17 mai 2013

Conférence: Hollande est-il trop lucide ?

Pour le véritable anniversaire de sa prise de fonction, jeudi 16 mai, François Hollande s'est (encore) frotté au jeu de la conférence de presse. Ministres assis à droite, journalistes devant et en rang, sur toute la profondeur du salon Murat, le président de la République s'est livré à l'exercice avec un plaisir palpable.

Il apparaît zen, souriant. Le ton est calme, sans provocation. Il y a quelques touches d'humour discret, sans insistance. La cravate bleue est rapidement de travers. Les journalistes sont évidemment nombreux. Bizarrement, Hollande semble presque ravi de pouvoir s'expliquer, comme si le propos direct et sans intermédiaire lui manquait. Les mots qui reviennent le plus souvent sont France, emplois, offensive, social(e), croissance, loi, ambition, entreprises, mouvement, simplification, réforme, confiance.

Sur le fond, la droite hurle, couine, et râle. Mais à gauche, ses autres opposants ne sont pas satisfaits ni convaincus sur quelques points centraux. Et pour deux raisons essentiels et prévisibles. Primo,  la messe est dite. Certains ont basculé dans l'opposition et il en faudra davantage que quelques propos élyséens pour les retourner. C'est à eux de convaincre puisqu'ils ne trouvent plus rien à sauver d'un quinquennat qui ne fait que débuter. Secundo, Hollande, ce jeudi 16 mai, n'annonce aucun "changement de cap", la grande affaire qui passionne cette fameuse "gauche de la gauche" que Hollande qualifiera d'opposition quelque part dans son récit. D'autres attendaient que Hollande réussisse ses 60 engagements dès la première année. Certains pensent même qu'appliquer ses engagements serait en soi un changement de cap.

Verbatim et commentaires sur un exercice finalement lucide. Seuls les propos relatifs à la politique intérieure et européenne sont ici repris.

Evacuons l'anecdote qui agite le buzz politico-médiatique jusqu'au sommet du Parti de Gauche: "un remaniement, c'est possible, mais ce n'est pas aujourd'hui." Il y aussi cette autre "futilité" journalistique, une interrogation sur son contact de terrain avec les Français, comme si certains regrettaient les grands roadshows sarkozystes, il lâche avec le sourire: "je me déplace dans la rue sans que vous le sachiez, je rencontre des Français qui ne me disent pas que du bien."

Ce n'était pas une conférence pour convaincre mais pour expliquer

Sur l'économie, Hollande assume ses réformes, même celles qui suscitent encore de multiples critiques à gauche. D'abord sur le pacte de compétitivité, il prononce l'expression honnie "l’allègement du coût du travail". Ensuite sur la "réforme du travail". Certes, il en soulignera les avancées. Mais aucun journaliste n'osera le questionner sur ce qui cloche.

Il évoque son déplacement de la veille à Bruxelles. La France est en récession, comme toute la zone euro, sauf l'Allemagne. Ses premiers mots agacent à gauche car: "Je me suis exprimé au nom d’un Etat qui a démontré sa crédibilité budgétaire, d’un pays qui a amorcé le redressement de sa compétitivité et qui a entrepris, par la négociation, la réforme du marché du travail." Mais il enchaîne vite sur un paysage financier européen enfin sorti des secousses spéculatives. Les problèmes sont ailleurs, Hollande reconnaît sa divergence avec l'Allemagne et fustige l'austérité: 

 "Ce qui frappe l’Europe, ce n’est pas la crise financière, c’est la récession : récession provoquée par des politiques d’austérité ; (...) récession qui menace jusqu’à l’identité même de l’Europe."

A gauche, certains devraient applaudir. A droite, on reproche encore à Hollande une rigueur insuffisante. "Notre économie est à l’arrêt depuis 5 ans. Pas depuis 6 mois, pas depuis 1 an : depuis 2008." Pourquoi faut-il rappeler ces évidences ? Parce que certains, partout, ont la mémoire aussi courte que l'hypocrisie immense.

Son annonce vient dès le discours introductif: il propose à l'Union européenne une initiative en quatre volets: la création d'un gouvernement économique, avec un président désigné pour une "durée longue". Hollande fait du Sarkozy avec cette idée qui transcende pas mal de partis mais qui n'a jamais vu le jour. Ensuite, un "plan pour l’insertion des jeunes" en mobilisant immédiatement les 6 milliards d'euros du budget européen dédié à cela. Aussi, la création d'une "Communauté européenne de l’énergie destinée à coordonner tous les efforts pour les [énergies] renouvelables"; enfin, ... les euro-bonds, idée déjà proposée par Hollande, récusée par Sarkozy, refusée par Merkel. Les temps seraient-ils plus propices ?

Sur la réforme fiscale promise pendant la campagne, et notamment la fusion de la CSG et de l'impôt sur le revenu, Hollande rappelle le rééquilibrage fiscal de l'automne dernier aux détriments des plus riches. Il plaide aussi que les écarts entre les deux impôts se réduisent à fur et à mesure que les niches fiscales sont détricotées, une tâche qu'il avoue n'avoir pas terminée. Plus tard, il confier espérer stabiliser le taux de prélèvements obligatoires sur les ménages: "plus il y aura d'économies à faire, moins il y aura de prélèvement. L'idéal c'est de ne pas demander un prélèvement supplémentaire en 2014. Sur la TVA nous en resterons là." Il rappelle aussi qu'il faut bien faire contribuer les plus riches au redressement de la branche familiale, déficitaire de 2 milliards annuels: "En modulant les prestations familiales en faisant en sorte que familles les plus favorisées n'aient pas les mêmes que les autres et en faisant des économies sur certaines prestations qui n'ont pas les résultats escomptés." Et de toutes façons, imaginez donc qu'il ait annoncé une réforme fiscale, en sus de celle des retraites qu'il évoque brièvement. Qui croira que ce projet qui ne fut pas présenté n'aurait pas déclenché scepticisme et railleries des habituels critiques, de gauche comme de droite ?

Sur la réforme constitutionnelle, sa réponse est claire. Qu'elle que soit son ampleur - que Hollande aimerait large - il lui faut rappeler la règle républicaine que d'aucuns oublient bien facilement : "Là, je ne peux pas décider tout seul car ça serait déjà fait. Je suis pour que ça aille vite. L'opposition dit qu'elle s'opposera à toutes les révisions constitutionnelles. Nous allons soumettre ces textes au Parlement mais il faut une majorité des 3/5èmes." Et il promet: "le texte sur l'indépendance de la justice sera présenté prochainement au parlement." Il ajoute, sur un point essentiel et régulièrement reproché depuis l'été dernier, le droit de vote des étrangers sera soumis au vote parlementaire après les municipales, "afin qu'il n'y ait aucun malentendu ni suspicion."

On le questionne sur son impopularité, la responsabilité qu'il s'en attribue. "Je suis président au pire moment. Je n'ignorais rien de la situation." Ou encore: "Je ne demande pas à être jugé sur des sondages. (...) Je n'ai pas pris la posture facile de ne rien faire." Il ne s'étonne ni ne critique les interpellations dont il a pu faire l'objet, notamment à Dijon: "j'ai même fait supprimer le délit d'offense au chef de l'Etat. Ce n'est pas pour vous encourager à proférer des paroles désagréables." (sourires).

Lucide ?
Oui, à plusieurs reprises. "Tant que le chômage progressera, il sera difficile de redresser ma propre popularité." Plus tard, il complète, sur les 60 engagements, "pour le moment, nous sommes encore loin du compte". Mais "l'engagement le plus important, c'est la baisse du chômage, l'amélioration de leur vie... Il y a des engagements qui ne s'écrivent pas". Sur la violence du moment, "il n'y a qu'en France que le débat politique est aussi dur". Et de citer l'exemple d'Angela Merkel qui sera, comme lui, au 150ème anniversaire du SPD en Allemagne. En France, la récession est là, mais l'Allemagne a connu pire à la fin de 2012 (-0,6%). "Est-ce que je m'en félicite ? Non."

Un journaliste note que son discours dénote à gauche. Sur Twitter, Laurent Mauduit de Mediapart s'emballe ("Pas une inflexion! Pas un geste en direction du "peuple de gauche"! Rien! "): "Ce que je fais, la droite ne l'a pas fait. Je ne fais pas évoluer la gauche, je fais évoluer la France." Une gauche voudrait encore trouver la solution dans davantage de prélèvements (pour les retraites, contre les niches fiscales des entreprises, etc) plutôt que des économies qu'elle assimile à de l'austérité. La droite exige davantage d'économies plutôt que des impôts, qu'elle assimile à du matraquage dès lors qu'il s'agit de faire davantage contribuer les plus fortunés. La voie est étroite.

L'amnistie sociale, ce projet de loi voté au Sénat mais bloqué par le gouvernement à son passage à l'Assemblée, est un sujet chargé de polémique intra-gauche. Hollande temporise par le bon sens. Aurait-il menti à Mélenchon, "les yeux dans les yeux" ? Il livre sa réponse. "Par principe je ne suis pas favorable à l'amnistie, parce qu'elle favorise certains et pas les autres. C'est exact que M. Mélenchon m'avait présenté des situations. Pas besoin d'une loi pour cela."

Effectivement, il n'y a aucun "changement de cap". Hollande apparaît là comme pour expliquer, clarifier, prouver qu'il entend, témoigner qu'il comprend. Mais il n'infléchit pas. A gauche, certains seront déçus. Sur le pouvoir d'achat, Hollande répond ainsi par le rappel des quelques (maigres) mesures - allocations, etc - décidées depuis le début du quinquennat. "La meilleure façon d'augmenter le pouvoir d'achat, c'est de créer de l'emploi." Aucun journaliste n'évoque la situation des chômeurs en fin de droits, des "trop versés" réclamés par Pôle Emploi, des tentatives de suicides. Mais qui sont ces gens dans la salle ?

Pense-t-il à 2017 ? "Ce que je veux, c'est laisser une trace en 2017, pas une candidature."

"Le seul courage qui compte, c'est celui qui donne des résultats."

11 commentaires:

  1. Comme beaucoup je serais éternellement reconnaissant au président Hollande de nous avoir débarrassé du "morpion" et de sa clique d' affairistes.
    Réparer les dégâts occasionnés par cette vermine UMP ne sera pas facile tant les trahisons furent nombreuses et habilement camouflées.
    Je lui souhaite bonne chance, sans trop d'illusion quand même.

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    1. L'UMP n'a rien de la vermine ! Du moins pas tant qu'on valide tant de ses choix (retraites, "compétitivité", traités...).
      Sauf à l'être soi-même. Choisis.

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  2. Le président es doté de la lucidité dont sont dépourvues beaucoup de personnes!

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  3. Avec toi on ne distingue plus la gauche de la droite
    http://www.lejournaldepersonne.com/2013/05/d-o-g-m-a/
    Premier acte : tu as tué la gauche
    Deuxième acte : tu as tué la droite
    Grâce à toi l'extrême droite a toutes ses chances
    Et l'extrême gauche son extrême urgence.

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  4. "A gauche, certains seront déçus"
    L'es-tu ?

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  5. disons pour Hollande que heureusement qu'il conserve un noyau de supporters ... parce que, franchement ...

    http://leparisienliberal.blogspot.fr/2013/05/le-soldat-de-lan-ii_17.html

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  6. Très fort Juan ! En écrire autant sur du vide (sans énergie, ce n'est pas de l'astrophysique).
    Où est l'offensive ?
    Contre qui ?
    La finance internationale ?
    Le FMI, la commission (grosse commission !) européenne ?
    «C'est José Manuel Barroso» à l’Élysée, selon Dupont-Aignan
    et pour une fois ne vous en déplaise d'accord avec M Le Pen :
    «Un petit porte-parole de la commission européenne »

    "Ce n'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'il faut le faire savoir" avait dit Coluche

    Lisez donc Fakir, entre autres, Monsieur Juan

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  7. Avec Hollande, Ayrault au sommet c'est la double preuve du théorème de Peter. Je suis loin d'être de droite pourtant

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  8. Vendredi 17 mai 2013 :

    Karachi : le juge détient la preuve d'un financement occulte de la campagne de Balladur.

    EXCLUSIVITÉ FRANCE INFO | C'est un nouveau rebondissement dans l'affaire Karachi, et peut-être l'une des clés de l'affaire : cette semaine, le juge Van Ruymbeke, chargé d'instruire le volet financier du dossier, s'est procuré les preuves que les commissions versées à des intermédiaires étrangers, en marge de contrats d'armement, ont servi au financement de la campagne d'Edouard Balladur pour l'élection présidentielle de 1995.

    Après deux ans et demi d'investigations tous azimuts, l'enquête du juge Renaud Van Ruymbeke a fait un pas de géant cette semaine. Le magistrat qui instruit le volet financier de l'affaire Karachi a très certainement trouvé la pièce du puzzle qui lui manquait : le lien entre les commissions versées à des intermédiaires étrangers en marge de contrats d'armement conclus par la France en 1994 et 1995, et le financement présumé occulte de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur.

    Sur son bureau, le juge détient désormais la preuve que l'intermédiaire Abdul Rahman El Assir a utilisé une partie des commissions qu'il a perçues pour acheter des sondages d'opinion lors de la campagne présidentielle de 1995. Le sulfureux intermédiaire - qui était à l'époque l'associé de Ziad Takieddine - a fait appel à un spin doctor américain très réputé, Paul Manafort, pour réaliser des études sur les chances de réussite d'Edouard Balladur à l'élection. Des enquêtes menées auprès de 800 électeurs français en octobre 1994 puis en janvier 1995. Renaud Van Ruymbeke a mis la main sur le contrat de 52 mille dollars pour ces deux études.

    Le compte suisse d'El Assir, à la BCP de Genève, a été débité de cette somme le 22 mai 1995. Il correspond à un chèque à l'ordre de Tarrance Group, l'une des anciennes sociétés de Paul Manafort. Pour l'anecdote, ces études d'opinion pronostiquaient Edouard Balladur largement vainqueur face à son rival de droite Jacques Chirac...

    Le juge Van Ruymbeke avait lancé en octobre dernier une commission rogatoire internationale avec les Etats-Unis afin d'enquêter sur les sociétés et l'entourage de Manafort. Le magistrat venait de découvrir que ce politologue (qui a notamment travaillé auprès de Georges Bush père, de Bill Clinton et de Ronald Reagan) avait reçu près de 250 mille dollars de la part d'Abdul Rahman El Assir en l'espace de quelques mois.

    De son côté Nicola Johnson, l'ex épouse de Ziad Takieddine, avait affirmé aux policiers de la Division nationale des investigations financières et fiscales qu'elle se souvenait que son époux recevait régulièrement des faxs de Paul Manafort, qu'il s'agissait de "conseils, en anglais, pour la campagne de M. Balladur". Elle disait aussi avoir la conviction que ces "conseils" étaient rémunérés par Ziad Takieddine ou par son associé Abdul Rahman El Assir.

    En octobre dernier, Renaud Van Ruymbeke était allé à Genève interroger Abdul Rahman El Assir sur ce point (l'homme d'affaire libano-espagnol est mis en examen depuis le 30 mai 2012 dans ce volet de l'affaire). L'intermédiaire avait reconnu être lié et avoir travaillé avec Paul Manafort. Mais il précisait : "J'insiste sur le fait que mes divers paiements à Paul Manafort n'ont absolument rien à voir avec la campagne d'Edouard Balladur". La justice française a désormais la preuve du contraire.

    Le juge Van Ruymbeke tente de prouver que des contrats d'armement avec le Pakistan et l'Arabie Saoudite par le gouvernement Balladur ont donné lieu à des rétrocommissions, c'est-à-dire des pots-de-vin. Et qu'une partie de cet argent a permis de financer illégalement la vie politique française.

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  9. Dans ce volet du dossier ont été mis en examen l'ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (entre 1993 et 1995, il était le conseiller spécial du ministre de la Défense François Léotard), l'ancien directeur de campagne d'Edouard Balladur Nicolas Bazire et l'ami de Nicolas Sarkozy Thierry Gaubert. Ni l'ancien Premier ministre ni François Léotard n'ont encore été entendus par Renaud Van Ruymbeke.

    EXCLUSIF | La réaction de Gilles Sanson, l'un des rescapés de l'attentat de Karachi : "On est proche du but"

    http://www.franceinfo.fr/justice/karachi-le-juge-detient-la-preuve-d-un-financement-occulte-de-la-campagne-de-991641-2013-05-17

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