22 juillet 2011

Grèce : qu'a donc fait Sarkozy ?

Avant même le début de la rencontre Sarkozy/Merkel, quelques thuriféraires louaient la Grande Intervention du Monarque français. Nicolas allait se charger de la crise de l'euro comme hier de la Libye, les paradis fiscaux ou le réchauffement climatique. On avait retrouvé le volontarisme du printemps 2007 ! D'ailleurs, dès jeudi matin, on nous expliquait qu'il avait tout résolu, sans nous dire quoique ce soit. Il fallait se garder d'annoncer le fruit des discussions franco-allemandes puisqu'il restait encore 15 autres pays à convaincre. Autant cacher les concessions.

Evidemment, la réalité était différente. En mars dernier, déjà et encore, Sarkozy nous avait fait le coup du conseil décisif.

Suspense,
La situation est connue, mais souvent mal présentée : la Grèce s'est trop endettée, à la faveur de taux d'intérêt très bas rendus possible grâce à son adhésion à l'euro. C'est l'heure de l'addition et, en Europe, on se dispute les responsabilités. Il y a 350 milliards d'euros à rembourser, pour partie aux autres pays européens, Etats ou banques.

Mercredi 20 juillet, Sarkozy a rencontré Merkel, d'abord en tête-à-tête puis avec Jean-Claude Trichet, pendant 7 heures d'affilée de discussions « très serrées », nous rapporte-t-on de « l'entourage » du Monarque ... Et grâce à ce dévouement incroyable, un accord était enfin possible pour sauver la Grèce, l'euro, l'Europe et sans doute le monde. Au Figaro, on met les bouchées doubles pour saluer l'action salvatrice du patron de Sarkofrance : « Comme souvent depuis le début de la crise grecque, Angela Merkel aura attendu l'entrée en scène de Nicolas Sarkozy pour faire un pas en avant. Mardi, les conseillers économique et européen de la chancelière étaient à l'Élysée, et, mercredi, pour la deuxième fois en un mois, Nicolas Sarkozy a fait le déplacement jusqu'à Berlin pour arracher un accord susceptible de rassurer les marchés.» Avant ce meeting « décisif », le Canard Enchaîné laisse fuiter des propos peu amènes de notre Zorro national à l'égard d'Angela Merkel : « L'égoïsme allemand est criminel. Il prolonge la crise ».

Ailleurs, on théâtralise dans tous les sens : «Si cette zone euro éclatait, ce serait une catastrophe» (Alain Juppé); « les conséquences se feront sentir partout en Europe, et au-delà » (José Manuel Barroso). La situation est grave, mais on ne sait plus ce qui est gravissime : la disparition de l'euro ? Le retour au drachme et une dévaluation brutale en Grèce ? Les faillites des banques prêteuses ? La catastrophe sociale en Grèce ?

Jeudi matin, jour de la fête nationale belge, le plan d'action négocié par le couple Sarkozy/Merkel était encore secret, aucun détail n'était officiellement livré. On sait juste qu'il y a une « position commune ». Le suspense reste entier. Dans la journée, quelques informations sont lâchées ici ou là : Sarkozy aurait obtenu un renforcement du Fond Européen de Stabilisation Financière. Ce dernier pourrait racheter les dettes grecques, mais aussi irlandaises ou portugaises; et prêterait au taux attractif de 3,5%. Merkel a obtenu une participation des banques privées au plan d'aide, et que la Grèce puisse être placée en défaut sélectif de paiement. C'est une première en Europe. Pour les banques, il y aura trois options, telles que présentées par le lobby des banques il y a trois jours.  La France privilégiait le volontariat (à l'échéance des prêts, le créancier choisit de prolonger, renégocier ou annuler le prêt si la Grèce ne peut rembourser).

Au passage, on oublie de préciser que Barack Obama a discrètement fait pression sur Angela Merkel pour qu'elle s'assouplisse. Un coup de fil, bien placé, mardi, comme l'an dernier lors de la première crise grecque. Même au Figaro, on concède que « les positions défendues par Berlin semblent donc l'emporter à première vue ». Et les Echos expliquent que « le réel homme clé des négociations, était en fait, Klaus Regling, le patron du FESF ».

Jeudi à 13h, le sommet extraordinaire des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro sur la Grèce. Le Royaume Uni ne participe pas. Quelques heures plus tard, le conclave européen n'était toujours pas terminé. Le Monde publie sur son site le texte du projet d'accord en cours de négociation. On y retrouve les pistes évoquées depuis l'aube et quelques autres : contribution volontaire des banques, plan Marshall pour aider à la mise en oeuvre des réformes en Grèce ; allongement de la durée des prêts aux pays en difficulté (de 7 ans et demi à 15 ans minimum, 30 ans maximum), réduction des taux d'intérêt (à 3,5 %) ; nouveaux prêts de la part de la zone euro et du FMI (jusqu'à 71 milliards d'euros); et renforcement du FESF (possibilité de rachat exceptionnel de dettes publiques; lignes de crédit préventives; prêts directs sous condition).


... Trahisons...
Depuis son élection en 2007, qu'a-t-il fait pour l'Europe ? Certains lui reconnaissent un volontarisme dès juin 200è, pour faire adopter le mini-Traité de Lisbonne. Puis en 2008, quand, président de l'union européenne, il coordonna la réponse à la crise boursière. Mais soyons réaliste. Observez la réalité, relisez les comptes-rendus, les articles, les billets. Depuis 2007, Sarkozy a joué sa carte personnelle, point barre.

Effectivement, il a beaucoup parlé d'Europe. Mais il a peu agit pour une meilleure intégration politique. Le mini-traité de Lisbonne, mi-2007, était une tartufferie administrative sans enjeu. En 2007, Sarkozy a d'abord abandonné l'axe franco-allemand, pourtant historique et décisif, au profit d'une Union pour la Méditerranée avec tous les autocrates de la région ou d'un rapprochement atlantiste. Fin 2008 jusqu'au printemps 2009, il a joué sa partition toute solitaire de grand Régulateur du Monde. Face au Krach boursier, il a suivi la proposition de Gordon Brown pour réduire le Credit Crunch. Secoué par la crise, il s'est ensuite progressivement caché et soumis à Angela Merkel : il refusait toutes sanctions aux Etats européens défaillants, mais du se ranger, en avril 2010, à la proposition Merkel de leur retirer un droit de vote au conseil européen. Il faut dire que l'économie allemande repartait de plus belle quand la Sarkofrance restait à la traîne.

Depuis un an, Sarkozy a surtout délaissé l'Europe. Il est en campagne. Au mieux, il préfère « son » G20, ou ses déplacements bi-hebdomadaires en province. Il s'est inventé un agenda qui ne correspond à rien. Quand il part à Bruxelles, c'est contraint et forcé, par une nouvelle urgence. Ses idées sont floues, ses propositions rares. Que l'Europe se désagrège entretient un climat si anxiogène qu'il sert le positionnement « protecteur » adopté par Sarkozy pour 2012.


Mi-mars, il se pavanait. Il faut réécouter ou relire ce qu'il disait, il y a à peine trois mois. A l'entendre, nous étions sauvés, tout était réglé, et les méchants spéculateurs qui escomptaient un marasme européen devaient être fort marri : « Vous l'avez compris, ce conseil était très important. (...) Nous avons mis en place le gouvernement économique de l'Europe. Comme la France l'a toujours demandé, ce gouvernement, c'est la réunion des chefs d'Etats et de gouvernements, c'est-à-dire les 17. » Quelques mois plus tard, on rigole, ou on pleure. C'est selon.

Fin juin, il taclait le patron de la BCE qui eut le malheur de proposer la création d'un ministre européen des finances. La semaine dernière, trois pays européens coup sur coup perd du crédit chez les agences de notation. Croyez-vous que Sarkozy se serait fendu d'une intervention publique ?

... et mensonges
Finalement, vers 22 heures, le communiqué officiel tombait. Nicolas Sarkozy ne s'évita pas une conférence de presse. Fatigué sans doute, il repartait ensuite dès vendredi au Fort de Brégançon. Il cachait sa déception, sans doute aussi, car le résultat de cette nouvelle journée de délibération est peut-être une véritable victoire européenne et un désaveu (partiel) pour le Monarque élyséen. A Paris, son fidèle Copé lâche rapidement le communiqué qui va bien : « le président de la République a une nouvelle fois fait preuve de sa réactivité, de sa capacité de rassemblement, d'entrainement et de sa détermination pour sauver la Grèce et l'ensemble de la zone Euro ».

Mais pour le reste, on se contenta d'un communiqué élyséen publié tardivement, que l'on pouvait comparer, parfois avec délice, avec le relevé officiel de conclusions officielles du sommet.

En introduction des 4 pages du communiqué final, il y eut d'abord un petit mot de compassion pour « les citoyens grecs », les 17 chefs d'Etat (dont le premier ministre grec) réaffirmant être convaincus que ces sacrifices sont indispensables pour la reprise économique et qu'ils contribueront à la stabilité et à la prospérité futures du pays ». En France, l'Elysée retient dans son propre communiqué les « sacrifices sans précédent et indispensables » du peuple grec. La formule est plus rude, plus emphatique, plus électorale.

Les chefs d'Etats de la zone euro promettent ensuite quelque 109 milliards d'euros de « financement public total », via une réduction des taux d'intérêt et un allongement des délais de remboursement. Le FESF sera, comme annoncé plus tôt, prêteur direct. L'Elysée souligne que «  les membres de la zone euro ont en effet décidé d'aider la Grèce à faire face, en allégeant notamment la charge de sa dette (qui représente 160% du PIB) ».

On se souvient que l'an dernier Nicolas Sarkozy était un fervent opposant à des obligations européennes (proposées par les partis socialistes européens).

Nicolas Sarkozy cherchait surtout le volume financier, le sommet a ajouté une baisse des taux d'emprunt et le rééchelonnement des dettes : c'était exactement la position allemande. On se rappelle comment, en 2010, Christine Lagarde expliquait qu'il était légitime de prêter à 5% ou 6% à la Grèce en faillite quand on empruntait soi-même à 3,5%.

Comme le commentait Jean Quatremer, envoyé spécial de Libération à Bruxelles, ces décisions présagent des euro-bonds, c'est-à-dire une véritable politique de financement européenne. Jusqu'alors, la Sarkofrance - comme l'Allemagne - privilégiait les prêts bilatéraux (et juteux).

Sarkozy n'a pas eu gain de cause jusqu'au bout. L'Allemagne défendait une contribution du secteur privé, c'est-à-dire des banques, et obligatoire, quitte à risquer le défaut de paiement de la Grèce. La France y était hostile (« La France n'accompagnera pas une solution qui s'apparente à un événement de crédit, c'est-à-dire à un abandon de la dette » expliquait Baroin). Finalement, cette dernière ne sera que volontaire, et les 17 chefs d'Etat la chiffrent clairement à « 17 milliards d'euros ». A Paris, les conseillers élyséens ont choisi la surenchère des chiffres : « la participation volontaire du secteur privé à ce nouveau plan d'aide à la Grèce représente 135 milliards d'euros sur 30 ans ». Et sur un siècle ? Ces gens nous prennent pour des cons.

Evidemment, précise l'Elysée, « la situation de la Grèce est particulière et constitue une exception. Ces mesures d'aide n'ont par conséquent pas vocation à s'appliquer à d'autres Etats ».  On avait peur que les marchés, ce vendredi matin, croit que les pays européens étaient incapables d'honorer leur signature. Pas question de remettre au pot pour les autres ! Vendredi soir, Sarkozy précisa : « ce que nous ferons pour la Grèce, nous ne le ferons pour aucun autre pays. »

Le communiqué officiel est plus précis que le résumé sarkozyen : « Tous les autres pays de la zone euro réaffirment solennellement qu'ils sont fermement déterminés à honorer pleinement leur propre signature souveraine.» Pourtant, les 17 ont précisé que l'Irlande et le Portugal, « qui bénéficient également d'une aide du FESF », pourront eux aussi bénéficier de l'assouplissement des taux et de la maturité des prêts du FESF.

Pour finir, le communiqué sarkozyen diffère du communiqué européen sur un point essentiel : les 17 ont promis d'atteindre chacun (sauf les pays aidés) l'objectif de réduction de leur déficit budgétaire à 3% du PIB en 2013, c'est-à-dire dans ... 2 ans « au plus tard ». Au passage, ces derniers se félicitent de la rigueur italienne (« qui permettra de ramener le déficit sous le seuil des 3 % en 2012 et d'équilibrer le budget en 2014 »), et espagnole. Et la France ? Rien sur la Sarkofrance.

En 2012, notre déficit budgétaire sarko-français sera bien loin des 3% du PIB.

On comprend mieux pourquoi, cette fois-ci, Nicolas Sarkozy a préféré éviter de pavaner au sortir du sommet européen.

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