4 février 2013

Hollande au Mali contre Sarkozy en Libye: le jeu des 13 différences

Inévitablement, la comparaison est venue. François Hollande au Mali, comme hier Nicolas Sarkozy en Libye. Il était impossible de ne pas retourner dans les archives, et se livrer à l'inévitable comparaison.

"Il y a encore la guerre là-bas"... nous sommes nous dits. "C'est pour cela qu'il faut qu'il y aille", nous sommes nous répondus.

1. Il y avait la même liesse sur nos écrans de télévision. En Libye en septembre 2011, Sarkozy avait pris la peine de visiter une maternité, une mère avait dénommé Sarkozy son nouveau-né. Au Mali, on nous épargna ce ridicule. Notre président François fut quand même accueilli à coups de "papa Hollande". Sarkozy était accompagné de son nouveau conseiller ès humanitaire BHL. Hollande n'avait que son ministre des affaires étrangères à ses côtés.

2. En Libye, Sarkozy avait un passé à faire oublier, des preuves à cacher. Il fallait frapper les esprits. Le régime Kadhafi avait été largement sollicité par l'équipe Sarkozy dès les années 2005-2006, de la vente d'équipement de répression à la dictature libyenne à la libération des infirmières bulgares. Au Mali, Hollande n'avait rien à cacher, rien à protéger. Le passé libyen de Sarkozy était effroyable. Le passé malien de Hollande s'écrit sous nos yeux.

3. Hollande est allé en terrain fragile, Sarkozy aussi. La guerre n'était pas terminée. Hollande est allé au contact des soldats et de la population. Le voyage était bien sûr encadré, sur-protégé et bien moins dangereux qu'un autre périple similaire, celui de Sarkozy à Bengahzi. L'actuel président s'est rendu en zone libérée. L'ancien monarque avait voulu jouer au fier-à-bras. Benghazi n'était pas sécurisé. La veille du déplacement, un peu moins de 200 CRS avaient été dépêchés sur place. Au Mali, les forces (militaires) françaises étaient déjà là.

4. Dans les deux cas, une presse s'emballe et perd tout recul. Pour Sarkozy, le direct fut véritablement live. Nous étions au concert, au SuperBowl et aux César d'un immense quinquennat. Pour Hollande, les chaînes d'information manquent de souligner que leur direct ne l'était pas. Il y avait en fait une trentaine de minutes de différé. Reconnaissons-le, ce n'est pas si fréquent en Hollandie: Hollande est le « héros du jour », commente un envoyé spécial du Monde.  L'intervention française depuis le 11 janvier, nous rabâche-t-on, n'a subi qu'une perte militaire, la victoire serait pour l'instant totale. Il faudrait pourtant ajouter les 38 otages de l'action algérienne quatre jours plus tard. On s'interroge aussi sur les pertes côté rebelles islamistes. Et, évidemment, sur les dommages collatéraux, c'est-à-dire les victimes civiles. La guerre propre n'existe pas.

En Libye, la presse était au contraire excédée. Pour les journalistes accrédités, le déplacement avait été lancé dans l'impréparation la plus totale. Il avait fallu partir la veille en urgence, s'échouer à Tripoli pour rien puisque le véritable contact public de Sarkozy avait été réservé pour Bengahzi. Un fiasco médiatique.

En Libye comme au Mali, le déplacement est largement couvert, ultra-médiatisé. Samedi 2 février 2013, Hollande est resté la journée entière. Un discours à Bamako, une visite à Tombouctou. L'homme est resté bien longtemps. Jeudi 15 septembre 2011, Sarkozy fait un voyage expresse, à peine une grosse heure sur place à Benghazi malgré un dispositif hors norme. 

5. En Libye, Sarkozy n'avait rien à promettre. Hollande avait tout à garantir. Sarkozy faisait son show d'adieu. La France avait lâché la Libye une fois Kadhafi dessoudé. Au Mali, Hollande vient quand la tâche n'est pas terminée, et pour (r)assurer que la France sera là le temps qu'il faudra.

6. En Libye, Sarkozy faisait campagne pour sa réélection. L'homme avait attendu plusieurs mois que le colonel Kadhafi fut chasser pour débouler à Benghazi le jour même du premier débat de la primaire socialiste pour la présidentielle. La coïncidence n'en était pas une, avaient confié les conseillers de com' de Sarkozy. Au Mali, Hollande occulte l'une des premières réformes sociétales majeures de son gouvernement - l'adoption, le même jour, du premier chapitre du mariage pour tous. En Libye, Sarkozy voulait faire oublier son passif. Au Mali, Hollande pense ... au Mali.

7. Le premier discours de Hollande a lieu sur la place de l'Indépendance. Le seul discours de Sarkozy fut place de la Liberté. Hollande parla ensuite à Tombouctou, en public, puis à l'institut Ahmed Baba, et enfin dans une ancienne mosquée où furent partiellement sauvés des manuscrits bientôt millénaires. En 2011, Sarkozy resta peu et partit vite.

8. En Libye, Sarkozy fut acclamé aux cris de Allah Akbar. On oublie trop souvent ce détail. Une fraction de la rebellion libyenne, financé par le trouble Qatar, était islamiste. Au Mali, nul malentendu de la sorte sur qui sont nos alliés et qui sont ennemis.

9. En Libye, Sarkozy célébra la victoire mais occulta la réalité.  « Peuple de Libye !! Vous avez démontré votre courage. Aujourd'hui vous devez démontrer un nouveau courage, celui du pardon et celui de la réconciliation.» L'ancien monarque oubliait une chose, le nouveau pouvoir n'était pas stabilisé. Au Mali, Hollande évoque autre chose: « Oui, nous devions être là. Ce qui était important de combattre, c'était le terrorisme. » La formule est risquée. Le terrorisme ne s'arrête pas au Mali. Irons-nous partout ? Non. Mais au Mali, rappelons-le pour les critiques sincères ou les autres plus hypocrites, le risque évité était la constitution d'un Etat terroriste. Point barre, et nul regret.

10. Au Mali, Hollande a lui aussi rendu rappelé l'Histoire. « En agissant ainsi, la France était à la hauteur de son histoire. » S'agissait-il d'arrogance ? Non, tout le contraire. Hollande a aussi fait l'anti-discours de Dakar. Le discours de Bamako efface celui de Dakar.  Il évoque les Indigènes de la République:  « Quand la France était menacée, qui est venu ? C'est l'Afrique ! (...) Nous payons aujourd'hui notre dette. »

11. Au Mali, Hollande rend hommage aux militaires français. Faites attention à vos vies, déclare-t-il aux soldats présents. "L'accueil magnifique, ces cris de joie, ces larmes de bonheur, ce n'était pas adressé à ma personne mais à la France et à ces soldats." En Libye, Sarkozy n'évoque pas nos armées. Officiellement, nous n'avons fait que bombarder de loin.

12. En Libye comme au Mali, nos chefs d'Etat se sont aussi perdus dans l'émotion. Le déplacement libyen était une question d'orgueil. Sarkozy avait raté le printemps arabe. La guerre en Libye était sa revanche. Le déplacement malien était une question d'émotion personnelle et de soutien pragmatique. Difficile de fanfaronner puisque les combats se poursuivaient. Il s'agissait de rester modeste. mais Hollande lâche une confidence curieuse et déplacée, emporté par l'instant : « Je suis peut être en train de vivre l'instant le plus important de ma vie politique. » Pourquoi faut-il que l'exercice du pouvoir dé-scelle ainsi l'esprit de ses plus hauts occupants?

13. En Libye comme au Mali, la situation n'est pas réglée. Mais en Libye, Sarkozy veut nous faire croire que oui (). Au Mali, Hollande reconnaît l'inverse: (1) les troupes islamistes se sont échappées. Le terrorisme n'a pas encore été vaincu, confirme Hollande; (2) le risque d'exactions dans les zones reconquises est élevé; (3) les renforts africains ne sont pas suffisants. La France restera là le temps qu'il faudra. Dans la nuit qui suivit le départ de François Hollande, l'aviation française bombarda la zone de Kidal et de Tessalit plus au Nord, contre "des dépôts logistiques et des centres d'entraînement", a précisé l'état-major.

A suivre...

9 commentaires:

  1. Marabout Hollande a été bon.... même dans l'émotion. La larme de fafa semblait parfaitement authentique.
    Maintenant seule la suite nous dira si nous sommes dans une rupture avec la France à fric et une vraie coopération entre la France et le Mali.

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  2. La narrative déborde : tout ça pour ça ! Une armée moderne avec ce qui se fait de mieux ou peu s'en faut en matière de technologie aérienne et de logistique pour mettre en déroute une bande de brigands, de bandits de grand chemin, qui n'ont pour seules armes que de malheureuses pétoires fournies par la France et le Qatar !

    Qu'il se trouve des gens pour mettre tout cela en scène c'est normal c'est leur (triste) métier. Il est du ressort et de la dignité du citoyen de relativiser tout cela, de le situer dans le contexte économico-politique intérieur et de ne pas se laisser berner par les faiseurs d'histoire et ceux qui les narrent. Tout cela s'inscrit dans la pure tradition du storry-telling, l'art très étudié des spins doctors de fabriquer des bobards sexys !

    Dans le monde post-moderne il faut avoir l'estomac bien accroché ou renoncer à faire usage de son encéphale !

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  3. Au fait, on nous claironne que 63% des Français seraient favorables au mariages des couples homosexuels. Les sondages constituant un des deux fragiles piliers de la légitimité dont se réclame la majorité pour justifier du passage en force. Le gros problème, c'est que 51% sont défavorables à l'adoption par des couples homoparentaux !

    Dans ces conditions, que reste-t-il de la si faible légitimité de ce projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe !

    Franchement Juan, le bilan de Hollande est exécrable tant il est "obligé" de sacrifier aux mêmes méthodes que son prédécesseur. D'une part en matière de manipulation de l'agenda politico-médiatique en jouant des leviers que la constitution lui confie pour placer là où c'est souhaitable les événements qui attireront l'attention des médias vers d'autres sujets, et accessoirement redresseront son image dans un facile succès (à court terme). D'autre part en passant en force sur une question qui concerne un changement de civilisation (dixit Ch. Taubira) pour laquelle il n'a pas de légitimité explicite, ne pouvant se réclamer que d'un mandat totalement ambigu sur le sujet et de sondages odieusement orientés.

    Il applique seulement ces méthodes avec plus d'habileté florentine. Il n'en est que plus redoutable !

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    1. Cher Desmotscratie, je t'invite à lire l'article de Jacques Sapir du 30 janvier dernier sur son site RussEurope intitulé : "ordre démocratique, entre dictature, tyrannie et rebéllion légitime". Il définit très clairement les concepts de légalité et légitimité.
      Et, en terme de légitimité, Hollande a déjà franchi plusieurs fois la ligne blanche.
      Remember the TSCG (entre autres) !

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  4. A lire sur RussEurope l'article de ce jour et télécharger "mythes euro" pour une explication très claire, données chiffrées à l'appui des fadaises que nous servent les dirigeants et les technos bruxellois. Les démonstrations de ces nigauds sont aussi solides que les prévisions du FMI. Comment s'appelle-t-il déjà l'économiste en chef du FMJ, Blanchard non ? qui a sous-évalué l'effet multiplicateur des dépenses publiques sur la croissance. Vous me direz, c'est pas grave, au FMI, y zont la sécurité de l'emploi et personne n'a jamais été viré pour avoir raconté des âneries. C'est comme les grands patrons ou les banksters, qui sont de mieux en mieux payés, que les résultats de leur entreprise s'envolent ou s'effondrent.

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  6. Les opérations au Mali, la couverture médiatique est inversement proportionnelle à l'intérêt que nous y portons et à l'intérêt que cette affaire présente pour la France. A croire que pendant ce temps-là il ne se passe rien en France !

    A croire aussi que l'affaire a été calée dans cette fenêtre de l'agenda afin que les médias puissent se polariser sur autre chose que l'actualité du moment ! A croire que le but de la manoeuvre n'est pas tant de parler du Mali que de ne pas parler d'autre chose :)

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