18 décembre 2011

Quand un inspecteur de l'Education Nationale répond à Luc Chatel

Le courrier a été rendu public par un syndicat enseignant. Le voici, dans son intégralité et toute son efficacité.

Arras, le 15 décembre 2011

À
Monsieur Luc Chatel, Ministre de l’Education nationale
Monsieur le Ministre,

LETTRE OUVERTE :


J’ai exercé la mission d’Inspecteur de l’Éducation Nationale pendant 17 années.


Aujourd’hui, les enseignants rejettent, dans leur ensemble, vos nouvelles propositions d’évaluation. Je les comprends.


En remettant en cause l’évaluation des enseignants c’est la mission d’inspection que vous videz de sons sens.


Votre étroite vision de celle-ci trahit la cohérence de vos arrières-pensées politiques en matière d’éducation : déconstruire le socle républicain de l’école et faire des établissements des lieux autoritaires de compétition et de concurrence marchande de la transmission des savoirs.


Oserait-on demander à un Inspecteur de la Cour des Comptes d’exercer sa mission en la limitant à un rapide dialogue avec le responsable d’une institution sans vérifier in situ la validité de ses comptes ? C’est pourtant ce que vous prétendez faire s’agissant de l’action pédagogique des enseignants.


L’évaluation de la manière de servir des enseignants ne peut être séparée de l’inspection, acte administratif, qui consiste à adresser rapport au recteur sur la manière dont la politique éducative est déclinée concrètement au sein des classes, c’est-à-dire au plus près de son déroulement.


En dehors du fait, souligné par les enseignants eux-mêmes, qu’ils n’ont pas été formés pour cela et qu’ils ne disposent pas des compétences pédagogiques et techniques pour le faire, je conteste aux chefs d’établissements la compétence pour assurer une mission d’inspection, du fait de leur position fonctionnelle. Juges et parties, ils ne disposent ni de l’impartialité institutionnelle qui garantit la liberté pédagogique des enseignants ni de l’impartialité du jugement dont doit disposer tout évaluateur digne de ce nom.


L’évaluation de l’acte complexe d’enseigner et de la manière de l’exercer ne peuvent se réduire à quelques échanges déclaratifs.
Je me sens humilié professionnellement par vos propositions.

J’ai souhaité devenir inspecteur pour servir l’État, par une demande écrite sur papier timbré, à subir les épreuves redoutables d’un concours anonyme exigeant.
J’ai toujours considéré que cette manière d’accessit me respectait et justifiait le libre exercice de mon indépendance et entière responsabilité.

Je me suis toujours senti redevable d’une double mission :


- rendre compte à ma hiérarchie, selon les règles de l’art, de la manière dont la politique éducative définie par le législateur était appliquée et exercée. Quand je dis règles de l’art, je veux simplement signifier qu’il ne peut y avoir de mission d’inspection autrement qu’en garantissant l’indépendance absolue de jugement à ceux qui ont à l’exercer. C’est un principe élémentaire de démocratie.


- garantir aux élèves et aux enseignants les conditions d’application concrètes du droit à l’éducation prescrit par la loi sans lesquelles il n’est point, là aussi de démocratie.


J’entends par-là, d’abord, le principe de liberté et de laïcité.


En représentant la République, je me devais de veiller à ce que les écoles placées sous ma responsabilité assurent aux citoyens — enseignants, parents et aussi les élèves — les conditions du plein exercice de cette liberté (liberté de conscience). Il y allait ainsi du respect de la liberté pédagogique des maîtres (choix éclairé des méthodes et démarches), de la nécessaire et permanente ré-flexion quant aux conditions d’application équilibrée des compétences éducatives partagées (élus locaux, parents, enseignants) pour que l’un ou l’autre des trois acteurs de cette coopération ne puisse se sentir l’otage des deux autres.


C’est à l’Inspecteur, représentant de l’état, de veiller à garantir aux maîtres ces espaces de liberté et de responsabilité, parfois même d’en rappeler à chacun l’exigence laïque. Il doit aussi s’interdire à lui-même l’exercice de toute pression pédagogique ou administrative en dehors du cadre réglementaire.


J’entends aussi le principe du respect des droits des familles, à ne pas confondre avec l’exercice libéral de la consommation marchande, mais celui qui préserve les personnes, l’intimité des choix éducatifs et n’offre pour modèle que l’idéal émancipateur républicain.


Cela me conduit au second principe qui est celui de la fraternité. Il est impossible de fonder cette confiance indispensable à tout acte concret d’enseignement, celle qui doit pouvoir s’exprimer entre l’élève et son maître, comme entre les parents et le maître, sans soutenir une fraternité éducative qui suppose connivence, proximité, reconnaissance d’origines et de traits en commun.


J’ai beaucoup réfléchi, durant mon activité, à créer les conditions de la solidarité fraternelle entre les maîtres, à l’apprentissage de l’exercice de la solidarité entre les élèves, donc à interroger toutes les dimensions de la compétition et des hiérarchies égoïstes.


Le troisième principe qui m’a beaucoup occupé et pour lequel l’usage des statistiques a pu servir ma rhétorique pédagogique est celui du principe d’égalité sans lequel les deux autres ne sont rien.


Je me suis toujours attaché à ce que tous les parents soient considérés également avec la même dignité et que les enfants, dans une même commune ou deux communes voisines, bénéficient des mêmes conditions d’enseignement (celle de fréquenter la piscine gratuitement et d’y apprendre à nager avant l’âge de 7 ans, par exemple).


De même, j’ai fait en sorte que les garçons et les filles jouissent de la même considération ; enfin, que les enfants des pauvres, ceux en situation de handicap, les exclus, les étrangers, soient vus pour ce qu’ils sont, des élèves comme les autres. Il ne viendrait à l’esprit de personne l’idée de refuser d’évaluer les progrès des élèves. Mais l’acte d’enseigner est un acte complexe, et l’on doit accepter qu’il y ait de l’incommensurable dans celui-ci. Cela commande d’inspecter en classe avec des outils pertinents d’observation avec le recul nécessaire que confère l’indépendance des corps d’inspection.


C’est la question de la confiance qui est alors posée, la confiance politique qu’une nation et son gouvernement se doivent d’accorder à leurs maîtres. C’est cette confiance-là que se doit d’accorder aux maîtres l’inspecteur qui en a la charge administrative : reconnaître leur capacité et leur conscience professionnelle, les guider et les aider quand cela est nécessaire.


En fondant l’exercice de mon métier sur ces trois principes dont je viens d’en tenter la déclinaison, il m’a semblé me conduire en fonctionnaire responsable cherchant à agir sur les esprits par la seule force de la Raison de mes propos et l’exemple de ma conduite, rejetant par avance toute revendication autoritaire. J’ai consacré mes efforts à faire converger ceux des maîtres pour faire mentir toutes les fatalités et favoriser l’éclosion des talents multiples des enfants. J’ai inspecté pour que l’école de tous soit l’école commune pour tous.


Voilà, Monsieur le Ministre, les commentaires fidèles aux
principes républicains dont sont issus les corps d’inspection — que vous osez comparer à des directeurs de ressources humaines —, que votre proposition m’amène à vous adresser.

Eu égard à votre fonction, et seulement pour cela, je vous prie d’accepter, Monsieur le Ministre, l’expression de toute ma considération.


Alcide Carton,

Inspecteur de l’Education Nationale Honoraire
Officier des Palmes académiques


13 commentaires:

  1. Je partage sur mon mur Facebook. Merci

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  2. De toutes manières, Luc Chatel est l'un des pires et des plus nuisibles ministres de l'Education Nationale que la France ait eu depuis longtemps.

    Sancelrien

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  3. Attention, il s'agit d'un IDEN et non d'un inspecteur d'Académie (il n'est donc pas responsable départemental des services de l'Éducation nationale, mais il se trouve à l'échelon immédiatement inférieur). Ça n'enlève rien bien sûr à la pertinence de son propos, mais le titre du post est inexact puisqu'il entraîne une confusion des grades.
    Sur le fond, comment ne pas être d'accord ? C'est consternant, comment pourrons-nous rattraper tout ce gâchis ?

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  4. luc chatel fut durant des années le bout en train du service marketing de l'oreal...
    Il se retrouve ministre, on croit rêver mais non...

    mais bon de la meme manier christine lagarde se retrouve à l'economie après avoir passé 20 ans dans le premier cabinet mondial de defiscalisation...

    Mettre un directeur marketing à l'education et une spécialiste de la defiscalisation à l'economie...

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  5. J'ai mis immédiatement ce document (rare et précieux) sur mon blog et mon mur.

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  6. LC = RH d'une entreprise de démolition
    lui aussi devrait être jugé pour haute trahison du peuple futur de la république

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  7. Édifiant. Pourquoi, à ce poste ministériel important as-t-on toujours installé des nullités crasses (à une ou deux exceptions), qui ont toujours voulu marqués leur passage par des dispositions stupides qui ont amené le niveau des élèves là ou, malheureusement, il est!

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  8. La réflexion de Luc Chatel dans un miroir renvoie "le tach'cul".
    Je vous laisse imaginer de quoi il s'agit !

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  9. On dit BRAVO Monsieur Carton !

    De toute façon, chatel est un incapable et frise l'irresponsabilité.

    Mais ça, tout le monde le savait déjà.

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  10. il monte quand même sur ses grands chevaux, il ne s'agit que de rendre un peu plus efficace la notation, à l'instar de ce qui existe pour le reste de la fonction publique, mais sans peut-être une efficacité redoutable non plus.

    On est quand même dans le grand brassage, et qu'adviendra-t-il le jour où le directeur d'établissement évaluera : il tiendra davantage compte des observations des usagers, redressera peut-être quelques situations difficiles. Peut-on considérer qu'un enseignant est seul maitre à bord après Dieu, et n'est-ce pas en faire une sorte de héraut de la culture qui foutrait le camp, alors que, souvent la culture se construit aussi contre l'enseignement.

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  11. @Archiduc: Il s'agit bien d'un IEN, nouveau nom des IEDN de puis plusieurs années. Le titre du post est juste.
    @triton95: Peux-tu imaginer, si la note des profs ne dépend plus QUE du principal (en collège, par ex.), la somme d'intrigues vraies ou supposées, de rancoeurs, de tensions, comment éduquer sainement dans ce bouillon ? Et comment croire qu'un même personnage est compétent pour évaluer des profs de musique, de maths, de lettres et de physique ?
    Cette réforme n'est qu'un pas de plus dans la mise à la botte de l'enseignement.

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  12. Je ne cesse de m'étonner rentrée scolaire après rentrée rentrée scolaire de réussir, là sur le trottoir devant l'établissement, en discutant avec d'autres parents d'élèves à savoir si l'un des enseignants de mes enfants (de la maternelle au lycée pour l'instant) sera la calamité de l'année.

    A tous les coups lorsqu'un avertissement grave des autres parents est donné, il se vérifie dans les faits.

    Ces professeurs incapables existent, heureusement ils ne sont qu'une poignée par établissement. Mais comment une inspection digne de ce nom peut les ignorer ? Et comment faut-il considérer l'évaluation dans sa globalité? Est-ce une grande mascarade si les enseignants boulets passent au travers ?

    Si cela est fait sciemment c'est une catastrophe. Conserver dans les rangs de l'Éducation Nationale un poste à une personne qui cassera, année après année, des enfants est un beau calcul en vérité.

    Si l'inspection ne les détecte pas, c'est grave, très grave, il serait grand temps de se remettre en question, de changer de méthode.

    Dans l'un ou l'autre de ces cas il y a faillite de l'inspection de l’Éducation Nationale.

    Et pour clôturer pourquoi les membres de l'Éducation Nationale se considèrent toujours comme incompris? Alors que si il est un domaine dans lequel la représentation Nationale devrait être particulièrement compétente c'est bien celui-ci : 130 députés sur 577 proviennent de l'enseignement.

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  13. Je comprends votre propos monsieur l'inspecteur à la retraite. Auriez-vous laisser votre plume aller de la sorte durant votre activité? Il est évident que l'évaluation par un chef d'établissement n'est pas sans danger, mais à ce jour, nous trouvons aux fonctions d'inspecteur de vaillants petits soldats à la solde leur avancement, au mépris du travail des enseignants. En conséquence, inspecteur ou chef d'établissement même appréciation, fort ennuyeux. les enseignants méritent d'être évalués par des professionnels dignes de ce nom...

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