22 août 2010

Après Woerth, voici Sérigny, ou les conflits d'intérêts au sein du gouvernement Sarkozy

Vendredi 20 août, le journaliste Benoît Collombat de France Inter a publié une longue enquête sur  Eric de Sérigny, conseiller de l'ombre d'Eric Woerth aux ministères du Budget puis du Travail. L'occasion de revenir sur quelques conflits d'intérêts marquant le gouvernement Sarkozy.
« Un conflit d'intérêts naît d'une situation dans laquelle un agent public a un intérêt personnel de nature à influer ou paraître influer sur l'exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles. L'intérêt personnel de l'agent public englobe tout avantage pour lui-même ou elle-même ou en faveur de sa famille, de parents, d'amis ou de personnes proches, ou de personnes ou organisations avec lesquelles il ou elle a ou a eu des relations d'affaires ou politiques. Il englobe également toute obligation financière ou civile à laquelle l'agent public est assujetti. » 
(Conseil de l'Europe, Recommandation n° R (2000)10 du Comité des ministres sur les codes de conduite pour les agents publics, 11 mai 2000, rappelé par Transparency International)
Cette définition n'est visiblement pas partagée à l'Elysée ou à l'UMP. La proximité du chef de Sarkofrance et de ses collaborateurs les plus proches avec le milieu d'affaires est une chose. Le renvoi d'ascenseur, aussi direct et décomplexé, en est une autre. Après l'affaire Woerth, devenu véritable Sarkogate quand des soupçons de financement politique illégaux se sont fait jour, voici une nouvelle affaire protéiforme qui s'annonce.

On en sait effectivement un peu plus sur la double casquette d'Eric Le Moyne de Sérigny. Ce conseiller d'Eric Woerth a répondu, par écrit, à un journaliste de France Inter. Il se défend : sa fonction de conseiller chargé des relations avec le monde économique auprès d'Eric Woerth, d'abord au Budget puis au Travail, est « bénévole. » Elle se résumerait à l'organisation de quelques dîners, environ un par trimestre, entre hommes d'affaires et le ministre. Son pedigree professionnel est pourtant impressionnant. Et l'on découvre plusieurs nouveaux soupçons de conflits d'intérêts.

Conseiller bénévole
Disposer d'une carte de visite de la République confère une certaine autorité. Expliquer ensuite que la fonction n'est que bénévole créé le trouble. Elle dispense le titulaire de toute étanchéité entre sa mission publique - même bénévole, cette mission existe - et son métier. Un représentant de l'Etat est soumis à des règles. Il existe même une Commission de déontologie créée pour vérifier ce type d'étanchéité. Rompre professionnellement (et provisoirement) avec son métier antérieur est la moindre des obligations.

Paradis Fiscaux
Peut-on lutter efficacement contre les paradis fiscaux et se faire conseiller par l'un de leurs praticiens ? Cette question, non pas légale mais éthique, se posait déjà dans l'affaire Bettencourt, quand on découvrit, grâce aux enregistrements pirates des conversations entre Liliane Bettencourt et son gestionnaire de fortune, que l'employeur de l'épouse du ministre du budget pratiquait par ailleurs l'évasion fiscale. Eric de Sérigny ajoute un nouveau cas au dossier.

Entre autres choses, Eric de Sérigny travaille ainsi beaucoup avec Bernard Lozé. Il préside notamment de directoire d'Alternative Leaders France, dont Lozé préside le conseil d'administration. L'objet social d'ALF est la gestion de fortune, « une gestion alternative innovante et rigoureuse respectueuse de la maîtrise des risques et des intérêts des investisseurs ». M. Lozé est aussi administrateur-conseil d'une multitude de hedge funds (répertoriés dans l'enquête de Benoît Collombat) et de structures financières basées dans des paradis fiscaux (Lichtenstein, Luxembourg, Suisse).

De Maistre à Woerth
Au début de l'affaire Bettencourt/Woerth, le ministre du travail expliquait qu'il ne connaissait pas Patrice de Maistre, puis qu'il l'avait brièvement rencontré. On sait depuis que l'un de ses plus fidèles conseillers, le jeune Sébastien Proto est un ami proche d'Antoine Arnault... dont Patrice de Maistre est le beau-père. Nouvelle information, M. de Maistre dirige un fond d'investissement spécialisé dans la gestion de fortune des sociétés non cotées, Brinon Investissement. Bernard Lozé en est l'un des administrateurs.

Molex et Athema
En mars 2010, deux jours après avoir été nommé ministre du Travail, Eric Woerth désavoue l'inspection du Travail, et accepte le licenciement économique des représentants du personnel de l'usine Molex de Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne). Le fabricant de connectique automobile souhaitait restructurer l'établissement, après 11 mois de conflit social.

ATHEMA est une société « spécialisée dans le conseil en opérations de rapprochements et de financements d’entreprises.» En septembre 2009, elle a travaillé sur le dossier Molex en septembre 2009, avec le cabinet d'avocats de la direction.

Eric de Sérigny est « senior partner » d'ATHEMA depuis juin 2009.

Imérys et le FSI
L'ancien directeur du Fond Stratégique d'Investissement, (FSI) Gilles Michel, va reprendre la direction générale d'Imérys, une société contrôlée par Albert Frère. Au Board d'Imérys, on retrouve Sérigny et Lozé. Sérigny fait même partie du comité stratégique de l'entreprise. L'un des DG d'Imérys est le mari de Valérie Pécresse.

Le FSI cherche à faire entrer une autre société d'Albert Frère au capital de la compagnie CMA-CGM. La Caisse des Dépôts, actionnaire à 51% du FSI (aux côtés de l'Etat, 49%), a démenti voici 10 jours tout conflit intérêt.

Premier Cercle
Dans ses deux réponses écrites aux questions de France Inter, Eric de Sérigny dément avoir participé au Premier Cercle des donateurs de l'UMP. Au sein d'Imerys, on trouve également Aimery Langlois-Meurinne, un autre donateur de l'UMP repéré par la presse suisse lors d'une réunion du Premier Cercle de l'UMP à la Caviar House de Genève, le 23 mars 2007 avec Eric Woerth, alors trésorier de l'UMP et du candidat Sarkozy.

C'est la troisième fois, en l'espace d'un trimestre, qu'un coup de projecteur est ainsi porté sur le Premier Cercle. Un autre proche du chef de l'Etat, son « ami » Guy Wildenstein, héritier de Daniel Wildenstein, n'a pas fait preuve d'une telle distance. Membre de l'UMP, Guy Wildenstein est opposé à sa belle-mère, qui lui reproche d'avoir subtilisé l'essentiel des 4 milliards d'euros de la fortune de son père disparu. Eric Woerth, alors ministre du budget, n'a jamais répondu ni fait répondre aux courriers de Mme Wildenstein demandant une enquête de l'administration fiscale.

Et début août, Eric Woerth a été accusé, lettre à l'appui, d'être directement intervenu pour effacer 27 millions d'euros d'impôts ainsi que toute pénalité de mauvaise foi que la succession du sculpteur Cesar aurait dû acquitter. L'exécuteur testamentaire de Cesar ne cache pas être un donateur de longue date de l'UMP.


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