25 juillet 2010

Pénibilité et retraites : la nouvelle manoeuvre de Sarkozy.

De mardi 20 à jeudi 22 juillet, une poignée de députés ont débattu de la réforme des retraites au sein de la Commission des Affaires sociales de l'Assemblée Nationale. Ces débats étaient cruciaux, puisque le texte ainsi modifié sera celui présenté à l'ensemble des députés, à compter du 7 septembre prochain. Au final, si 108 amendements (sur 419 présentés) ont été adoptés (dont un quart émanant de l'opposition), le texte final a peu changé.

Mais qu'a-t-on appris ?

1. Le gouvernement n'a pas inclus dans le projet présenté les quelques mesures de recettes nouvelles marginales, sous prétexte qu'il faudra en débattre à l'occasion de la prochaine loi de finances pour 2011. L'argument est hypocrite: le gouvernement pouvait parfaitement prévoir un collectif budgétaire additionnel. Mais en reportant ainsi le débat et le vote parlementaires, il pourra plus facilement masquer le faible niveau des contributions nouvelles qu'il demande aux hauts revenus et au capital pour le financement des retraites. La loi de finances, avec la discussion d'ensemble sur la rigueur qui s'annonce, est un cadre plus large qui sied bien à qui veut «noyer le poisson

Rappelons que ces contributions étaient de toutes façons modestes, comparés aux 25 milliards d'euros d'économies générés par les mesures d'âge ou de convergence public/privé : hausse de la tranche supérieure de l'impôt sur les revenus de 40 à 41% (+230 millions de recettes attendues) ; relèvement modeste des prélèvements concernant les revenus du capital et du patrimoine, de l'impôt sur les plus-values de cessions de valeurs mobilières et immobilières, du prélèvement forfaitaire libératoire sur les dividendes et intérêts (+265 millions d'euros) ; suppression du crédit d'impôt sur les dividendes perçu par les actionnaires (+645 millions d'euros) ; taxation à l'IR des plus-values de cession d'actions et d'obligations(+200 millions d'euros) ; relèvement des taxes sur les stock-options (70 millions d'euros).

On savait déjà que le projet du gouvernement laissait un déficit annuel de 15 milliards d'euros ad vitam eternam. Avec cet examen incomplet du projet de réforme, le flou est encore plus grand.

2. Le gouvernement n'a pas non plus voulu discuter de la pénibilité au motif que des concertations sont toujours en cours avec les partenaires sociaux. Rappelons que la proposition retenue par le gouvernement est l'une des plus contestables: le handicap à 20% doit être avéré et certifié pour permettre un départ anticipé dès 60 ans. 

«Nous créons un droit nouveau.» s'était félicité Nicolas Sarkozy sur France 2 le 12 juillet dernier. C'était faux, la pénibilité était l'un des fondements des régimes spéciaux. Eric Woerth ne disait d'ailleurs pas autre chose quand on l'interrogeait sur son refus de généraliser la prise en compte de la pénibilité à des métiers jugés usant: «on ne va pas recréer des régimes spéciaux». Et oui...  Depuis près d'une décennie, les gouvernements successifs ont tenté d'aligner tous les systèmes sur le régime commun du secteur privé, moins protecteur.

Il y a deux ans, les discussions entre Medef et syndicats de salariés échouaient à nouveau sur la dite pénibilité. Qu'a fait le ministre du Travail de l'époque, Xavier Bertrand ? Rien. Tout simplement rien. Il s'est presque frotté les mains.

Dix mois plus tard, quand Eric Woerth lança sa «concertation» sur la réforme des retraites, les ténors de l'UMP (Woerth lui-même, Raffarin, Bertrand, etc), répétaient à l'envie qu'ils ne prendraient la pénibilité en compte que de manière individuelle. Dès la présentation du projet, le 16 juin dernier, Woerth et Sarkozy ont précisé qu'ils étaient prêts à améliorer les dispositions relatives à la pénibilité. La mesure proposée - réserver le départ à 60 ans aux handicapés du travail - a servi a catalyser autant que possible les mécontentements.

Voici que démarre maintenant une nouvelle séquence : le Monarque, compatissant et compréhensif, se garde pour lui le soin de lâcher quelques assouplissements. Il l'a commencé ce vendredi à Saint Nazaire.

3. Sarkozy veut «reconquérir son électorat populaire.» On nous le répète à toutes les sauces. Son déplacement vendredi 23 juillet à Saint Nazaire, photo à l'appui entouré d'ouvriers portant tous le casque, était là pour nous en convaincre. Dans cette perspective, la prise en compte de la pénibilité est l'un des axes majeurs du chef de Sarkofrance. Il a échoué sur le chômage et le pouvoir d'achat - les deux composantes de son «travailler plus pour gagner plus», il ne lui reste plus qu'à jouer social, protecteur et compatissant. Et il n'y avait qu'à l'entendre, vendredi, pour réaliser l'ampleur de ses efforts. En 2007, le candidat Sarkozy nous promettait déjà la réhabilitation du travail : «Réhabiliter le travail, c’est aussi ne plus accepter la pénibilité de certains emplois, le stress de certaines situations professionnelles

Sur place, il a donc annoncé qu'il reverrait les syndicats pour discuter de la pénibilité : «Sur la pénibilité et sur ceux qui ont été exposés à l'amiante je reverrai vos organisations syndicales. On en discutera. (...) On a fait avancer les dossiers sur deux sujets. D'abord, tous ceux d'entre vous qui ont commencé à travailler avant leurs 18 ans, on les laissera partir à la retraite comme c'était prévu. Et deuxièmement, tous ceux qui ont eu, du fait de leur métier, une invalidité à 20% partiront à la retraite sans changement.»

Mieux, Sarkozy veut montrer qu'il sait être généreux envers cette «France qui se lève tôt» :
«Pour tous ceux qui sont touchés par l'amiante, il n'y aura aucun changement. On va avoir des discussions pour ceux qui ont été exposés à l'amiante mais n'ont pas été touchés (...) J'ai demandé une expertise sur le sujet, je veux pouvoir y réfléchir. J'essaierai d'être juste sans remettre en cause l'équilibre général de la réforme.»
La tartufferie est complète : on tente de faire croire que tous les Français doivent être logés à la même enseigne, on oublie qu'un ouvrier vit en moyenne 7 ans de moins qu'un cadre, on éradique ensuite les quelques avantages des plus modestes, puis, ô surprise, alors qu'une nouvelle campagne électorale s'annonce, on fait mine de s'intéresser aux carrières pénibles...

Sarkozy est comme un cambrioleur qui viendrait restituer quelques bijoux volés.



Crédit illustration: FlickR CC



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7 commentaires:

  1. cher Juan,
    il n'est pas un jour depuis deux ans, sans que je ne me connecte sur votre blog. Je vous remercie du fond du coeur pour votre exceptionnel travail qui me donne la certitude que je ne suis pas seul.Vous m'éclairez, me réveillez parfois, moi qui suis né en démocratie et qui ne sait plus très bien où "j'habite"... Paradoxalement je pense que le jour où vous pourrez ne plus jouer du clavier sera pour nous tous un jour nouveau, plein d'espoir.... 2012,2017, pire ?
    Daniel

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  2. merci Daniel. J'espère aussi cesser de tapoter ainsi chaque jour sur un clavier le plus tôt possible. Merci du soutien.

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  3. comme Daniel , moi aussi je suis abonné RSS à tes articles
    J'aurai 60 ans en septembre 2011 et je désire de toutes mes forces (qui me restent) partir le 1er octobre
    J'essaierai d'emmener le plus de monde possible le 07 09
    Je ne me fais hélas pas trop d'illusions sur la suite car quand je vois que PS et certains syndicats ne discutent que sur des points de détails comme la pénibilité ...
    Je pourrais d'ailleurs me donner en exemple : viré de la sidérurgie avec l'accord de syndicats minoritaires (malgré le fait que je soit delegue syndical CGT cadres )et sous un régime soi-disant socialiste , à 35 ans j'ai vécu 12 ans de galères (avec des emplois de qq jours à 1 an et des formations bidon : j'y ai même été le professeur ).Mon âge et mes diplômes dans la sidérurgie et l'informatique ne m'ont aidé en rien et cela fait 12 ans que je me suis résigné à un emploi de magasinier à un peu plus du SMIC ( levé à 2 ou 3h du matin )
    Depuis cela fait seulement 2 ans que j'ai déclaré plus pour ma retraite qu'il y a 25 ans

    La pénibilité ,c'est supporter Sarkosy et sa bande sans opposition crédible du PS et relayés par les médias officiels.

    bonjour chez vous

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  4. http://www.rue89.com/planete89/2010/07/13/a-fos-sur-mer-pourquoi-tout-le-monde-meurt-dun-cancer-158604

    Cet article est un excellent exemple pour contrer leur "on vit plus longtemps, alors, il faut travailler plus longtemps".

    Le calcul de l'allongement de la durée de la vie se base sur des statistiques trop anciennes pour refléter la réalité d'aujourd'hui.

    Quand on tiendra compte (si on en tient compte !) de tous les décès dûs à la pollution, à la malbouffe, etc... on saura que, maintenant, on meurt, en moyenne, plus tôt qu'on veut nous le faire croire.

    Les médecins et personnels soignants sont de plus en plus nombreux à dire qu'ls sont effarés du nombre de cancers constatés chez des personnes encore jeunes.

    Mais.... chuuuuttt... il ne faudrait pas que les esclaves soient informés et se révoltent... faut qu'ils continuent à tout accepter pour avoir et garder un emploi.

    Quant aux autres, les financiers, les gros actionnaires, les lobbies et leurs politiciens complices.... : Vive le fric !

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  5. @micmousse
    Comme tous les partis sociaux-libéraux, le PS ne peut pas s'opposer puisqu'il ferait la même politique s'il était au pouvoir (il est impossible de concilier les acquis sociaux avec le traité libéral de Lisbonne, soutenu par le PS. Et comme ils ne veulent pas remettre en cause le traité...). La vraie opposition socialiste (socialisme dit "historique") se trouve plus à gauche dans l'alliance du Front de Gauche, et plus particulièrement au Parti de Gauche.

    @Juan
    Je me joins aux remerciements précédents ! :-)

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  6. @hsyl20
    en tant que militant et délégué CGT , j'ai connu l'évolution vers la droite donc (comme ce sont souvent les mêmes personnes ) des partis (même le PC qui a baissé le froc depuis longtemps ).
    Dans le front de gauche , 2 choses me gênent :
    1 ) le PC n'a pas renoncé à toutes les compromissions avec le PS et EE (ex : aux régionales )
    2 ) Même si je trouve très bon JL Mélenchon sur les retraites , sur la crise ... ,je lui reproche de ne pas avoir totalement coupé le cordon ombilical avec le PS ( appel au désistement PS au 2eme tour, fadeur sur les positions (ou non) dans les scandales d'état Woerth/Bettencourt UMP/Wildenstein Karachi)
    A l'heure actuelle , je voterais pour le PG mais par défaut comme je l'avais fait pour Mitterand (puis je me suis abstenu même le vote de toutes les droites avec Le Pen)

    bonjour chez vous

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  7. @micmousse
    Je ne connais pas assez le PC pour en parler. J'avais lu que ceux qui voulaient le "moderniser" (donc aller vers la droite) étaient partis (http://www.lariposte.com/PCF-depart-en-masse-d-une-poignee-de-liquidateurs-1347.html ). Ça va peut-être mieux maintenant ?

    Mélenchon appelle au rassemblement des partis de gauche aux deuxièmes tours de façon à battre la droite dans tous les cas. Le PS est malheureusement encore considéré comme étant de gauche par la majorité des gens, donc il est difficile de l'exclure de ce rassemblement de deuxième tour (pour l'instant). Sauf à passer pour un parti qui ne veut pas unifier la gauche et qui préfère perdre complètement plutôt que de s'unir un minimum et faire entendre sa voix au sein de cette union une fois la victoire acquise (comme le NPA actuellement).

    À noter que Mélenchon précise que si c'est Strauss-Kahn qui est choisi pour représenter le PS, le rassemblement de la gauche sera difficile car les gens de gauche voteront difficilement pour quelqu'un qui représente ce qu'ils combattent.

    Pour ce qui est des (non-)prises de positions dans les scandales actuels, je pense que Mélenchon a ses raisons (en partie expliquées sur son blog ici : http://www.jean-luc-melenchon.fr/2010/07/il-fait-trop-chaud-cest-la-faute-a-sarkozy/ )
    1) Si jamais l'affaire n'en est pas une, il ne veut pas que lui soit reproché d'avoir hurlé avec les loups
    2) Il faut que Woerth reste jusqu'à la rentrée pour être en position de faiblesse lors de la défense de la réforme des retraites
    3) Le PG est un parti de gouvernement et il reste dans son rôle : la justice s'occupe de Woerth ; le PG fait des propositions pour empêcher qu'une affaire comme celle-ci se reproduise s'il est au pouvoir. C'est-à-dire commencer par faire en sorte d'empêcher que certains puissent sortir 50000 euros en liquide par semaine tandis que d'autres crèvent dans la rue ; interdire la non contribution aux impôts (fraude fiscale, bouclier fiscal, etc.) ; rendre la justice indépendante ; permettre aux citoyens d'être mieux représentés en passant à une démocratie parlementaire (VIe république) ; etc.

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