5 août 2009

Bruno Le Maire et la tactique Darcos

Dans une interview au Parisien, Bruno Le Maire, ministre de l'Agriculture, a affirmé lundi que les producteurs français de fruits et légumes devraient rembourser 500 millions d'euros de subventions contestées par l'Union Européenne entre 1992 et 2002: "Il est certain que nous devons engager une procédure de remboursements auprès des producteurs". Est-ce une gaffe ou un acte de franchise ?

Acte I : la fausse gaffe
Ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin entre 2005 et 2007, Bruno Le Maire a été élu député de l'Eure en juin 2007 avant de rejoindre le gouvernement Fillon comme secrétaire d'Etat aux affaires européennes à la fin de l'année dernière. En juin dernier, il remplace Michel Barnier à l'Agriculture. Partout et par tous, Le Maire est présenté comme un jeune ministre talentueux, qui a largement oeuvré, aux Affaires Européennes, à la réconciliation d'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Le voici à l'Agriculture, où son talent diplomatique sera nécessaire, tant les sujtes de grogne sont nombreux : conflit avec la grande distribution, baisse de la consommatio (fruits et légumes), crise de la pêche, renégociation prochaine des aides européennes, etc. Parmi ces sujets, une plainte de Bruxelles depuis 7 ans. A l'époque, l'UE contestait le versement de 338 millions d'euros, qui frisent désormais les 500 milliards compte tenu des intérêts de retard. Une décision du 28 janvier 2009, parue au Journal officiel européen le 18 mai, a exigé le remboursement de ces aides. Michel Barnier (le 8 avril) et la Fédération des comités économiques (le 18 juin) ont déposé des recours en annulation devant la Cour de justice européenne.

Lundi, Bruno Le Maire a mis les pieds dans le plat. Il annonce que son ministère "enverra une lettre à chaque organisation de producteurs pour savoir qui a bénéficié de ces subventions et quelles sommes ont été perçues". "Je ne veux pas exposer la France à une condamnation qui l'obligerait à rembourser une somme encore plus conséquente dans cinq ou dix ans". Mardi, il complète: "ces aides sont en partie illégales". Il "préférait éviter une guerre perdue contre la Commission européenne et agir avec responsabilité, sans prendre Bruxelles comme bouc émissaire, pour s'attaquer aux problèmes structurels de la filière"

C'est une gaffe : les agriculteurs n'ont pas fauté. S'ils ont reçu des aides qu'ils n'auraient pas dû recevoir, les fautifs sont ailleurs. En l'espace de quelques phrases, le ministre s'est désolidarisé, décrédibilisé auprès des agriculteurs. Pourquoi prendre ainsi position en faveur de Bruxelle ?

Les représentants du monde agricole sont catégoriques: «Nous ne paierons pas», a tranché Jean-Bernard Bayard, secrétaire général adjoint de la FNSEA. «ce n’est pas aux agriculteurs de payer les erreurs de l’Etat français» a ajouté le secrétaire national de la Confédération paysanne André Bouchut.


Acte II: rétropédalage et fermeté

La bombe lancée, le ministre modère ses propos: tout ne sera pas remboursé, et pas immédiatement: «Mon but final, c’est de réduire la facture le plus possible et de gagner du temps». Le Maire rassure : «Je conteste formellement cette somme, et c'est pour cette raison que j'ai demandé et obtenu auprès de la Commissaire européenne, Mariann Fischer Boel, un délai supplémentaire pour expertiser au cas par cas le montant des remboursements exigés aux producteurs». Mardi, une réunion de "crise" s'est tenu à son ministère. Les agriculteurs sortent presque rassurés, eux qui croyaient devoir commencer à rembourser dans quelques semaines...«Nous sommes partiellement rassurés car le couperet ne va pas tomber demain, indique un de leurs représentants.

Le Maire annonce aussi que les agriculteurs bénéficieront d'un plan de soutien pour éviter de couler.

Acte III: on reste ferme.
«Je vais être très précis: j'ai fait tout cela en plein accord avec et l'Elysée [...] Pour être encore plus précis, j'ai eu le président de la République à deux reprises hier, j'ai eu longuement hier soir, ils m'ont assuré, je me permets de reprendre leurs propres mots puisqu'ils m'y ont autorisé, de leur soutien total». Cette courte déclaration du ministre fait tilt. Le Maire a suivi une tactique usuelle en Sarkofrance: annoncer soit-même la pire des mauvaises nouvelles du moment, si possible en profitant d'un moment de repos médiatique pour cause de vacances, et sidérer les acteurs concernés. Xavier Darcos aimait suivre cette technique. Il devançait toujours de quelques heures ou quelques jours son propre ministre du budget pour annoncer les réductions de postes d'enseignants. Dans le cas présent, Le Maire veut secouer la filière, en vue de la prochaine négociation des aides européennes, et engager une réforme structurelle. En particulier, le coût horaire du travail pour la cueillette trop élevé: entre 11 et 13 € de l'heure, alors qu'il est de 6 en Allemagne et de 7 en Espagne.

«Cette décision était une décision réfléchie, une décision de responsabilité, ce n'est pas une décision prise à la va-vite» explique Le Maire mardi soir.

On le croit.

5 commentaires:

  1. « Critiqué, notamment par le PS, pour sa gestion du dossier des aides aux producteurs de fruits et légumes, le ministre de l'Agriculture, Bruno Le Maire, a assuré, mercredi 5 août sur Europe 1, avoir agi "en plein accord" et avec le "soutien total" de l'Elysée et de Matignon en réclamant le remboursement des aides. »

    http://www.challenges.fr/actualites/politique_economique/20090805.CHA6050/fruits__le_maire_saffirme_soutenu_par_lelysee.html

    Les dirigeants français avaient le choix :

    - soit ils protégeaient les agriculteurs français en résistant aux diktats de Bruxelles ;

    - soit ils obéissaient à Bruxelles au nom du dogme de l’Union Européenne : la concurrence libre et non faussée.

    Les dirigeants français ont choisi de réclamer aux agriculteurs français le remboursement de 500 millions d’euros.

    Les dirigeants français ont choisi la trahison de l’intérêt national et le déshonneur.

    On s’en souviendra.

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  2. attend je comprends pas.
    Mr Lemaire propose (avant même que les agriculteurs en fassent (encore) la demande) de leur distribuer une subvention avec de l'argent que le gouvernement n'a (probablement) pas, pour aider des agriculteurs qui ne sont (ne peuvent pas, la faute au smic, aux espagnols) être rentables et qui ont déjà reçu (pleins) une subvention qu'ils n'auraient pas du recevoir mais dont ils ont profité, même s'ils n'auraient pas du les recevoir et que c'est pas leur faute mais que ça les a bien aidé... ?
    c'est ça ?
    Et ?
    Jusqu'à quand tout ça va tenir ?



    Je suis blonde mais j'ai l'impression que tout craque de partout.
    Et attends, c'est pas fini puisque Bruxelles réclame aussi le remboursements de certaines subventions aux marins pêcheurs français....

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  3. " Tout craque de partout ".

    Oui, effectivement.

    Un représentant américain de l'usine Molex de Villemur-sur-Tarn, Eric Doesburg, a été agressé mardi soir par des salariés de l'usine, a indiqué mercredi 5 août le co-gérant de l'usine Marcus Kerriou, et le ministre de l'Economie, Christian Estrosi, a condamné l'agression.

    "Une quarantaine de personnes alcoolisées ont agressé verbalement puis physiquement Eric Doesburg", directeur du développement de Molex USA, "lors de sa sortie de l'usine vers 21H30" mardi, a indiqué à l'AFP M. Kerriou. "M. Doesburg a reçu des coups de poings et de pieds", a-t-il ajouté, précisant que lors de l'agression "M. Doesburg portait une attelle et se déplaçait avec une canne suite à une opération du genou". Selon M. Kerriou, les blessures ont été constatées par un médecin et "une plainte a été déposée".

    Le ministre de l'Economie et des Finances, Christian Estrosi, a condamné dans un communiqué "ces actes de violence exercés par une minorité qui desservent la cause des salariés et rendent encore plus difficiles les négociations".

    En grève depuis le 7 juillet, les salariés de Molex ont été informés mardi 4 août de l'arrêt des discussions entre la direction et un éventuel repreneur de l'usine de Villemur-sur-Tarn, près de Toulouse, qui doit fermer fin novembre.

    M. Estrosi, qui devait rencontrer mercredi à 14H00 Eric Doesburg, a précisé qu'il "le recevra dans quelques jours" et qu'il allait "s'entretenir téléphoniquement dans la journée avec le président du Groupe Molex, Martin Slark".

    http://www.e24.fr/entreprises/industrie/article119669.ece/Molex-un-representant-americain-de-l-usine-agresse.html

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  4. Pour moi l'Acte I était une bévue involontaire de technocrate, pas sûr que cela soit aussi maîtrisé

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  5. @ Mrs Clooney

    En fait les questions salariales sont propres à chaque Etat Membre et ne sont pas incluses dans la PAC.

    http://reversus.fr/bruno-le-maire-du-courage-dans-ladversite

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