11 juillet 2015

427ème semaine politique: comment Tsipras a donné une leçon politique à l'Europe

La Grèce a donné une leçon démocratique et surtout politique à l'Europe entière. Pour ceux des pays en proie à de grave difficultés financières, la Grèce a montré qu'il ne fallait pas renoncer à la démocratie ni au bras de fer politique, alors que les "sachants" et éditocrates prônaient la résignation auprès des créanciers du pays.


Cette semaine, la Grèce n'a rien gagné sauf une chose, son honneur.

Alexis Tsipras a rallié une écrasante majorité sur sa position de refus des conditions austéritaires prônées par le FMI, la BCE et les dirigeants de l'euro-Group lors du référendum du 5 juillet dernier. Il a coupé court aux tentatives européennes de constituer un gouvernement grec "bis" à son insu, une forme de putsch suscité par les dirigeants européens qui ces dernières semaines, avaient multiplié les rencontres avec l'opposition grecque pour mieux préparé "l'après-Tsipras".

Mais l'exemple grec ne s'est pas arrêté là.

Fort de sa victoire, le premier ministre grec, que Sarko qualifiait encore d'"irresponsable" et d'extrême gauchiste la semaine dernière, a rallié aussi la totalité des partis politiques du pays, nazis exceptés, sur un programme commun de négociations avec les créanciers: "couverture suffisante des besoins financiers du pays", "réformes crédibles avec pour critères le partage juste des charges et la promotion de la croissance", "programme de développement fort pour lutter en priorité contre le chômage et encourager l'entrepreneuriat", "engagement à ouvrir une discussion objective sur la question de la viabilité de la dette publique grecque",  "priorité immédiate au rétablissement de la liquidité dans le système financier, en accord avec la Banque centrale européenne". Varoufakis, le ministre des finances tant contesté pour son franc-parler et son intransigeance lors des négociations avec l'euro-group, a démissionné après la victoire. Son argument ? Il estimait que son départ faciliterait la suite des négociations.

L'union nationale contre la finance, qui dit mieux ?

Cette victoire grecque a surpris tout le monde, et donné le tournis à  quelques-uns. Nicolas Sarkozy en a perdu toute lucidité et refait la girouette. Lui qui réclamait, il y a 8 jours encore, l'expulsion de la Grèce de la zone euro, est soudainement plus enclin au compromis. Mercredi soir sur TF1, il n'est pas non plus avare en caricatures ("Le gouvernement d'extrême-gauche refuse de faire les réformes que les autres ont fait") et approximations ("Les grecs doivent 45 milliards d'euros à la France, soit 2 300 euros par famille"). Combien doit aux Français Nicolas Sarkozy, qui a laissé filer de 500 milliards d'euros la dette publique du pays quand il était monarque ?

Plus pitoyable encore, Emmanuel Macron dérape en plein virage. Il qualifie Marine Le Pen de "Tsipras français". On ne sait plus s'il témoigne d'un manque total de compréhension politique, ou de la mauvaise foi du perdant.

Alexis Tsipras a déjoué ses contradicteurs, les cyniques et les crétins.

Au final, la Grèce conserve son honneur, les autres l'ont perdu.

Dimanche, Hollande se rapproche de Tsipras: "je suis prêt à t'aider" aurait-il confié. "La France veut que la Grèce reste dans la zone euro et travaille pour y parvenir" ajoute-t-il dans une conférence de presse improvisée après un mini-sommet de l'eurogroup convoqué en urgence. Le président français n'a pas fustigé comme d'autres dirigeants européens le résultat du référendum grec de dimanche. Il cherche des voix de passage. Jean-Luc Mélenchon applaudit cette diplomatie française.

Le chef de file des députés socialistes, Bruno Le Roux, ose confier l'évidence, preuve que la tension est palpable: "François Hollande a une occasion unique de sauver son quinquennat ou de le plomber définitivement". Merkel déboule à Paris. En coulisses, des hauts fonctionnaires françaises aident le gouvernement grec à peaufiner ses propositions. "La France a, ici, délibérément choisi le camp des Etats-Unis contre celui de l’Allemagne" commente Jacques Sapir.

Mercredi, Tsipras parle au Parlement européen. "Jusqu'à maintenant, les fonds européens ont été affectés au sauvetage des banques, ils ne sont jamais parvenus au peuple grec" rappelle-t-il. Il supporte aussi sans sourire les gesticulations oratoires du leader des députés libéraux au Parlement, Guy Verhofstadt, ancien premier ministre d'un pays, la Belgique, qui fut paradis fiscal et orphelin de gouvernement pendant deux longues années.
"Mon pays est devenu un champ d’expérimentation de l’austérité" Alexis Tsipras, 8 juillet 2015
Mercredi, les dirigeants de l'euro-groupe balancent un troisième ultimatum, qui expire ... jeudi.

Toute la semaine, les commentateurs détaillent les scenarii-catastrophe. La sortie de la Grèce de l'euro pourrait être organisée presque sans heurts, et permettre à la Grèce de retrouver une monnaie nationale sous-évaluée et donc compétitive. Mais l'autre option, un "Grexit" brutal, semble plus probable faute d'accord: l'arrêt sec et rapide du financement des banques grecques par la BCE le 20 juillet prochain, date à laquelle la Grèce doit rembourser 3,6 milliards d'euros, précipiterait le pays dans le chaos.

Un feuilleton qui laissera des traces.

Dans la nuit de jeudi, Alexis Tspiras livre ses propositions, un texte préparé avec l'aide de hauts fonctionnaires français. Aussitôt, les "européistes" - journalistes ou politiciens - soulignent qu'il a capitulé. "Tsipras cède aux demandes des créanciers" titre le Monde du 11 juillet.

Qu'en est-il véritablement ? 

1. Tsipras a accepté de réduire quelques dépenses publiques, et d'augmenter quelques impôts. "l’économie grecque a désespérément besoin de souffler" note l'économiste Jacques Sapir sur son blog. "Cela aurait pu passer par des investissements, une baisse de la pression fiscale, bref par moins d’austérité. Ce n’est pas le chemin vers lequel on se dirige." D'autres points acceptés figuraient déjà dans le programme de Syriza: privatisations, lutte contre la corruption et la fraude fiscale. "Tsipras ne capitule pas, il poursuit sa stratégie", clame le Parti de Gauche.

2. Tsipras n'a pas cédé sur quelques points majeurs que le clan des cyniques se garde bien de rappeler: maintien des petites retraites, maintien de la TVA sur les produits de base et .... rééchelonnement de la dette grecque, une option que le FMI, la BCE, l'euro-group et surtout les dirigeants allemands ont toujours refusé jusqu' alors. Vendredi soir, le Parlement grec vote son accord, malgré la défection d'une dizaine de députés de Syriza (sur 149).

La balle est dans le camp européen. Hollande applaudit.

3. Cet épisode, qui n'est pas le dernier, a surtout confirmé quelques réalités de l'actuelle construction européenne: primo, les membres de la zone euro ont été incapables de considérer un minimum de solidarité à l'encontre de l'un des plus petits pays européens (2% du PIB de l'euro-zone). C'est triste et ce sera mémorable. Secundo, plus que jamais, l'austérité semble le corolaire obligée de l'euro, un constat que les européistes se gardent bien de rappeler; tertio, la Banque Centrale européenne est "en roue libre", en refusant, par exemple, de fluidifier au mieux la circulation monétaire en Grèce au profit d'intérêts politiques partisans.

Si le gouvernement grec a montré qu'il était possible de faire de la politique, c'est-à-dire de créer des rapports de force, de bousculer les cyniques et autres TINA, cet épisode européen a révélé de profondes fractures.

En France, la politique locale reste minable. 

Si l'on excepte la quasi-union nationale, Front national exceptée, à l'égard de Tsipras, l'actualité franco-française reste désespérante. Jugez plutôt.

Nicolas Sarkozy co-signe avec Eric Zemmour la tribune de l'écrivain Denis Tillinac dans les colonnes de l'hebdomadaire de la droite furibarde, "Valeurs Actuelles", "Touche pas à mon église!" s'exclament-il. En cause, l'idée ouverte par le président du Conseil français du culte musulman de convertir des églises désaffectées en mosquées. Ce débat sans intérêt autre que provocateur, agite les tréfonds de la droite catholique. Sarkozy se fait tacler à gauche comme à droite.

Bernard Tapie réclame un milliard d'euros au crédit Lyonnais, et à l'Etat. L'arbitrage qui lui avait attribué 400 millions d'euros d'indemnisation dans cette affaire avait été annulé en justice l'an dernier à cause de multiples fraudes. Tapie revient à la charge, le jugement est prévu en septembre. Les chances de Tapie sont minces. Mais au passage, l'ancien soutien de Nicolas Sarkozy confirme... les fraudes du précédent arbitrage, dont l'intervention directe de Sarkozy pour un arbitrage, et la rencontre entre son avocat et le juge arbitre Pierre Estoup.

Valérie Trierweiler confie à l'hebdo "Femme Actuelle" qu'elle pourrait faire campagne pour Mélenchon en 2017.

Minable, le double épilogue de l'affaire Le Pen versus Le Pen l'est tout autant. Le père Jean-Marie gagne ses appels en justices contre la présidente Marine. Il est réintégré président d'honneur par le Tribunal administratif, et le Congrès "exceptionnel" du FN de mars dernier, qui avait notamment supprimé le titre de président d'honneur créé spécialement pour lui, est suspendu.

Minable, mais grave, est le 3ème recours à l'article 49-3 de la Constitution cette année, cette fois-ci pour forcer l'adoption sans amendement de la loi Macron par l'Assemblée nationale. Dans cette dernière version, en sus de la libéralisation partielle du travail le dimanche et des transports par car, ou de l'assouplissement des possibilités d'augmentation du travail sans contrepartie de salaires, le gouvernement a même glissé un amendement sur les déchets radioactifs.

Bref.

Cet été, partez en Grèce.










Crédit illustration: DoZone Parody



5 commentaires:

  1. Merci de remettre les pendules à l'heure. Ça fait plaisir.

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  2. Rien de bien réjouissant, mais on fera avec. Merci pour toutes ces mises au point.

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  3. Un référendum pourra être considéré comme "démocratique" le jour où le résultat de ce référendum sera respecté. Vu les mesures que Tsipras devra faire passer par la suite, on va rigoler ! La démocratie c'est une élection au suffrage universel direct (ou indirect sic). Oui la Grèce est démocratique puisque Tsipras a été élu par son peuple. Le référendum n'est juste que du populisme : les gens peuvent gueuler, mais aucun changement n'est sûr à 100% ...

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  4. L'Europe allemande.

    TINA !

    There Is No Alternative !

    La zone euro, c'est la zone mark.

    La politique monétaire de la zone euro, c'est la politique d'Angela Merkel.

    Aujourd'hui, il n'y a qu'une seule politique possible en Europe : c'est la politique d'Angela Merkel.

    « Tout à coup, l’Europe se met à parler allemand. » (déclaration du leader des députés chrétiens-démocrates, Volker Kauder, au congrès de son parti, le 15 novembre 2011)

    « Tout à coup, l'Europe se met à parler allemand. » Maladroite ou cynique, la déclaration du leader des députés chrétiens-démocrates, Volker Kauder, au congrès de son parti, le 15 novembre 2011 à Leipzig, est bien dans le style de l'époque. Le ténor de la CDU a été ovationné lorsqu'il a précisé que ce n'était pas la langue de Goethe qui s'imposait, « mais l'acceptation des idées politiques pour lesquelles Angela Merkel se bat avec tant de succès ».

    http://www.challenges.fr/economie/20111124.CHA7248/l-europe-a-l-heure-allemande.html

    Au sujet de l'Europe allemande :

    Charles de Gaulle rêvait de construire une Europe des Etats indépendants, une Europe des Etats souverains.

    En revanche, l'Allemagne rêvait de construire une Europe allemande !

    Entre 1965 et 1969, Charles de Gaulle est de plus en plus violent lorsqu'il parle de l'Allemagne.

    Je recopie un passage de l'historien Eric Roussel, dans son livre « De Gaulle », édition Tempus, tome 2, page 575 :

    A mesure que le temps passe, de Gaulle semble de plus en plus enclin à faire cavalier seul sur le plan international, à aller jusqu'au bout de la logique exposée dans Le Fil de l'épée. Henry Kissinger en a eu la preuve lors d'un dîner à l'Elysée. Ayant demandé au général comment il pensait éviter que l'Allemagne ne domine l'Europe dont il rêvait, il s'est entendu répondre, très calmement : « Par la guerre. » « Il faudra leur rentrer dans la gueule », dira le général peu après à l'amiral Flohic, soucieux d'avoir son avis sur le même sujet.

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  5. C'est assez étrange pour moi de voir dans cette séquence une forme de victoire. C'est plutôt une véritable catastrophe pour l'économie grecque qui s'accentue de jour en jour, une incapacité à agir pour mettre en oeuvre des moyens de se relancer. Non, je dirais exactement tout le contraire.

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