12 juin 2013

Quand l'UMP invente la "neutralité religieuse"

La question religieuse fatigue. Elle n'a pas perdu de son ampleur, même si la pratique religieuse s'affaisse. Elle s'immisce dans tous les sujets.

En France, quelques députés UMP ont choisi un fait divers par ailleurs triste pour pondre un épidermique projet de loi qui fut, c'est la règle, débattu trop rapidement à l'Assemblée nationale. Officiellement, il s'agissait de garantir la "neutralité religieuse dans les entreprises et les associations".

La neutralité religieuse est un nouveau concept d'une droite qui l'oublia lorsqu'il fallait débattre du mariage homosexuel.

Le texte... 
Le projet est simple, bâclé Il n'ose pas évoquer la laïcité. Il invente la "neutralité religieuse", il s'attaque au code du travail et fournit aux employeurs la possibilité d’encadrer le port des signes d’appartenance religieuse dans les entreprises.
PROPOSITION DE LOI
Article 1er
L’article L. 1121-1 du code du travail est complété par une phrase ainsi rédigée :
"Sont légitimes, dès lors qu’elles sont justifiées par la neutralité requise dans le cadre des relations avec le public ou par le bon fonctionnement de l’entreprise et proportionnées au but recherché, des restrictions visant à réglementer le port de signes et les pratiques manifestant une appartenance religieuse."
Article 2
Le 2° de l’article L. 1321-3 du même code est complété par une phrase ainsi rédigée :
"Sont légitimes, dès lors qu’elles sont justifiées par la neutralité requise dans le cadre des relations avec le public ou par le bon fonctionnement de l’entreprise et proportionnées au but recherché, des restrictions visant à réglementer le port de signes et les pratiques manifestant une appartenance religieuse ;"
Ces UMPistes voulaient surfer sur la vague d'une émotion: l'annulation par la justice de l'exclusion de la directrice adjointe d'une crèche dénommée Baby Loup. Cette dernière avait été licenciée parce qu'elle s'était mise à porter le voile islamique au travail. Or le 19 mars dernier, la Cour de cassation avait annulé ce licenciement au motif que la crèche était privée et que son règlement intérieur ne pouvait légalement interdire les signes extérieurs d'appartenance religieuse.

 Le 8 avril suivant, François Hollande avait demandé à l'Observatoire de la laïcité de lancer une concertation sur la laïcité dans les structures d'accueil d'enfants, et d'élaborer «des propositions» avant un projet de loi prévu pour la fin de l'année. On voulait un dialogue "serein et constructif", nous expliquait-on.

Mais l'UMP était pressée. Le 24 avril, un texte est déposé pour vote à l'Assemblée par Eric Ciotti, Christian Jacob (actuel président du groupe UMP à l'Assemblée) et les deux rivaux Jean-François Copé et François Fillon.

Quelle soudaine unanimité !

Dans les rues parisiennes, des manifestants contre le mariage gay brandissaient encore des pancartes et des bibles, dix jours après l'adoption du texte. Quelques croyants, mais chrétiens, invoquaient la France éternelle et le droit divin. Cette intrusion anti-laïque dans la loi de la cité ne semblaient pas déranger les promoteurs UMPistes de la "neutralité religieuse dans les entreprises et les associations". La même intrusion des hiérarques de l'Eglise catholique - Monseigneur 23 en tête - ne dérangeait pas ces nouveaux laïcards de l'UMP.


Deux poids, deux mesures. le plus curieux fut de lire leurs interventions à l'Assemblée pour défendre un texte rédigé dans l'urgence contre... l'Islam.

... puis le "débat" 
L'Assemblée fut donc "saisie", le 6 juin dernier. C'était une journée consacrée aux textes de l'UMP. Quel bonheur de la "gâcher" ainsi...

Dans l'hémicycle, ce 6 juin, Eric Ciotti découvrait la neutralité religieuse: "Le principe de laïcité est donc l’un des principes organisateurs majeurs de notre pays." A l'écouter, on croyait qu'il évoquait les récents remous et dérapages des plus violents opposants chrétiens au mariage gay: "Cette laïcité à la française est le résultat d’une longue histoire qui n’a pas été simple. Si nous sommes, heureusement, aujourd’hui bien loin des affrontements du début du XXe siècle, certains développements récents de la pratique religieuse dans notre pays posent de nouvelles questions auxquelles il est de notre devoir de répondre." Car il en était sûr, ce jour-là, Eric Ciotti. La laïcité est un bien national précieux: "Il en va de la cohésion de notre société."

Dans l'hémicycle, ce 6 juin, Laurent Wauquiez découvrait la neutralité religieuse: "La laïcité est un principe, pas une exception !" Le même Wauquiez, en janvier dernier, dénonçait le mariage pour tous comme " la réforme du rejet, du mépris et de la haine à l'égard des religions." En novembre 2012, il invitait Hollande à reculer sur le projet car "on a une réaction de l'ensemble des religions qui sont toutes opposées à ce projet et je le dis vraiment, avec un appel qui est même un peu solennel, François Hollande doit prendre le temps."

Dans l'hémicycle, ce 6 juin, Jacques Myard découvrait la neutralité religieuse, il en était grandiloquent: "Oui, la laïcité est la pierre angulaire de l’édifice républicain. Oui, la laïcité est un principe d’une jeunesse toujours renouvelée, le bain de jouvence de notre démocratie et de la République."Contre le mariage gay, le même Myard expliquait qu'il heurtait "durablement et profondément la conscience et l'éthique de millions de Français ."

Dans l'hémicycle, ce 6 juin, Gilbert Collard, du Front National, fut presque honnête en avouant que ce qui le choquait était l'Islam: "Dans l’affaire de la crèche Baby Loup, il est clair que ce n’était pas un homme vêtu d’une tenue couleur safran et se disant moine tibétain qui a posé problème. Cela ne veut pas dire pour autant que nous avons une quelconque hostilité pour une quelconque religion." Bien sûr...

Dans l'hémicycle, ce 6 juin,  ni François Fillon ni Jean-François Copé ne s'exprimèrent. On le regrette presque.

La laïcité est une ambition plus vaste que cette neutralité religieuse inventée à la va-vite par une UMP pressée de montrer qu'elle existe. Une ambition positive et réellement neutre à l'égard de toutes les religions. Elle mérite un débat, et sans doute de nouveaux textes, plus complets, plus sereins, davantage discutés que cette expédition rapide et gâchée dans les premiers jours de juin.


13 commentaires:

  1. Il faudrait pourtant donner aux entreprises qui le désirent la liberté de choisir la laïcité dans leur réglement intérieur. Actuellement, c'est légalement impossible, et c'est injuste.Vous pouvez créer une maison de retraite catholique ou musulmane et donc employer bonnes soeurs en cornettes et islamistes voilées de pied en cap, vous avez le droit, personne ne le contestera. Si vous êtes directeur d'un établissement musulman et qu'une de vos employées troque la croix au cou contre la burqa, vous avez le droit de la virer. Vous n'avez pas le droit, par contre, de créer une maison de soins et d'inscrire dans son réglement: "ici, tout le monde travaille sans exhiber ses croyances religieuses par ses vêtements ou ses paroles" et de licencier quiconque y contrevient.
    Tournez ça dans tous les sens, c'est injuste et discriminatoire.

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    1. je suis d'accord avec ta première phrase: oui, il faut pouvoir autoriser la laïcité dans les entreprises. Mais pas forcément avec la seconde: dans tous les secteurs, au risque de créer de nouvelles discriminations à l'embauche ?

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  2. euh, je me suis emmêlée dans mes croix et burqas dans le commentaire précédent. Enfin bref. (vive Thor et Horus !)

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    1. Les seules vraies discriminations sont les discriminations racistes. Il y a des employeurs qui ne veulent que "du type européen" et des Agences de placement qui s'y plient.
      Qu'est-ce qu'on discrimine si on veut bien embaucher Fatima tête nue mais pas Yasmina voilée ? (je ne parle pas du petit foulard, mais du grand voile noir)
      Au moins dans le domaine des services (les crêches, les garderies, les centres de loisirs, les maisons de santé, etc...) on devrait avoir le droit à la neutralité pour ses enfants, ses malades, ses vieillards. Les mêmes droits qu'on soit religieux ou pas. C'est vraiment sur cette injustice que j'insiste: les croyants ont des droits que les non-croyants n'ont pas.

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  3. La laïcité ne doit pas être qu'une forme de neutralité vis-à-vis des religions à mon avis. Je pense que la gauche se doit d'être offensive et combattre le prosélytisme ainsi que toutes les atteintes aux libertés que portent en elles les religions. Il va de soit que la pratique de la religion catholique est moribonde en France et qu'à par quelques trous du culs type civitas qui n'inspirent plus grand monde, le danger qu'elle représente pour la république d'aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'il représentait il y a un siècle ou deux. Reste l'islam et bien que l'immense majorité des musulmans pratiquent leur culte en toute discrétion, il est intolérable que certains énergumènes des plus réacs fassent la promotion de leur dogme dans la sphère publique. Le choix de porter de la burqa n'est un choix personnel même si celles qui le portent le revendiquent comme tel. C'est un choix symbolique dont le but est à l'évidence de promouvoir ostensiblement l'islam dans sa version la plus rétrograde. La gauche dont j'ai le sentiment de faire partie aurait tort de négliger ceci sous prétexte que l'affaire ne concerne qu'une minorité.

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    1. D'accord avec votre interprétation symbolique de l'insigne religieux arboré avec ostentation en certains contextes ... La politique c'est avant toute chose du symbolique ! Quand la gestion relève elle de la technique administrative ! Ce à quoi tend de plus en plus à être réduite la politique.

      Contrairement à l'impression dominante, les valeurs qui comptent ressortissent du symbolique ! Ce n'est pas un hasard si qqs voiles donnent lieu à de tels affrontements politiques ... puisque éminemment symboliques !! Et possiblement instrumentalisés en tant que tel sous couvert de liberté individuelle ...

      Quant aux buts poursuivis, je ne pense pas qu'il s'agit tant de promouvoir l'islam que dans un premier temps de défier un certain ordre, d'engager un rapport de force. Ensuite, chacun récupère l'événement et l'exploite en fonction de son agenda politique ...

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  4. Chacun aura rectifié lorsqu'il est ici question de la dimension polémique du "mariage entre personnes de même sexe" qu'il s'agit en fait du volet adoption-filiation. Car le seule volet union civile encore une fois n'aurait pas mis autant de monde dans la rue...

    Sinon d'accord pour un débat approfondi en vue d'actualiser notre conception de la laïcité ...

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  5. http://www.fnlp.fr/spip.php?article890
    SAVEZ-VOUS QUE ....

    - L’employée licenciée pour port du voile était directrice-adjointe de la crêche et qu’elle portait le voile depuis le début de son emploi ?

    - le Réglement Intérieur de la créche a été modifié au cours de son congé parental ?

    - Qu’à la suite de cette modification du Réglement Intérieur, reprenant le travail, la directrice -adjointe a demandé une rupture conventionnelle de contrat ? Que la créche Baby Loup a accepté, puis refusé .

    - Que l’affaire du "foulard " a été monté ensuite pour ne pas payer les indemnités demandées ? Il fallait à tout prix transformer la rupture conventionnelle en licenciement pour faute grave pour que la Direction de Baby-Loup ne paie pas les indemnités demandées par la salariée, comme il se fait dans tout conflit du travail ?

    - Que la créche Baby Loup se réclame de la "diversité", apanage du communautarisme ?

    - que pour une créche dite "laïque", on servait de la nourriture Hallal qui est à la laïcité ce que l’hostie est à l’athéisme ?

    - que la Créche Bayby Loup a été fondée pour permettre aux femmes de travailler la nuit dans les usines automobiles, taillables et corvéables à merci ?

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    1. Ben voyons. Rien que le dernier argument est comique quand on connait un peu la situation. Il y a dans cette crêche qui n'en peut plus des assauts et menaces islamistes et change de commune des enfants de femmes seules de toutes conditions sociales (infirmières, policières, femmes de ménage dans les bureaux à quatre heures du matin...)
      Pourquoi salir des gens qui oeuvrent pour le bien commun dans un véritable projet de gauche ?

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    2. Tout aussi faux ou débiles. Oui, l'islamiste licenciée était directrice-adjointe avant son congé parental. et quand elle était directrice adjointe, elle n'était pas islamiste ou n'en faisait pas état. Les petits pots halal... mais c'est justement pour ne pas que les enfants soient élevés par des puéricultrices en voile intégral, réveillés à l'heure des prières et nourris selon des prescriptions religieuses que l'équipe de la crêche s'est battue... et a perdu.

      http://www.marianne.net/Baby-Loup-comment-on-trahit-une-creche-exemplaire_a227701.html

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    3. bonne journée Suzanne , j'envie votre savoir depouillé de toute croyance

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  6. Ce n'est pas une question religieuse.
    Pas seulement, pas surtout.

    C'est une question politique qui se reposera.
    Pour cette crêche, qui est aussi une entreprise d'insertion, elle se pose avec évidence parce qu'on a dépassé le stade des aménagements, de la transigeance, de la tolérance. Peut-on négocier quoi que ce soit avec l'extrême-droite ? Peut-on négocier quoi que ce soit avec ceux qui s'opposent à l'émancipation des femmes ?

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