussi parfois organisée pour faciliter l'expulsion. Des enfants sont ainsi placés dans des foyers de l'aide sociale à l'enfance, tandis que le ou les parents sont enfermés dans un centre de rétention administratif. Enfin, nombreuses sont les situations où l'un des parents est expulsé tandis que l'autre se retrouve seul avec les enfants sur le territoire français

Le 27 janvier , Eric Besson se déplaça à Calais, pour  «voir de ses propres yeux la situation des migrants pour mieux l'analyser» ; il visitait rapidement des camps improvisés de clandestins près des plages ainsi que les dispositifs de contrôle aux abords du tunnel sous la Manche. Un déplacement symbolique et rien de plus : il justifia la fermeture du camp de Sangatte en 2002 (qui n'a rien résolue) : « Oui, la fermeture de Sangatte était une bonne chose, les chiffres l'attestent. Oui il y a une reprise de tension à Calais, raison pour laquelle je rencontre mon homologue anglais pour discuter de ces problèmes le 9 février. Oui, il faut mettre à mal les réseaux de passeurs. Et non, il n'y aura jamais de Sangatte bis, pas même dans une version édulcorée ! ». Et il répéta que la zone devait devenir "étanche" aux passeurs et aux clandestins: "En effet, même si le flux des migrants s'est réduit, il ne s'est pas tari. Les passeurs réussissent toujours à convaincre les réfugiés que l'Angleterre c'est l'Eldorado. Eux, ne veulent pas rester en France." A 16h30, il était reparti. On attendra le printemps pour des réponses concrètes à une situation qui ne cesse de s'aggraver depuis ... 2002. Pourquoi être venu ?

«J'assume, sans états d'âme» avait-il déclaré, à propos de son adhésion à l'UMP. «L'identité nationale, ce n'est pas le nationalisme (…) Dire qu'on ne peut pas associer immigration et identité nationale, c'est une tartufferie.» «Fermeté et humanité seront mes deux guides»

Sans états d'âme ?


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5 commentaires:

  1. L'analyse est excellente.

    Il n' y a pas de limites à ses morsures.

    Son parcours est transgressif et il a franchi la thin red line. Donc il peut aller malheureusement beaucoup plus loin dans ses surenchères, par définition, vu la distance qu'il a déjà parcourue, il n'a plus de limite.

    C'est malheureux à dire..

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  2. @Disparitus : merci. J'ai l'impression que la Sarkofrance pose définitivement la question des limites en tous genres

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  3. Il y a quoi après l'infamie ?

    Euh, la mort ...

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  4. Je ne peux qu'être d'accord avec vous les gars ! Hortefeux est un apprenti à côté de ce type là !
    A la fin des années 30, en Allemagne, le chancelier A.H. a commencé de la même manière. Après, partout en Europe et notamment pendant l'anschluss les nazis ont commencé à "marquer" les juifs, les tziganes et, d'une manière générale, tous ceux qui leur étaient opposés avec des étoiles jaune...

    La honte rejaillit sur nous. Et on ose nous montrer à la télé, des reportage sur la montée du néonazisme en Allemagne !!! Y'a qu'à regarder en France ! Le reportage est sous nos yeux tous les jours !

    J'ai honte pour mes enfants, de leur laisser un tel pays en héritage.

    Pauvres de nous !!!

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  5. la honte, effectivement. Uniquement la honte.

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