20 décembre 2010

Sarkozy à Bruxelles : Europhile ? Non, inquiet.

En matière d'Europe, Nicolas Sarkozy marche sur le fil du rasoir. De façon constante et persistante, il crie à l'Europe et l'euro, il répète, et encore vendredi dernier à Bruxelles, qu'il faut un gouvernement économique de l'Europe « très large », allant jusqu'à s'occuper d'éducation, d'innovation, de développement. Mais bizarrement, il se refuse d'y consacrer le moindre moyen autre qu'une convergence négociée laborieusement entre les 27 Etats membres « souverains; il se satisfait du moindre accord maigrichon ; il refuse évidemment toute délégation de souveraineté. Dès mai 2007, à peine élu, il était même allé expliquer à ses collègues européens que la France, avant la crise, ne respecterait pas ses engagements de réduction des déficits budgétaires.

Europhile sans ambition ou eurosceptique inavoué, Sarkozy défend une position européenne contradictoire qu'il a encore une fois illustré à Bruxelles. A l'Elysée, on appelle cela du « pragmatisme .» En fait, le gouvernement français, comme ses collègues européens, est coincé par la pression des marchés. Ce vendredi, les Européens ont donc adopté un petit accord, à la hâte et une nouvelle fois sous la pression de la méfiance des marchés envers la capacité des Etats les plus fragiles à honorer leur dette.

Déjà ailleurs
Nicola Sarkozy partira à Marrackech, au Maroc. Il va y passer le Réveillon de Noël. « Si la vraie vie est en dehors du travail, c’est toute la société qui s’effondre…Le travail, c’est ce qui libère l’homme, ce n’est pas ce qui l’aliène. C’est le chômage qui l’aliène. Quand on va au travail en se disant : mon dieu quelle horreur, je n’aime pas mon travail, je n’aime pas l’ambiance qu’il y a la bas, je ne crois pas en ce que je fais,  je ne pense pas que les week-ends et les vacances soient extrêmement épanouissants. » Ces propos ont été tenus le 14 décembre dernier par Nicolas Sarkozy. Il visitait une usine de Safran dans l'Eure, avant d'animer un long monologue sur l'ambition spatiale de la France. La défense du travail par Nicolas Sarkozy est devenu une expérience troublante. On sait, depuis qu'il a été élu président en mai 2007, qu'il a largement multiplié les congés et séjours de plaisir dans de multiples palaces, souvent invité par des monarques locaux.

Vendredi, avant de partir en vacances, Nicolas Sarkozy a tenu une conférence de presse à Bruxelles, à l'issue du conseil européen. « Ce conseil européen, qui vient de s'achever, est le point d'aboutissement heureux de plusieurs mois de travail et de négociation. » Une lettre commune de David Cameron, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy venait d'être publiée. Les trois chefs de gouvernements appelaient à un gel du budget de l'Union européenne au-delà de l'inflation. Et le conseil européen a décidé, ces 16 et 17 décembre, qu' à compter du 1er janvier 2013, les Etats-membres de la zone euro « peuvent instituer un mécanisme de stabilité qui sera activé si cela est indispensable pour préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. L'octroi, au titre du mécanisme, de toute assistance financière nécessaire, sera subordonné à une stricte conditionnalité

C'est tout. Rien de plus. La grande décision de ce conseil européen se résume à cet engagement. Les Etats-membres « peuvent » instituer un mécanisme... La décision n'est certes pas mince, mais il fallait écouter, ensuite, la façon dont Nicolas Sarkozy l'a décrite ensuite lors de sa conférence de presse.

Autosatisfait
Il était évidemment, ultra-satisfait. Il rappela ainsi que les chefs des Etats-membres s'étaient promis de se doter d'un système de soutien financier pérenne qui prenne le relais du dispositif « forgé dans l'urgence de la crise grecque ». « C'est fait. » Il est content, mais il ne sourit pas. L'attitude présidentielle, désormais, consiste à annoncer les (fausses) bonnes nouvelles avec un ton grave et sérieux pour illustrer le courage du devoir accompli. « Nous avions dit que ce mécanisme serait ancré dans le traité pour dépasser les querelles juridiques, et affirmer la solidarité de chacun autour de l'euro. C'est fait. » Il continue : «  Nous avions dit que nous trouverions les modalités de l'implication du secteur privé qui assure la pleine protection des contribuables européens sans perturber le fonctionnement normal des marchés, c'est fait. » Sarkozy évoque là l'exigence allemande, à laquelle il s'est couché après avoir un temps résisté. Cette proposition d'Angela Merkel, énoncée vigoureusement voici 10 jours lors du conseil des ministres franco-allemand à Fribourg, avait provoqué une panique passagère sur les marchés contre l'euro.

« Sur tous ces sujets, en moins de deux mois, un accord a été trouvé. » Sur tous ces sujets, sans accord, l'euro disparaissait. « Je voudrais signaler que dans toute cette crise, l'Europe a été capable d'unité, malgré des points de vue à l'origine assez sensiblement différents.» Sarkozy commente sobrement son ralliement, sans concession ni résistance, aux exigences d'Angela Merkel, sur les sanctions contre les Etats défaillants et le refus des euro-bonds. L'unité européenne est un concept très relatif. les emprunts européens auraient été une belle preuve de solidarité supra-nationale.

Ce vendredi, Sarkozy voulait faire croire en l'Europe. « Il va falloir aller plus loin pour affirmer au sein de la zone euro, la nécessité de la convergence des politiques économiques. Il y a une convergence budgétaire, il y a un pacte de stabilité, il y a des possibilité de sanctions contre les Etats » Aller plus loin ? Sarkozy serait-il devenu fédéraliste ? Sarkozy promet la mise en place d'un « gouvernement économique de la zone euro » pour « la convergence des politiques économiques.» Répondant à la première question d'un journaliste lors de cette conférence de presse, il dut insister : « l'objectif [ des premiers mois de 2011], c'est clairement de réduire les écarts de compétitivité des 16 Etats membres de la zone euro. » Il s'abstient de préciser quelles propositions concrètes sont actuellement à l'étude ou en négociation. Il précise simplement qu'elles sont « un peu à l'image de ce que nous faisons entre les Allemands et les Français.» Kessako ? Sarkozy fait sans doute allusion (et illusion) à la convergence fiscale franco-allemande, un chantier qui n'existe qu'en France tant les Allemands... s'en fichent éperdument.

Eurosceptique
Sarkozy, en fait, répond aux marchés. Ces derniers ne croient pas à la capacité de certains Etats à rembourser leurs dettes, d'autant plus que le pouvoir exécutif européen n'existe pas. L'UE est un conglomérat politiquement fragile. La ministre de l'Economie Christine Lagarde ne disait pas autre chose, il y a trois semaines, quand elle  s'agaçait de cette Europe illisible : « On ne sait pas vraiment qui est le patron. Ils veulent savoir «qui décide ?, qui paie ?, et quel sort leur sera réservé si cela se passe mal ? ».

Sarkozy avait besoin d'un autre story-telling pour l'opinion publique française. La convergence des politiques économiques de rigueur n'est pas un projet politique particulièrement porteur : « Vous savez que j'ai fait de cette histoire de convergence des politiques économiques une des priorités de la politique européenne de la France, mais le gouvernement économique en soi n'est pas une fin en soi. C'est un moyen. Un moyen au service d'une politique économique convergente. Et la politique économique convergente n'est pas une fin en soi. C'est un moyen, ... au service de la réduction des écarts de compétitivité. »  Et il ajoute : « Enfin la conviction qui est la mienne, c'est que tout ne se réduit pas au seul problème des déficits budgétaires. Il y a d'autres questions. Nous venons de réformer le régime des retraites, les Espagnols s'y mettent aussi. Pourquoi ne pas imaginer qu'on réfléchisse ensemble, qu'on définisse ensemble des objectifs en la matière. Le statut de nos universités... la politique de l'innovation... ça va au-delà du seul critère budgétaire, et même au-delà du seul critère de convergence fiscale. » Un peu plus tard, Sarkozy ajoutera quelques exemples supplémentaires de cette « convergence au sens large », sans jamais expliquer le fond de sa pensée: la formation des jeunes, la « formation des élites », la « politique de charges sociales » (souhaiterait-il une harmonisation par le haut, ou par le bas, des systèmes d'assurance sociale ?), la politique fiscale... Sarkozy brode, brode, brode.


Une journaliste insiste, en relayant une critique récente du directeur général du FMI sur la lenteur des réactions européennes face aux attaques des marchés. Sarkozy répond à côté : « je suis tout à fait d'accord avec lui (...) Les marchés réagissent par ordinateur, au quart de seconde, en fonction d'intérêts qui sont des intérêts bien souvent lucratifs voire parfois spéculatifs, ça n'a rien à voir avec la construction européenne. »  Sarkozy ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre. DSK critiquait l'absence de gouvernement européen, Sarkozy proclame que c'est sa priorité, mais, comme Angela Merkel, n'entend y consacrer aucun moyen réel.

« La difficulté est assez simple... c'est qu'il y a 27 pays en Europe, 16 dans la zone euro, il faut les faire converger... ce sont des pays souverains... ça demande de la persuasion face à des évènements que jamais nous n'aurions imaginer avoir à connaître. » A ce rythme, on en a encore pour 50 ans... Qu'est-ce qu'un gouvernement économique commun (un projet qui peut par ailleurs être contesté), si chaque décision, sur chaque sujet, doit être négocié par 27 « pays souverains » ?

Sur la sortie de l'euro, suggérée en France par nombre de personnalités politiques françaises, Sarkozy est à peine plus convainquant : « l'euro, c'est le coeur de la construction européenne. (...) Si l'euro devait disparaître, c'est la construction européenne qui serait atteinte structurellement. Est-ce que vous imaginez ce que représente plus de 50 ans d'effort de dirigeants politiques visionnaires qui ont tout fait pour construire la paix entre des pays qui n'ont cessé au travers de leur histoire de se faire la guerre ? (...) Moi, je ne l'accepterai jamais. (...) Nous avons été pendant des siècles le continent le plus violent de la planète. C'est l'Europe qui nous amené la paix. » Pendant quelques minutes, Sarkozy était Robert Schumann, François Mitterrand et Helmut Schmidt réunis. « l'euro est le symbole de l'Europe

Sarkozy devient presque un europhile enthousiaste : « L'euro ne tombera pas parce que nous le soutenons. (...) Vous savez, quand on la responsabilité d'un pays, on doit être responsable, et raisonnable. » Ou encore : « quelle responsabilité par rapport à tous ceux qui ont fait la réconciliation franco-allemande ! (...) vraiment, c'est trop important pour faire l'objet de débats politiciens, démagogiques et hors de propos.»

Inquiet 
Ce plaidoyer achevé, un journaliste l'interroge sur la récente dégradation de la note irlandaise par l'agence Moody's, alors même que les Etats de la zone euro et le Royaume Uni venaient de confirmer leur soutien financier au gouvernement irlandais. Sarkozy fait la moue, il apprécie moyennement ce bref rappel aux réalités d'une union européenne défaillante : « Ecoutez... vraiment... je ne sais pas ce qu'ils font. Ils ont droit de le faire. (...). Cette décision, je la qualifierai simplement d'étonnante sans faire d'autre commentaire.» Le Monarque est inquiet, comme ses collègues. A Londres, on pouvait lire les propos de traders : la France est la prochaine cible des spéculateurs.

Un autre journaliste revient sur le refus des euro-bonds par Merkel et (donc) Sarkozy. A Fribourg il y a une semaine, les deux chefs d'Etat avaient opposé une fin de non-recevoir à l'idée proposée par quelques Etats-membres du Sud et Jean-Claude Junker, le conservateur ministre des finances luxembourgeois. Sarkozy avait reconnu, après coups, qu'il n'était pas sûr d'avoir compris. Cette fois-ci, le tacle est plus sévère : il jugea curieux que le pays qui a la capacité « souveraine » de fixer son taux d'imposition sur les bénéfices des sociétés au plus bas niveau de l'UE se permette de demander de pouvoir transférer sa dette au niveau européen. Ce n'était pas la proposition, mais Sarkozy aime caricature les positions adverses. Le Luxembourg affiche l'un des plus faibles déficits budgétaires de la zone euro et même de l'Europe : 0,7% de son PIB en 2009, contre 7,5% pour la France : « ... Je ne sais pas... ça n'a tout simplement pas de sens... Comprenez-moi... ça n'a pas de sens en l'état actuel des choses... Lorsqu'il y aura un gouvernement économique de l'Europe, une politique économique harmonisée, plus intégrée, et des écarts de compétitivité réduits, que l'on réfléchisse à ce moment-là à l'harmonisation fiscale, voire à un système d'euro-bonds, ... sans prendre partie... pourquoi pas ? On peut pas dire 'ah ! Pour mes recettes je suis totalement autonome et totalement souverain, mais pour ma dette je peux la transférer à l'étage du dessus... »

Pour finir, un journaliste anglais, du Daily Telegraph lui demanda si le fait que Cameron, Merkel et Sarkozy aient été les seuls Européens à signer cette lettre commune : « je ne cherche pas à sauver l'euro (...) l'euro n'a pas besoin d'être sauvé ! » s'est exclamé le président français. L'euro, peut-être, mais la France... pas sûr. Ces incantations à la convergence des économies en Europe, à la création d'un gouvernement économique européen - sans qu'on comprenne bien comment concrètement il s'incarnerait - ont un seul objectif : rassurer les marchés. Il ne s'agit pas de défendre l'Europe, et certainement pas un projet social européen. Il s'agit de calmer l'ardeur des traders et autres banksters. Le 28 novembre dernier, Christine Lagarde était bien plus explicite que son patron : « Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, a été mandaté pour améliorer la gouvernance économique de la zone euro. Nous avons évoqué (au cours de la réunion des ministres des Finances de la zone euro dimanche), l'ensemble de nos situations et réaffirmé notre volonté de mieux nous gouverner sur le plan économique. C'est ce qu'attendent les marchés financiers. »

Tout le reste n'est que cirque et mascarade.

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