31 mai 2014

369ème semaine politique: Hollande ne change rien, Le Pen sourit.

Il sourit encore. On s'étonne. A Bruxelles, Hollande est bas, très bas. Effondré. La France politique est comme sonnée après une amputation imprévue. Dimanche 25 mai, le Front national est largement arrivé en tête aux élections européennes, sur fond d'abstention gigantesque.


Hollande
"L'Europe doit entendre ce qui s'est passé en France". Trop affaibli, le président français n'avait pas grand chose à dire. Mardi, François Hollande n'était pas au mieux quand il rencontre ses homologues européens pour décider du futur président de la Commission. La France envoie le plus gros contingent de députés d'extrême droite jamais élu au Parlement européen: 24, contre 20 pour l'UMP, et 13 pour un PS tombé bien bas. Avec 57% d'abstentions, l'électorat a déserté les urnes. Dimanche soir, les mines sont catastrophées. Mélenchon, dont le Front de gauche n'a péniblement convaincu que 6% des votants, a des sanglots dans la voix. Sur les réseaux sociaux, on trouve encore quelques joutes verbales improbables entre "vrauche" et "gauche sérieuse". Au PS, les députés frondeurs promettent cette fois de vraiment fronder...  Manuel Valls apparaît blafard, en tenue d'enterrement, dimanche soir à la télévision. Le plus cocasse est la séquence du lendemain. Hollande se pointe à son tour sur nos écrans, à peine 5 minutes enregistrées dans une bibliothèque élyséenne pour dire que rien ne change. 

François Hollande ne fera qu'un mandat. Il faudrait un miracle. On peut prendre date. Un sondage le crédite de 3% de popularité pour la présidentielle de 2017. La fachosphère propage la rumeur qu'il songerait à démissionner. Le FN comprend quelques séditieux qui ne se sentent plus de retenue. Dimanche soir, Marine Le Pen, du haut de ses 4 millions de voix (sur 45 millions d'électrices/teurs) osait réclamer la dissolution de l'Assemblée nationale.

L'Assemblée nationale, qui ne sera pas dissoute, s'apprête à étudier le budget rectificatif de la Sécurité sociale. Il comprend des allégements de prélèvements sociaux "d'une ampleur sans précédent sur une aussi courte période": 9 milliards en 2015, 16 en 2016, et même 18 en 2017. Plus de 80% de ces allègements sont en faveur des entreprises.

K-O débout, Hollande termine sa semaine dans les symboles. Il félicite l'équipe de France de football après sa victoire contre la Norvège. Il inaugure un musée consacré au peintre Soulages à Rodez. Des manifestants paysans, intermittents et syndicalistes sont là pour protester, et refoulés par les CRS. le propre conseiller agriculture de François Hollande, Philippe Vinço, est séquestré quelques heures, dans l'attente de la libération de cinq militants de la Confédération paysanne interpellés mercredi dans la Somme pour des dégradations sur le chantier de la ferme-usine des « Mille vaches ».

Copé... ou Sarkozy ?
Il ne sourit plus, il s'inquiète. Nicolas Sarkozy est à Madrid. Dans la plus grande indifférence médiatique, il continue son tour des capitales. Il poste une photo de lui sur Twitter avec le premier ministre Rajoy. Il veut croire à son retour. Il reviendra, évidemment. Il aimerait qu'on oublie sa tribune pro-européenne qu'il a publié trois jours avant le scrutin européen. Elle n'a servi à rien, l'UMP est en phase terminale. Il aimerait qu'on se souvienne de ses confidences officielles à Valeurs Actuelles quand il déclarait que "sur l’immigration, ce n’est plus possible".

Mais lundi, l'UMP a sombré, d'un coup. Son ancien directeur adjoint de la campagne ratée de 2012, un (très) proche de Jean-François Copé, a tout avoué. L'agence Bygmalion a bien surfacturé des conférences à l'UMP pour mieux sous-facturer des prestations électorales en 2012. Et boum... cette seconde fraude aux règles de financement politique par l'équipe Sarkozy provoque la démission de Copé de la présidence de l'UMP dès le mardi. Bizarrement, les pontes de l'UMP lui laissent encore jusqu'au 15 juin pour rendre les clés de son bureau. Le temps d'un nettoyage ? Dans un courrier adressé aux militants, Copé se félicite d'avoir "résisté face aux projets les plus dangereux de la gauche dans l’unique but de préserver l’avenir des enfants de France." En quoi cette affaire de fausses factures au sommet de l'UMP rend-elle service à "l'avenir de nos enfants" ?

C'est une Troïka composée d'Alain Juppé, Jezan-Pierre Raffarin et François Fillon qui prend le relais à la tête du parti jusqu'au congrès d'octobre.

La droite se désagrège. Mais Sarkozy n'est pas enterré. La droite décomplexée, celle qui a joué sa part pour décomplexer l'électeur à mettre la flamme frontiste dans l'urne, est encore vivace.

Le Pen
Vendredi, la presse trash-people s'empare du couple Le Pen/Aliot, et affirme la séparation de la présidente du FN d'avec son ex-attaché parlementaire européen. Les deux font un "selfie" en s'embrassant d'un Jardiland provincial.

A Calais, quelque 650 migrants sont expulsés de leur campement de fortune. Les conditions sanitaires y sont désastreuses. Médecins du Monde réclame des moyens d'accueil. Le même jour, le ministre de l'intérieur enterre une nouvelle fois le droit de vote des étrangers. Vingt jours avant le scrutin, François Hollande lui-même avait pourtant réactivé l'idée lors de son interview sur RMC le 6 mai.

Allez comprendre...

La France se désagrège, et d'abord sur les plateaux de télévision ou chez nos médias généralistes. Passé le choc du score artificiellement haut du Front national, on nous martèle des scores improbables sur la contamination frontiste: on confond les électeurs et les votants. Les politologues multiplient les affirmations définitives. Les "jeunes", qu'on nous décrit comme plus frontistes que leurs aînés, se sont en fait totalement désintéressés de l'élection - 73% d'abstention chez les 18-25 ans ! Jeudi, environ 10.000 personnes, pour l'essentiel des jeunes, manifestent contre le FN. On appelle cela une "marche citoyenne", un sursaut timide et sans rapport avec les problèmes du pays.

Qui sème...
Primo, nous récoltons ce que nous avons semé.  Nous payons au prix fort l'occultation du vrai débat, celui sur les conditions économiques et sociales de (sur)vie du plus grand nombre.

Quelques jours après ce scrutin néfaste, le chômage officiel s'est rappelé au bon souvenir de chacun. Il progresse encore, 36.000 inscrits de plus à Pôle Emploi en catégories A, B et C. Seul le nombre de demandeurs de moins de 25 ans a diminué de sur un an, -3,8%. Dans quelques semaines, le cap de 500.000 chômeurs supplémentaires depuis mai 2012 sera franchi. Le gouvernement est-il aux abois ? On peut le croire: sinon, comment comprendre l'annonce de François Rebsamen, mardi ? Le ministre du Travail a lâché une sacrée bombinette, le gel temporaire des seuils sociaux: pour trois ans, les entreprises de 10 et 50 salariés seront dispensés de mettre en place la représentation des salariés instaurée par les lois Auroux de 1982.

Contre le chômage, ce gouvernement semble prêt à tout, et même au pire.

A force de caricaturer le débat, notamment européen, sur tous les plateaux médiatico-politiques, on obtient un résultat... caricatural. Dimanche soir, nos éditocrates favoris furent tous frappé d'amnésie collective: ils avaient oublié combien ces élections européennes avaient été négligées dans la forme, sacrifiées sur le fond: quiconque critiquait l'actuelle construction européenne était traité d'europhobe, et rapidement aggloméré aux cohortes du front national-socialiste. Mélenchon, Le Pen, même populisme au yeux des européistes médiatiques. Tout fut fait, et réussi, pour convaincre le chaland qu'il n'y avait que deux camps, les "irresponsables", forcément "populistes", et parfaitement incarnés par Marine Le Pen, face aux "responsables" qui nous promettaient que l'Europe, "c'est la paix",  à défaut de prospérité. A vouloir imposer aux esprits ce bipartisme grossier et inexistant, c'est l'ensemble du système qui s'est effondré: abstention ou vote frontiste, l'électeur découragé ou enragé a choisi sa voie.

Secundo, ce n'est pas tant la victoire par défaut du FN que le K-O des autres partis qui interpelle

Car le paysage politique est bel et bien dévasté: il n'y a eu aucun d'effet Valls; les mesurettes de dernière minute du premier ministre - 4 milliards par ci pour alléger les cotisations salariales, 1 milliard par là pour soustraire 650.000 foyers de l'impôt sur le revenu, n'ont pas fait illusion. Le cap économique du gouvernement ne séduit personne.

L'opposition de gauche ne convainc pas les déçus du Hollandisme soc-lib: les scores écologistes et du front de gauche totalisent à peine davantage que le parti socialiste rétréci à son étiage le plus bas. "après le choc, il faut donner son temps à la poussière pour retomber" commente Jean-Luc Mélenchon sur son blog. A droite, ce n'est pas mieux: l'UMP, on l'a vu, sombre à nouveau. A force de décomplexer l'électeur à coups de slogans furibards, elle se fait croquer sur sa droite. Et le centre-droit, dont on ne sait plus ce qui le différencie socio-politiquement de la politique gouvernementale actuelle si ce n'est une compromission historique avec le sarkozysme, est évidemment convalescent.

Bref, Marine Le Pen a son boulevard, soigneusement déblayé par des partis récalcitrants aux vrais débats sociaux, patiemment nettoyé par quelques éditocrates attentifs à caricaturer les alternatives.

L'affaiblissement général et simultané de ces partis pourrait sonner le glas de cette période fatigante. C'est notre seul espoir.















Crédit illustration: DoZone Parody

9 commentaires:

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  2. Je ne suis pas d'accord avec votre analyse : l'échec du Front de Gauche (dont vous avez oublié de parler) ne vient que du fait que la France est de moins en moins à gauche; l'impopularité de Hollande n'est liée qu'à son image d'indécision, pas à sa politique, comme en témoigne la popularité persistante de Valls malgré la déroute du PS aux européennes.

    Il en est à peu près de même partout en Europe, où ce sont des partis de droite ou bien socio-libéraux qui remportent toutes les élections, et où la gauche radicale est partout marginalisée; le cas de la Grèce est particulier, compte tenu de ce que vit ce pays depuis six ans

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    1. C'est une interprétation. il est difficile d'occulter toutefois le poids du story-telling médiatique.

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    2. Le story-telling a toujours fait partie de la politique; aujourd'hui, la pensée anti-TINA s'exprime beaucoup, à mon avis; mais elle ne convainc pas -ou alors, au profit du FN et de ses équivalents européens; mais plus au profit de l "vraie gauche".

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    3. Votre analyse est complètement erronée. L'impopularité d'Hollande ne vient pas de son indécision, mais de la politique libérale catastrophique qu'il a choisi de mener. Trahison de ses engagements, augmentation du chômage et de la pauvreté, baisse du pouvoir d'achat, cadeaux aux entreprises, absence de vision et de souffle ... et j'en passe. Valls disposait d'une image positive et n'est pas assimilé à Hollande, ce qui viendra peut-être, mais n'est pas absolument pas sûr.
      Quant à l'échec du Front de gauche, elle est le résultat de l'incapacité, pour ne pas dire plus de Mélenchon d'avoir une ligne claire et critique, de Mélenchon, qui choisit de rester dans cette UE pour, soit-disant, la changer de l'intérieur. Entre un programme politique à géométrie variable et son goût pour le buzz, il passe pour un bateleur et non pour un leader politique crédible.Vous ne comprenez rien du tout à ce qui se passe ici, pas plus qu'ailleurs en Europe. Si les pays de l'ancien bloc soviétique sont favorables à l'UE et on en comprend aisément la raison, elle est rejetée à l'Ouest.
      S'il y avait une véritable alternative à gauche, critique, constructive et surtout crédible, ses résultats seraient différents et la volonté affirmée aujourd'hui par Hollande d'accélérer et d'approfondir sa politique ne changeront rien à son rejet.
      Vous avez tout faux, mon vieux !

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    4. À vous de vous poser la question de savoir pourquoi il n'y a, nulle part au monde, " une véritable alternative à gauche, critique, constructive et surtout crédible."
      Mais je sens que vous êtes en train de nous concocter ça...

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    5. C'est vous qui déclarez qu'il n'y a "nulle part au monde' de telles alternatives? Vos conclusions erronées ne vous empêchent probablement pas, je le suppose, de connaître l'Histoire et de réfléchir. Vous avez alors pu remarquer que les régimes politiques, qui se succèdent, sont parfois différents dans leur nature et leurs valeurs. Il existe un mouvement de balancier. Nous "payons" actuellement la chute du bloc soviétique avec celle du mur de Berlin, ce qui est une bonne chose en soi, mais qui met fin à un système de poids et de contrepoids en laissant le champ libre à l'ultralibéralisme. Voilà pourquoi Buffett déclarait il y a quelque temps que sa classe était en train de gagner la lutte des classes. Les partis, mouvements et syndicats, qui expriment les attentes et les revendications sont tiédasses et ne font que confirmer pour ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez que l'affaire est faite. Ils sont probablement comme vous, convaincus que l'Histoire s'est arrêtée définitivement. Il n'y aurait pas d'alternative ? Je peux vous assurer que "la messe n'est pas dite".

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  3. Onderap
    http://www.infoscenariodepersonne.com/onderap/ ‎

    Auditeurs, auditrices. Je vous souhaite la bienvenue sur l'onde motrice pour vous rendre service.

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  4. Parmi toute les analyses qui ont été faites des résultats du scrutin et de la situation politique en France (et elles sont nombreuses!), celle-ci est sans doute la plus fine et la plus judicieuse, sans doute parce qu'elle met bien en avant le rôle des éditocrates qui, en jouant à fond la carte du "si vous n'êtes pas eurobéats vous êtes forcément un extrémiste", ont tué le débat, la possibilité de faire une analyse critique de la situation de l'Europe et des remèdes à y apporter et, ce faisant, ont découragés des millions d'électeurs d'aller voter. Mais ces gens-là ne se remettront jamais en cause, il y a tellement d'autres bouc-hémissaires qui peuvent porter le chapeau de la désertion civique et de la percée frontiste. L'immigration, par exemple.

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