10 septembre 2013

Syrie: les preuves que la pression était utile.


Et si l'intervention était finalement inutile ?

On n'en sait pas davantage, au petit matin du 10 septembre. En Syrie, la situation évolue, et reste la même. Elle évolue puisque les partisans du statu-quo stressent et changent. Elle reste la même puisque la guerre est et sera encore là.

Preuve numéro 1: Bachar El Assad stresse.
Bachar El Assad est encore dans les médias, cette fois-ci sur CBS et PBS, deux chaînes américaines. Il récuse toute responsabilité personnelle dans le massacre chimique du 21 août. Après son entretien au Figaro il y a quelques jours, il multiplie les gestes pour convaincre de sa bonne cause. Des journalistes occidentaux ont même été invités à Damas.

Bref, il stresse.

Preuve numéro 2: Poutine bouge enfin.
Vendredi dernier, lors du G20, Vladimir Poutine était sorti grand vainqueur. Lundi 9 septembre, la Russie enjoint officiellement la Syrie de placer ses stocks d'armements chimiques sous contrôle international. L'idée lui a-t-elle été soufflée par John Kerry ? Sans doute. Quelques heures plus tôt, le secrétaire d'Etat américain lançait: "Bien entendu (Bachar al-Assad) pourrait restituer l'intégralité de son arsenal chimique à la communauté internationale, dans la semaine à venir, tout rendre, tout sans délai (...) Mais il n'est pas prêt de le faire, et il ne le peut pas."  Et le ministre des Affaires étrangères russe de "répondre":
"Nous appelons les dirigeants syriens à non seulement accepter de placer sous contrôle international leur stock d'armes chimiques, et ensuite à le détruire, mais aussi à rejoindre pleinement l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques" Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères de Russie.
Preuve numéro 3: Assad prêt à céder
Le leader syrien stresse (cf. preuve numéro un), mais voici qu'il semble céder. Lundi soir, on comprend qu'il accepte la proposition russe. Il avoue donc détenir des armes chimiques, et il accepte(rait) d'en céder le contrôle. Quelle nouvelle ! Une vraie avancée. C'est un pas sans doute décisif.  Mais techniquement, comment détruit-on 1000 tonnes de gaz mortels stockés un peu partout sur le territoire ?
Preuve numéro 4: les prémices d'une coalition internationale ?
Lundi après-midi, le Royaume Uni s'est rallié à la proposition russe. Angela Merkel, bloquée dans un silence pré-électoral, a jugé la proposition de la Russie "intéressante", à condition que "les actes suivent". En France, Laurent Fabius a accepté la proposition, mais sous trois conditions: qu'il y ait des "engagements précis, rapides et vérifiables". Même aux Etats-Unis, l'idée a porté, Hillary Clinton, ancienne (et brillante) secrétaire d'Etat, commente: "cela ne peut pas être une nouvelle excuse pour un délai ou une obstruction". Barack Obama, lundi soir (heure française) reconnaissait "l'avancée".

Preuve numéro 5: John Kerry s'est calmé
La pression contre une intervention trop rapide a aussi fait ses preuves: John Kerry, qui n'hésitait pas il y a peu à évoquer la possibilité d'une opération au sol, a battu en retraite. Son président a décidé de consulter son Congrès, pour y trouver la légitimité que l'ONU refusait à une sanction du régime syrien.  Et lundi, avant même le vote du Congrès, les officiels américains expliquaient qu'une éventuelle intervention militaire serait "limitée dans son envergure et sa durée", et sans troupes au sol.

Il faudra encore attendre, quelques heures, quelques jours, pour savoir si les Etats-Unis sont en vrille pour une intervention militaire. Lundi 9 septembre, Susan Rice insistait encore, en direct sur CNN: "Il n'y aucun doute de ce qui s'est passé le 21 août." La conseillère à la sécurité de Barack Obama décrit l'horreur, comme d'autres avant elle. Elle surjoue l'émotion pour rompre la frilosité des élus. On connait cette chanson-là.

Contre-preuve. 
Il apparaît donc possible que les Etats-Unis et/ou la France cessent d'envisager une action de représailles en Syrie. La guerre, donc, se poursuivra. Les "pacifistes" ne seront plus là pour commenter. Il y eut dans le passé quelques interventions militaires sans cette légalité internationale qui exige l'accord de la Chine ou de la Russie. Certaines ont été détestables, d'autres ont sauvé quelques vies.


[Nous avons tous un avis sur ce qu'il convient de faire et de ne pas faire en Syrie. Le débat s'est rapidement focalisé sur une guerre occidentale en Syrie, comme hier en Irak ou en Afghanistan. C'était faux, dès le début. Mais cela permettait à quelques-uns de surjouer l'offensive atlantiste inefficace et impérialiste. L'excellente nouvelle de ces dernières heures, à confirmer, est qu'une menace forte a encore du sens. La terrifiante nouvelle est donc que la guerre, cette guerre, se poursuivra. Et, sans doute, Bachar el-Assad gagnera. Ce jour venu, nous nous souviendrons. De chacun.]



10 commentaires:

  1. j'aimerais partager ton optimisme mais moi je ne vois-là qu'une porte de sortie honorable proposée par Poutine et Assad à Obama et Hollande qui savent qu'il n'y a pas de solution dans ces contrées. Ils ne peuvent pas libérer un pays d'une dictature pour le donner à des islamistes.
    Assad avait promené longuement la communauté internationale au début du conflit, souviens-toi.

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    1. J'opte pour votre interprétation de la situation qui est de loin la plus plausible : une porte de sortie honorable pour la diplomatie occidentale.

      Cependant il est préférable de patienter encore qqs jours pour tirer qqs conclusions de cet épisode.

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    2. Voici, telles que rapportée sur lemonde.fr [1] par Corine Lesnes, correspondante du "Monde" à Washington depuis 2006, les conditions dans lesquelles les Russes ont réagi à une proposition indirecte de John Querry :

      "L'idée de séquestrer les armes de Bachar Al-Assad a été en fait lancée par John Kerry. Volontairement ou non ? L'histoire le dira. Interrogé un peu plus tôt à Londres sur l'existence d'une dernière possibilité d'empêcher des frappes, il avait répondu que "bien sûr", c'était encore possible :
      "(Assad) pourrait remettre jusqu'à la plus petite partie de ses armes chimiques à la communauté internationale dans la semaine – les remettre dans leur totalité, sans délai et permettre leur décompte plein et entier, mais il n'est pas près de le faire, et c'est impossible à faire."
      Le département d'Etat avait vite fait savoir que le commentaire de John Kerry était "hypothétique". Un officiel avait même dit, sous couvert de l'anonymat, que Kerry s'était "planté"… Mais à lire l'ensemble des conditions citées, on ne peut que douter qu'il ait totalement improvisé."

      1] http://clesnes.blog.lemonde.fr/2013/09/09/syrie-recalibrage-a-la-maison-blanche/

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    3. Euh...

      Il s'agit d'une partie d'échecs.

      Poutine offrant généreusement à ses adversaires une porte de sortie honorable, c'est aussi improbable qu'une tâche d'herpès sur la peau de la vierge Marie.

      C'est plutôt: Poutine offre à Bacher ElAssad une option ce qui met ses adversaires en position inconfortable.

      Soit Assad se dégage de se merdier en acceptant l'offre aux conditions que poseront les Etats-Unis et la France, moyennant quelques ajustements. Et il sauvera à la fois la face et son régime.

      Soit il finasse en profitant de cette ouverture pour jouer la montre, en espérant que les deux promoteurs de l'intervention armée que sont les Etats-Unis et la France s'enliseront dans des processus démocratiques rendus de plus en plus complexes par la possibilité d'une sortie de crise négociée, sur laquelle leurs opinions publiques lorgne avec une lueur d'espoir et d'empressement dans les yeux.

      Il faut en effet avouer que la carotte est belle et qu'on a très envie de la saisir. Mais elle est au bout d'un fil que tient Bachar El Assad.

      Ksss ksss.

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    4. Sauver la face ; pas remporter la partie ...

      Mais sauver la face médiatiquement c'est déjà un peu remporter la partie politiquement pour les Occidentaux qui pourront se targuer d'avoir fait "désarmer" Damas, l'objectif proclamé à hue et à dia des bombardements ciblés envisagés.

      Après les flots de l'actualité balaient tout sur leur passage et le suivi de la mise en application des accords n'est pas tjrs aussi concret que la mise en scène de leur signature !

      Tenez, les Etats-Unis s'étaient engagés en 1997 à liquider leur 31 000 tonnes d'armements chimiques. Il leur en reste encore 7 500 tonnes. Damas n'en aurait que qqs centaines de tonnes. Avec un peu d'humour, Assad aurait pu dire à Washington : banco ; on détruit les nôtres et vous les vôtres.

      Parce qu'imaginez un soulèvement populaire aux Etats-Unis à l'image de ce qui s'est passé dans d'autres pays dernièrement, qui peut nous assurer que les gouvernants d'alors ne recourraient pas à des armes de destruction massive contre leur population -- lasse de voir les inégalités s'accroitre dans des proportions vertigineuses ?

      Imaginez que les Main Street prennent la rue avec des armes cette fois-ci, s'insurgeant contre les agissements criminels du secteur bancaire ! Et qu'ils obtiennent le soutien d'alliés extérieurs, appuyés par des relais régionaux. Il pourrait s'en trouver qui soient sensibles à l'idée de briser la dictature socio-économique d'un régime passé sous la coupe de la finance. Comment les autorités de Washington et leurs maitres banksters traiteraient-ils pareils soulèvement populaire ?

      Sachant que le taux d'incarcération aux USA est déjà 10 fois supérieurs à celui de la France. D'où l'expression "traitement carcéral de la misère sociale", dont le chômage ! La population carcérale représenterait des USA représenterait 23% du total des personnes emprisonnées de par le monde. [1] Pas vraiment un pays laxiste donc ! Quand sa population compte pour à peine 1% du total mondial. Soit un taux d'incarcération de 743 pour 100 000 ! 58 pour 100 000 seulement si on peut dire pour la Syrie ! On encabanne 13 fois moins en Syrie qu'aux Etats-Unis.


      1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_population_carcérale

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    5. Je ne sais pas trop ce que le taux d'incarcération aux Etats-Unis a à voir dans l'affaire, mais je vous crois sur parole.

      L'intérêt de l'offre russe est qu'elle est "gagnant-gagnant. Si elle marche, tout le monde s'en tire bien.

      Le régime syrien évite une intervention occidentale qui pourrait lui coûter son aviation et son artillerie (et pas seulement son arsenal chimique). Autrement dit il conserve (provisoirement?) la supériorité militaire sur la rébellion.

      Les Russes sauvent leur allié et se posent comme ceux qui trouvent des solutions à une crise internationale (qu'ils ont eux-même provoquée, ce qui est très malin de leur part).

      Les Américains et les Français obtiennent la remise de l'arsenal chimique sans avoir à tirer un coup de feu, ce qui leur permet de se poser en justicier du monde, pour pas un rond.

      Que veut le peuple?!

      Maintenant, Fabius a posé des conditions qui peuvent faire capoter un accord, en particulier la remise par les syriens des personnes qui ont ordonné le tir du 21 août afin qu'elles soient jugées.

      Soit c'est une clause négociable, soit on compte sur les syriens pour trouver un lampiste. Je sais pas.

      Là dessus, on attend que les Américains jouent leur coup, puisque c'est à leur tour de jouer (vote du congrès).

      Ensuite, ce sera le tour d'Assad.

      Etc.

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  2. La théorie du rapport de force se vérifie très souvent.Ici comme toujours.

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  3. le coup politique de la Russie est parfait dans le sens où cette proposition autant soudaine qu’inattendue intervient peu de temps avant le vote du congrès américain.

    Les russes jouent ici leur va tout car elle sait qu'elle n'interviendra pas militairement contre la coalition sauf à déclencher un séisme planétaire.

    Maintenant, ne soyons pas non plus naïfs, el Assad possède ses armes chimiques depuis tellement d'années que jusqu'alors il n'avait jamais montré l'intention de les détruire, qui plus est sur injonction de la communauté internationale, ce qui en revient à une perte de souvairenté.

    Alors perso, je trouve cette proposition interessante mais attention elle ne règle rien au problème politique intérieur syrien, la guerre civile perdurera et les massacres continueront sans que quiconque n'intervienne, c'est là aussi le joli coup de la proposition russe, éloigner toute intervention internationale qui pourrait affaiblie le régime syrien.

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  4. Porte de sortie pour la France, les US et l'UK qui commençaient à passer pour des zouaves à menacer puis tergiverser ; pour les russes qui protègent leurs intérêts ; pour Assad qui se donne du temps et une virginité (qui sait, pour peu que comme le suspecte la rapporteuse de l'ONU Del Ponte, des rebelles aient utilisé ces armes) ; pour la faction laïque de l'opposition qui ne voulait pas d'intervention directe.

    La guerre civile risque bien de continuer même si Assad tombe, entre factions rebelles laïques et islamistes. Des généraux rebelles laïcs se sont exprimés en ce sens. De tels affrontements ont déjà eu lieu, et compte tenu de la puissance et du prestige qu'ont pris les milices islamistes (qui ont reçu des armes, elles...), va falloir aider les laïcs un peu mieux que çà (communistes, socialistes, libéraux...).
    Nom de dieu, depuis le début du conflit, c'est les seuls qui reçoivent pas d'armement régulier !
    Est-ce qu'on s'en souviendra, de çà aussi ?

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