8 novembre 2009

Sondages de l'Elysée: "l'Opiniongate"

A l'occasion de l'examen du budget 2010 par les députés, on apprend quelques précieuses informations sur l'enveloppe que souhaite se réserver Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République. En particulier sur la manie sondagière du Président.

Le budget de l'Elysée continue certes de progresser malgré la crise. En 2009, il avait déjà cru de 11%. En 2010, la dotation "Présidence de la République" sera de 112,534 millions d'euros, "en hausse apparente de 0,18% et en réalité (à périmètre constant) de 1,2%" par rapport à 2009, "ce qui correspond au montant estimé de l'inflation". Sarkozy conservera aussi ses moyens aériens : le nouvel airbus présidentiel coûtera 185 millions d'euros. Les députés socialistes voulait le réaffecter au budget de la Défense, un amendement rejeté par la majorité UMP.

Autre information, l'argent de poche présidentiel s'élève à 19.508,21 euros par mois. "Le montant mensuel brut (soumis à cotisation) de la rémunération du président de la République s'élève en 2009 à 21.133,37 euros, y compris une indemnité de fonction de 4.226,22 euros. Cela correspond à un montant mensuel net de 19.508,21 euros" explique le rapport d'un député. Il s'agit d'argent de poche puisque, rappelons-le, le président français est par ailleurs logé, blanchi, nourri, transporté aux frais de la République.

Mais le plus intéressant est ailleurs, du côté des sondages commandés par l'Elysée. Un véritable "Opiniongate" en perspective, comme le qualifiait Marianne2. Le scandale des sondages présidentiels a certes forcé la Présidence à davantage de transparence. C'est une bonne chose. Un député socialiste, Jean Launay, a communiqué un rapport à une commission parlementaire, dont le quotidien Libération a publié de larges extraits. On y découvre l'ampleur d'une manipulation sondagière.

En juillet dernier, la Cour des Comptes avait révélé que Nicolas Sarkozy rémunérait 1,5 millions d'euros par an un proche conseiller, Patrick Buisson, (2) pour commander des sondages d'opinion, (3) publiés tels quels par des médias complaisants, qui omettaient de préciser que le véritable commanditaire était l'Elysée.

1. En 2008, l'Elysée a ainsi commandé pour 3,28 millions d'euros de sondages, dont 889 824 euros pour Ipsos (15 études), 392 288 euros pour OpinionWay (baromètres bimensuels publiés par le Figaro et LCI), 723 580 euros pour GiaccomettiPéron (la société de Pierre Giaccometti, conseiller de Nicolas Sarkozy, et ancien responsable d'Ipsos), 56 810 euros pour CSA (9 études), 38 272 euros pour TNS SOFRES (4 études) , 9448 euros pour l'IFOP (4 études), et surtout 1,1 millions d'euros pour Patrick Buisson (110 études). Ces commandes furent un vrai "jackpot" pour Patrick Buisson. Ainsi, ce dernier aurait facturé, selon Libération, pour 1 million d'euros des sondages commandés à OpinionWay pour 190 000 euros... Une marge de près de 900 000 euros, qui s'ajoute aux 120 000 euros net par an pour son travail de conseil à l'Elysée.

2. Au total, L'Elysée a commandé un sondage tous les trois jours en 2008, soit 134 sondages au total, dont 110 à Opinion Way. Depuis, l'enveloppe sondagière a été revue à la baisse après le scandale de juillet, à 1,989 million prévus pour 2009 (dont 1,724 million déjà dépensés au 29 octobre), et l'Elysée prévoit encore de dépenser 1,5 millions d'euros en 2010. Mais en parallèle, les mêmes instituts ont récupérés un juteux marché auprès du Service d'information du gouvernement (SIG), pour 3,9 millions d'euros en 2009. Poche droite, poche gauche....

3. Ces sondages ressemblent furieusement à diverses enquêtes publiées dans la presse, sans que l'Elysée n'apparaissent jamais comme le réel commanditaire : ainsi, les baromètres d'Opinionway étaient ceux publiés par le Figaro et LCI sous l'appelation "Politoscope". Les «baromètres confidentiel – image et action du Président», vendus en moyenne 70 564 euros chacun, ont également un intitulé qui ressemble aux études éponymes publiées par Le Point. De même, quelques 44 "Politiscocopes" d'Opinionway, payés par l'Elysée, se retrouvés dans les colonnes du Figaro. En fait, l'Elysée commande et paye, et certains médias relayent tout ou partie des résultats.

4. Sarkozy fait sonder sur tous les sujets qui l'intéresse, même les plus futiles, même les plus électoraux. Le thème des certains sondages est éloquent : «déplacements et initiatives du Président», «la confiance et l'actualité», «les déçus de Nicolas Sarkozy» (9568 euros), «la création d'une nouvelle promotion dans l'ordre de la légion d'honneur» (4784 euros), «la suppression du jour férié du 8 mai» (2392 euros), «l'observation d'une minute de silence dans les établissements scolaires en hommage au dernier poilu» (7176 euros), «le climat politique en Ile-de-France» (15 548 euros), «le premier tour des élections municipales» (11 960 euros).

5. Il n'y aura pas d'enquête parlementaire. Le président (socialiste) de la Commission des Finances, Didier Migaud, reste critique :" "Ce qui me pose davantage de problème, par exemple sur la question des sondages, c'est pas tant que l'Elysée commande des sondages, c'est tout le processus de fabrication de l'opinion, notamment en certaines périodes tout à fait particulières, juste avant les élections." La Garde des Sceaux a refusé, vendredi, la création d'une commission d'enquête parlementaire sur cette affaire: une telle commission «n’entre pas dans le cadre défini par la Constitution», a déclaré Michèle Alliot-Marie. Le président de l'Assemblée Nationale l'avait saisi de cette requête, tout en évoquant son avis défavorable... Elle invoque le principe de séparation des pouvoirs. Le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Christian Frémont, a également invoqué "un problème de fonds."

Cette "fabrique de l'opinion". Sarkozy et ses conseillers choisissent les sujets, et, en mitraillant l'opinion de sondages de toutes sortes, orientent le débat politique. Les questions ne sont jamais polémiques à l'égard du chef de l'Etat. Certains sujets sont écartés (inégalités sociales ou fiscales, expulsions de sans-papier vers un pays en guerre, remboursements de millions d'euros à quelques centaines de contribuables grâce au bouclier fiscal, renouvellement de la flotte présidentielle pour 185 millions d'euros, etc).

Les sondages sont une première partie de l'iceberg. Le gouvernement, par le biais du SIG, s'achète des milliers de pages publicitaires louant son action (budget 100 millions d'euros, sous couvert d'aide à la presse). Les pressions médiatiques sont discrètes mais légions.

La manipulation des esprits est protéiforme mais déterminée.



3 commentaires:

  1. Bien d'accord avec toi, Juan. Dans une démocratie adulte, voire adolescente, ce serait un scandale hors normes !

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  2. Sacré panorama! D'accord avec Anglade, il y aurait de quoi, en démocratie, justifier la révocation du monocrate!

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  3. Merci Juan pour ce panorama désolant.

    Je reste surpris (pas vraiment, en fait, c'est uniquement pour la rhétorique), par le relatif silence médiatique autour de l'OpinionGate, et par l'apathie populaire à ce sujet.

    Pour le 1er point : trop de médias se sont compromis dans cette affaire, et répugnent maintenant à dénoncer un système auquel ils ont grandement participé.

    Pour le 2ème point : la fabrique du consentement, ou en tout cas le processus d'endormissement des citoyens a bien fonctionné. Peu de français prennent conscience du glissement progressif vers la démocrature oligarchique à visage humain que nous propose NS.

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