31 octobre 2015

443ème semaine politique: comment Hollande et Juppé vont perdre

François Hollande continue sa campagne prématurée, comme Sarkozy il y a 5 ans, comme pour conjurer le sort que lui destinent des sondages tout aussi prématurés. Alain Juppé publie un programme, signe des autographes, sourit d'être devenu le chouchou des médias.

Les deux vont perdre, et voici pourquoi. 

 

La victoire du Front
Marine Le Pen sera au second tour de l'élection présidentielle. Le Grand Scrutin sera un référendum pour elle ou contre elle, c'est presque certain. Observez combien elle ne fait quasiment pas campagne dans la nouvelle région du Grand Nord où pourtant elle brigue la présidence pour le scrutin de décembre. Sûre de sa victoire haut-les-mains, elle agite les peurs, réchauffe les polémiques propagées par la fachosphère (comme cette affaire de voyages gratuits pour migrants par la SNCF), stigmatise ses opposants comme l'extrême droite a toujours su le faire. Et cette incarnation xénophobe et craintive de la colère est une formule qui marche. Les incantations socialistes au Front républicain contre le Front national, à l'union de la gauche contre la menace frontiste, n'y changent rien. Elles apparaissent au contraire comme un réveil tardif et myope, l'aveu involontaire d'un échec.

Mardi 27 octobre, Manuel Valls était l'invité du Bondy Blog en banlieue parisienne: "il est hors de question de laisser le Front national gagner une région. Tout doit être fait pour l'empêcher."

Tout ? Vraiment ? Même changer de politique ?

L'héritière du parti d'extrême droite, fâchée avec son paternel, n'est même pas gênée par les affaires de détournements de fonds publics de campagne qui occupent la Justice sur son micro-parti Jeanne. Elle snobe la convocation des juges. A Bruxelles, elle fait mine de clamer l'innocence quand une fraude au vote électronique est dévoilée. Que l'un de ses plus "brillants" récents élus, Stéphane Ravier, maire du 13ème arrondissement de Marseille, fasse embaucher son fils dans sa propre mairie, ne choque même plus un électorat désemparé.

Bref, Marine Le Pen fait la course en tête... pour le premier tour du scrutin présidentiel de 2017.

Hollande et Juppé, hors-sol
Les concurrents de Mme Le Pen sont moins bien lotis.

Hollande néglige, méprise, ignore sa gauche. L'hystérisation du débat politique est telle qu'il n'aura plus ces voix-là. Le syndrome du "vote utile" qui lui avait permis une qualification au premier puis au second tour de l'élection présidentiel de 2012 jouera fortement moins. Mais Hollande se révèle tout aussi incapable de calmer le corps social. Ce n'est ni une injure ni une caricature que de souligner combien lui et son gouvernement s'obstinent à satisfaire systématiquement et exclusivement, et sur tous les sujets, l'optique patronale et/ou libérale: allongement de la durée de cotisation retraite, assouplissement du code du travail, réduction du coût du travail, loi Macron (entrée en vigueur cet été), soutien au diesel malgré le scandale VW, etc.

Inversement, l'équipe Hollande reste sourde, réticente ou peu volontaire à la plupart des demandes sociales d'où qu'elles viennent. Deux exemples cette semaine: il fallut attendre un an après la loi sur l'encadrement des stages en entreprises pour que le gouvernement publie enfin un décret de plafonnement du nombre de stagiaires en entreprise. Et encore, les modalités retenues pour le plafonnement en font une fausse contrainte (jusqu'à 15% du total des salariés, un seuil par ailleurs négociable...)

Autre exemple, la fronde judiciaire. Hollande lui-même a tenté de calmer le jeu. Jeudi, il a ainsi reçu des représentants syndicaux de la magistrature puis du milieu pénitentiaire. La semaine précédente, avocats  et huissiers manifestaient leur colère. Plus de trois années se sont écoulées depuis son accession à l'Elysée, et c'est comme si rien n'avait changé: après un quinquennat sarkozyste détestable et mémorable pour le corps judiciaire (réduction de postes, flambée de la délinquance, boulimie législative, remise en cause des juges, etc), ni Hollande ni Taubira ne sont parvenus à satisfaire les revendications ou, à défaut, calmer les inquiétudes et souffrances des professionnels de la Justice.

Juppé caracole en tête des sondages, mais le mur des primaires approche à grand pas. Semaine après semaine, Nicolas Sarkozy resserre l'étau. 

L'ancien monarque n'est pas à une vacherie près. C'est même à sa hargne outrancière qu'on le reconnaît. Cette semaine, voici une confidence de plus sur sa "jeunesse", incarnée par la petite Giulia - 4 ans - exhibée comme "arme anti-Juppé"  au micro de BFM ("On doit se dire : il est toujours jeune ! C'est dû au fait que j'ai une fille de 4 ans sans doute"). Son épouse Carla multiplie les publicités, comme cette dernière pour FORD, au slogan faussement prémonitoire ("et vous, quel virage allez vous prendre dans votre vie ?").

Même s'il fut oh combien ridicule à Moscou, Sarkozy a marqué des points en rencontrant Vladimir Poutine. "Sarko l'Américain" chipe les arguments pro-russes de François Fillon, et distance ses adversaires sur le terrain diplomatique. C'est une guerre de l'image, aussi futile fut-elle. Sarko tente de maintenir sa stature présidentielle. Ses micro-déplacements étrangers sans enjeu ni impact, qui restent plus dignes que des conférences rémunérées par des banques ou des émirats, sont évidemment anecdotiques si on les compare à l'activité diplomatique de l'actuel locataire de l'Elysée autrement plus fournie: cette semaine, Hollande a rencontré des représentants du gouvernement algérien, le premier ministre du Cambodge, les présidents de Guinée, de Pologne et d'Uruguay, et le chancelier  autrichien. Mais Sarkozy marque des points contre ses rivaux à la primaire.

"La Russie et l'Europe sont faites pour travailler ensemble (...) Discuter, s'écouter et se respecter, c'est la destinée de la France et de la Russie." Nicolas Sarkozy, 29 octobre 2015.

Enfin, et surtout, l'ancien monarque tient le parti, un parti recroquevillé sur son coeur de fans sarkozystes qui se déplaceront nombreux le jour venu du vote aux primaires. Cette semaine, la répartition des bureaux de vote pour la primaire de l'an prochain a été décidée. Elle accorde plus de bureaux, donc un émiettement des suffrages, aux zones où les sympathisants centristes sont les plus nombreux.


L'espoir
Pourtant, rien n'est perdu.

Qu'on se "rassure", la France n'est pas encore frontiste. Elle n'est pas davantage convaincue ni enthousiasmée par l'offre politique néo-conservatrice.

En premier lieu, le FN progresse peu en voix. Il profite d'abord de l'abstention des autres. Aux élections européennes où il s'auto-proclama "premier parti de France", le FN avait perdu deux millions de suffrages par rapport aux scrutins de 2012.

Jusqu'à maintenant, le "premier parti de France" n'attirait "que" 4 à 6 millions de supporteurs... sur plus de 50 millions d'adultes. Où est le raz-de-marée si ce n'est dans les gazettes et les salons politiques ? Le scrutin régional des 6 et 13 décembre prochains sera un nouveau test, une prise de température du niveau de xénophobie effrayée du pays. 

La "crise des migrants" peut renforcer l'Immonde. Tout y concourt: le spectre d'un afflux massif de réfugiés (alors qu'on ne parle que de quelques pourcentages de la population européenne), la description par les médias d'une Europe "assiégée" qui "se hérisse de murs" (alors que les seuls pays véritablement submergés sont les territoires limitrophes des zones de guerre - Liban, Turquie, etc),  les agitations anxiogènes de la droite furibarde et de l'extrême droite, et, "last but not least", l'utilisation d'une terminologie trompeuse pour affaiblir l'exigence morale: la novlangue réactionnaire préfère le "migrant" au "réfugié" victime des guerres du Moyen-Orient. Cela permet de mélanger ce dernier avec ces immigrés économiques que l'on fustige depuis des lustres. Cela facilite le discours xénophobe qui braille "la France aux Français" depuis l'aube des années 80. Même La Fondation Jean-Jaurès s'est égarée à commander un sondage trompeur, en retenant la terminologie "migrants" plutôt que "réfugiés". Même Le Monde titre sur "les réticences françaises" vis-à-vis des "migrants".

Vendredi 29 octobre, une journée macabre comme une autre, 22 personnes, dont 17 enfants, sont morts noyés dans la mer Egée au large de l'île de Lesbos.

En second lieu, l'hégémonie culturelle du néo-conservatisme et du libéralisme économique, les deux faces d'une même pièce réactionnaire, est certes réelle, mais fragile. Où avez vous vu un enthousiasme politique, des meetings enflammés, des files d'attente pour adhérer à LR ou au PS voire même au FN ?


L'analyse des votes, et non des sondages, confirme année après année que le premier parti de France est celui qui ne vote plus, cette cohorte majoritaire des sans-voix, par choix,  dégout ou indifférence. 

A force de prêcher le "réalisme" sur tous les sujets socio-économiques ou diplomatiques, les classes dirigeantes, largement aidées par les médias, sont parvenues à désintéresser le plus grand nombre du simple acte du vote. Pourquoi voter puisqu'il n'y a pas d'alternative ? François Hollande est certainement exemplaire de la démarche. Il a emprunté des voix à gauche, sur la frange citoyenne la plus volontaire à croire que le monde se change, pour ensuite suivre une autre politique au nom du "pragmatisme". Comment ne pas désespérer ?

Ce désintéressement de la chose publique est une victoire du conservatisme. Mais il n'est pas irréversible.

Les médias nationaux travaillent assurément à installer un tripartisme UMP-FN-PS, mais l'ampleur de l'abstention révèle combien il n'intéresse plus le plus grand nombre. Même pour le scrutin régional, nos médias refusent de donner la parole à d'autres voix politiques que ce trio rétréci. Mardi soir par exemple, Le Pen faisait ainsi le show face à Xavier Bertrand (LR) et un Pierre de Saintignon (PS) dans un débat à trois sans représentant des listes EELV/Parti de Gauche ou PCF.
"Ce n’est pas démocratique, donc je ne commente pas une mascarade pareille " Jean-Luc Mélenchon
Mais ce tripartisme est illusoire: le PS de gouvernement conduit un programme économique que la droite ne saurait renier. Et la droite emprunte à l'extrême Front ses arguments xénophobes. Autrement dit, ce tripartisme-là n'est qu'un bipartisme déguisé et mouvant en fonction des sujets.

Il y a donc de la place, idéologique, politique, pragmatique, pour une troisième voie, une vraie.



Ami(e) citoyen(ne), ne désespère pas.


24 octobre 2015

442ème semaine politique: comment Hollande évite certains sujets pour 2017


Comme Sarkozy en son temps, Hollande semble pris d'une boulimie grandissante de rencontres alors que la campagne du Grand Scrutin de 2017 approche. Il semble partout, sur tous les fronts. Et pourtant il fait le tri des sujets qu'il aborde, ... et des rencontres qu'il évite. Pire, de ses propos on ne retient rien, seulement quelques clichés d'embrassades et de serrages de mains. 

 

Rien n'accroche.

C'est l'abandon. Le découragement peut être.



François Hollande sifflé. 
Critiqué par les médias, il multiplie les rencontres avec les journalistes. Ceux qui ne sont pas invités crient à la connivence.  Lundi, il laisse Valls animer une "conférence sociale" vidée de son sens faute de propositions et d'échanges. Car Valls a fait retirer les "sujets qui fâchent" pour tenter de convaincre la CGT de venir, ce qu'elle ne fit pas.

Mardi à la Courneuve en Seine-Saint Denis, le président rate son opération de charme. Une centaine d'habitants lancent des slogans hostiles  -"Le changement, c’est pour quand ?" La zone est archi-bouclée par les CRS. Les images sont symboliques d'un pouvoir retranché. Pour Hollande, c'est un coup dur, lui qui a toujours eu le courage d'aller dans des banlieues qui effrayaient son rival Sarkozy. Dans une Maison de l’initiative économique locale, il déroule des mesures et des nouveaux crédits. Pour qui suit le traitement politico-médiatique de la vie des banlieues depuis quatre décennies, on a l'impression d'un éternel recommencement.

On n'écoute plus.

Hollande n'est pas allé à Calais. Il a laissé Bernard Cazeneuve, son ministre de l'intérieur, visiter les alentours du bidon-ville de sans-papiers et d'exclus qui s'est constitué sur place. De Calais partent régulièrement quelques vols en jet privé loué par l'Etat pour transférer des sans-papier dans des centres de rétention administratives ailleurs dans le pays. Sur place, Cazeneuve promet des renforts de sécurité pour "décourager" les demandeurs d'asile de venir s'y réfugier. A-t-il seulement compris que ces réfugiés cherchent à quitter les lieux et non s'installer ?

Jeudi, l'actuel président reçoit un autocrate africain, Denis Sassou-Nguesso du Congo. Il lui reconnaît "le droit de consulter son peuple". Lui a-t-il parlé de ces biens mal acquis sur la laquelle la justice française enfin enquête ? Deux propriétés immobilières ont été saisies cet été en région parisienne.

Hollande n'a pas commenté les propos neocons de son premier ministre. Vendredi, devant un club de journalistes, Valls regrette les hausses d'impôts - 58 milliards d'euros sur les ménages depuis 2009. Le "matraquage" fiscal s'est déroulé à part égale entre Sarkozy et Hollande, mais différemment. Le second a frappé plus durement les couches aisées que le premier. Qu'un premier ministre prétendument socialiste désavoue cette politique de redressement fiscal après deux décennies de réduction des impôts des plus riches et du capital a quelque chose de stupéfiant.

Le Figaro, forcément, applaudit.

Partout où il va, Hollande répète la bonne parole: la courbe du chômage va s'inverser !  Elle devrait enfin s'inverser, juste à temps pour l'élection présidentielle, l'an prochain. D'après l'UNEDIC, qui gère l'assurance chômage en France, le nombre de demandeurs d'emploi sans activité (catégorie A à Pôle emploi) devrait baisser de ... 59.000 l'an prochain, une décrue encore anecdotique. En revanche, le nombre de chômeurs à temps partiel lui continuerait sur sa lancée: +159.000 en 2015, +59.000 estimés en 2016.

Le Pen au centre du jeu
Toute la semaine, le landerneau politique s'agite sur la sixième invitation de Marine Le Pen par France 2 dans l'émission Des Paroles et Des Actes, en "prime time", à quelques jours du démarrage de la campagne des régionales. Depuis l'été, la chaîne travaillait avec la présidente du FN au menu des invités et contradicteurs de l'émission. On appelle cela du journalisme français, un curieux mélange de complaisance trouillarde avec les puissants, d'ignorance politique de la vie réelle, et de tropisme bi-partiste.

Nicolas Sarkozy téléphone même à Jean-Christophe Cambadélis, ce premier secrétaire du PS qu'il ne jugeait digne d'être son interlocuteur jusqu'à lors, pour coordonner une éventuelle action devant le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel. La chaîne finit par concéder d'inviter deux des rivaux de Marine Le Pen dans le Nord, un candidat socialiste inconnu et Xavier Bertrand. En fin d'après-midi, patatras ! Marine Le Pen se dégonfle et annule sa participation. La nouvelle star des écrans télévisés jugeait "cavalier"  qu'on lui impose des contradicteurs.

Cette affaire dépasse le fiasco. L'attitude de le Pen est grand-guignolesque, à la hauteur, très basse, de nos médias nationaux. France 2, comme d'autres, continue de renforcer le tripartisme UMP/FN/PS alors qu'une majorité des électeurs, par l'abstention ou leur vote, les délaisse. LR et le PS couinent par hypocrisie, trop heureux de laisser le FN au centre du jeu.

Car, par calcul politique, l'extrême droite est au centre de la vie politique française. Le match retour Sarkozy/Hollande n'aura pas lieu au second mais au premier tour, face à l'ombre détestable de Marine Le Pen. L'ancien monarque chipe une à une les outrances xénophobes et délires politiques de sa concurrente pour tenter de convaincre ses électeurs. L'actuel locataire de l'Elysée, sentant son bail précaire s'il était jugé sur son seul bilan, rêve d'une réélection à la Chirac 2002, un référendum anti Le Pen qui le propulserait dans les sommets.

Ces calculs ne mènent rien, ou plutôt au pire. Sarkozy valide les pires bêtises de Le Pen dans l'esprit d'une fraction grandissante de l'électorat: islam, immigrés, délinquance, réfugiés, tout est amalgamé. Sarkozy agite les peurs, Le Pen n'a plus rien à faire. Hollande endort les foules.

Drame hystérisé
Un accident de la route, vendredi au petit matin, près de Puisseguin en Gironde. 43 morts, un vrai carnage, des personnes âgées pour l'essentiel qui partaient en excursion; le président qui intervient depuis l'Elysée, les premières critiques contre l'état des routes départementales et la loi Macron qui libéralise le transport en autocar.

Plus tard dans la journée, Hollande file en Grèce. Les créanciers européens y ont aussi dépêchés leurs représentants pour faire pression sur le gouvernement grec afin qu'il facilite les saisies immobilières en cas de non-paiement des traites aux banques.

En Grèce, le protocole d'accueil est d'abord glacial, mais Hollande parvient à se faire ovationner au parlement grec à Athènes. Il est trop heureux de se voir applaudir par une gauche caricaturée en "radicale" il y a à peine 6 mois, qui a échoué provisoirement son combat contre l'Union européenne, la banque centrale et le FMI.  En France, Hollande évite évidemment Mélenchon ou son opposition de gauche. Mais en Grèce, il jubile.

"François a été une des personnes qui m’ont convaincu que je me devais d’accepter un compromis difficile" explique publiquement Alexis Tsipras. Le premier ministre grec n'a plus que cet allié en Europe. Et la politique est une affaire d'alliances. Sur place, Hollande a encore répété qu'il n'était pas favorable à une annulation même partielle de la dette grecque.

Avec des alliés comme cela...

17 octobre 2015

441ème semaine politique: ce que Jean-Luc Mélenchon a compris. Et pas les autres.



Marine Le Pen est restée silencieuse. Nicolas Sarkozy est resté prévisible, troublé après de nouvelles accusations de fraude par un ancien proche. Manuel Valls est resté inaudible après son voyage enthousiaste dans la dictature saoudienne.


Seul Jean-Luc Mélenchon a compris ce qui se passait.


La fraude
Nicolas Sarkozy pouvait ignorer les déclarations de Silvio Berlusconi ("obsédé par l'argent")
ou de Patrick Buisson ("Un bon candidat, mais un mauvais président") à son encontre. Il y avait pire.
Jérôme Lavrilleux a tout balancé, puisque c'est la guerre des droites à nouveau. L'ancien directeur de campagne de Sarkozy en 2012, s'est lâché devant les colonnes de l'Obs. Et il a même accusé Sarko de lâcheté.
"Il se défausse, il vit dans un monde irréel et ne sait pas assumer. Les grands chefs sont pourtant ceux qui assument" Lavrilleux à propos de Sarkozy.
En cause, la révélation, par la presse, que Sarkozy avait confié aux enquêteurs de l'affaire Bygmalion, dans le huit-clos de leurs bureaux, qu'il ne savait rien mais que Copé avait forcément manigancé tout seul cette incroyable fraude aux règles de financement électoral. Cette trahison de Sarkozy ne passe pas chez Copé. Même les époux Balkany, dont la Justice a fini par cerner l'ampleur de la fortune et de la fraude présumée, n'ont rien balancé contre Sarkozy.

Lavrilleux, proche de Copé, agit à charge et sur commande. "Les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 ont dérapé, et pas seulement le budget consacré aux meetings. Il ne faudrait plus appeler cette affaire 'Bygmalion', mais celle des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy".

Mercredi à Limoges, le trouble de Sarkozy était notable. Sur l'estrade d'un meeting régional pour soutenir une femme d'affaires désignée candidate,  l'ancien monarque bafouille quelques formules incompréhensibles qui font le bonheur du Petit Journal de Canal+: "Je voudrais leur dire qu'on a reçu le coup de pied au derrière mais que c'est pas parce que vous voulez renverser la table que vous descendez de la voiture dont vous vous abstenez de choisir le chauffeur."

Une presse aveuglée par ces déconvenues croit que Sarkozy est mal parti pour le scrutin présidentiel de 2017: déconsidéré au centre à cause de ses outrances frontistes, peu crédible à cause de son bilan, caricaturé par lui-même et dépassé par ses propres casseroles judiciaires, il a pourtant toutes ses chances. D'abord, il y a fort à parier qu'il gagnera une primaire à droite réduite au corps électoral des ultra-fans sarkozystes. L'ancien monarque a réduit les adhérents à quelques dizaines de milliers de supporteurs. Cela suffira pour remporter la primaire contre un Juppé qui travaille davantage les sondages que son électorat primaire, et un Fillon qui multiplie les bourdes.

La colère
Des policiers étaient en colère, mercredi, sous les fenêtres de la Garde des Sceaux, contre le "laxisme des juges". Des avocats aussi, mais ailleurs. Ils protestent sur la trop faible rémunération de l'aide juridictionnelle, celle-là même qui sert aux prévenus les plus démunis.

Mais ces colères-là restent anecdotiques dans le débat national à côté d'une autre inquiétude.


"La résistance et la colère doivent être plus contagieuses que la peur." Cette simple phrase lâchée sur les réseaux sociaux a effrayé et indigné. Jean-Luc Mélenchon a encore choqué les bonnes âmes. Mardi matin sur RMC, découvrant quelques heures plus tôt que cinq salariés d'Air France soupçonnés de violences contre le DRH de la compagnie le 6 octobre dernier avaient été arrêtés au petit matin à leur domicile puis placés en garde à vue, le leader du Front de gauche exprime sa solidarité avec les arrêtés. "On ne va pas chercher à 6 heures du matin dans leur lit des gens qui n'ont aucune intention de s'enfuir. (...) On n'a pas été chercher Cahuzac à 6h du matin". Là est l'argument, central et justifié, contre ce double poids. Après le scandale socio-économique - Air France, ses 2000 nouveaux licenciements pour 100 millions de CICE, la preuve de l'inefficacité d'un pacte irresponsable - le désastre politique. Car comment qualifier l'image que renvoie un gouvernement qui laisse/autorise/ordonne à la police d'arrêter des salariés au petit matin devant leur famille. Mélenchon est seul, bien seul, a comprendre ce qui se trame parmi nos dirigeants nationaux.
"Monsieur Bourdin, atterrissez ! C'est la France ici, ce n'est pas la monarchie !"
Pour ses contradicteurs, l'occasion était trop belle de fustiger cet appel à la colère rapidement assimilée à un appel à la violence.



Sacrilège et tremblements ! Emoi dans les rédactions ! Vapeurs à Solférino ! Le quotidien libéral l'Opinion publie une fausse pub du Front de gauche devant une affiche figurant Hollande et Valls la chemise déchirée avec ce slogan détourné: "demain on leur enlève le bas". Une caricature que Melenchon reposte avec humour sur sa page Facebook.  Sur Europe 1, l'ancien compagnon-philosophe de Carla Bruni, Raphaël Enthoven, s'exclame: "Comment Jean-Luc Mélenchon peut-il demander à la loi de ne pas être la même pour tous ?" Dans les colonnes de Challenges, l'économiste libéral Philippe Manière renchérit: Mélenchon "refuse" l'état de droit. "Air France, les mots de trop" s'indignent les Echos.

La théâtralisation de la sanction contre une poignée de salariés d'Air France qui ont dérapé dans l'émotion et la colère est un spectacle honteux, désespérant, et grossier. Aussi désespérant et grossier que ce nouvel hallali médiatique sur le seul leader national à avoir exprimé une solidarité avec des salariés pris dans une instrumentalisation politique assez lunaire.

Bizarrement, rares ont été ceux à commenter l'assourdissant silence de Marine Le Pen ou les commentaires de son triste sire Florian Philippot sur cette affaire ("Quand on agresse quelqu'un, on est un voyou"). Les dirigeants du FN, si prompts à parler "peuple", rappellent involontairement de quel côté du bâton ils sont en réalité.

Au gouvernement, ou plutôt à l'Elysée, on commence à peine à réaliser la bévue de cette théâtralisation.  Visitant une bourse du travail, Emmanuel Macron évite un pot de crème-dessert jeté par une représentante syndicale en colère, et les banderoles de la CGT à l'entrée du bâtiment. Visitant l'usine STX à Saint-Nazaire, où il croyait retrouver des salariés heureux de la reprise des commandes, François Hollande est tout interloqué quand deux représentants CGT au calme froid refusent de lui serrer la main et rappellent que STX licenciera quand même 40 personnes: "Il n'y a pas de politesse à avoir, il y a des actes concrets à faire."


Échange entre Francois Hollande et Sebastien... par OuestFranceFR

Le ridicule
Vendredi 16 octobre, Manuel Valls, la mèche trop courte pour qu'elle vole au vent sous les assauts de la Tramontane, inaugure un mémorial au camp de Rivesaltes, où des milliers de républicains espagnols, juifs, harkis, et tziganes, furent internés entre 1939 à 1964. Il a les mots justes, évidents, républicains: "Ce camp de Rivesaltes est là pour rappeler, pour dire haut et fort ce qui, pendant trop longtemps, s'est murmuré tout bas. Il est là pour reconnaître toutes les mémoires, toutes les douleurs, pour n'en oublier aucun."

Le même jour de ces déclarations, on apprenait que l'Etat se pourvoyait en cassation après la confirmation de sa condamnation par la cour d'appel de Paris pour contrôle au faciès.

On aurait presque oublié son déplacement de début de semaine. Dans la chaleur d'un émirat, il marche, visite, sourit, accompagné d'une centaine de patrons espérant des contrats commerciaux et d'une cohorte de ministres. Même l'inutile Jean-Marie le Guen, ministre en charge des relations avec le parlement s'est égaré dans ce voyage en Arabie Saoudite: allait-il rencontrer un député des Français de l'étranger ?. En début de semaine, donc, Manuel Valls, le teint trop rose, était radieux en Arabie Saoudite. On dénombre quelque 110 décapitations en place publique depuis le début de l'année mais rien n'y fait. Valls est lyrique sur l'estrade. Il en rajoute, il surjoue. De retour à Paris, il n'écoute pas les critiques. La real-politik commerciale a ses raisons que le coeur doit ignorer. Hollande refuse de livrer deux navires Mistral à une Russie coupable d'ingérence militaire et d'exactions en Ukraine. Ce qui fait hurler à gauche et à droite, de Mélenchon à Fillon. Valls n'a pas de souci à parader au micro d'une estrade: "venez investir en France !"


Et Hollande ?

Il pose devant un glacier fondu en Islande.

Voilà.





12 octobre 2015

Il n'était pas dans le coma. #AirFrance

Des salariés d'Air France ont été interpelés ce matin. Pour quatre d'entre eux, la police est arrivée au petit matin à leur domicile.

La suite de l'enquête promet.

Le vigile d'Air France un temps dans le coma ne l'était pas. Un simple évanouissement. L'ensemble de nos journaux avaient répété la nouvelle d'un coma comme pour mieux choquer, la semaine passée.

Finalement, même la police reconnut les faits. 

"Que s’est-il passé lors des altercations ? La plainte d'Air France fait aussi mention des violences commises sur quatre personnes et non pas sept. Lundi soir, deux victimes seulement, des cadres, s'étaient signalées à la police. Les deux cadres molestés ont déjà déposé plainte. Mais selon nos informations, il ne s’agit pas des salariés molestés, aperçus sur les images, avec des chemises en lambeaux. Quant au vigile, qui, d'après un porte-parole de la compagnie, était brièvement "tombé dans le coma", il est en réalité "tombé dans les pommes", nous informe un policier. Ce dernier précise que la victime a eu ce malaise après avoir été étranglé dans la bousculade. Il a pu rentrer chez lui dans l'après- midi."

(source)

10 octobre 2015

440ème semaine politique: la France, de la fracture à la violence.

Crédit: DoZone Parody

C'est peut-être la troisième guerre mondiale. Mais pour l'heure, c'est surtout encore la crise et la stupéfaction. La France politique ne débat plus, elle s'invective. Et quand quelques salariés furibards déboulent pour lyncher le DRH d'une entreprise baptisée France, c'est la cata.  De la fracture à la violence, il n'y a qu'un pas que certains semblent emboiter avec plaisir et irresponsabilité.



Troisième guerre mondiale
Certains évoquent le début d'une troisième guerre mondiale.

La Russie a attaqué les rebelles syriens, sans distinction de savoir s'il s'agissait de Daech ou des rebelles anti-Daech. Alors que la guerre en Ukraine se poursuit, Vladimir Poutine a aussi massé des troupes à la frontière afghane, devant la progression militaire des Talibans dans le Nord du pays. A Kundunz, une frappe aérienne américaine a détruit un hôpital tenu par MSF. C'est un crime de guerre, assurément, même si Barack Obama a présenté des excuses.

Plus loin en Irak, l'armée française a également bombardé des positions de l'Etat islamique.

La Turquie retombe dans la dictature et les combats intérieurs. Samedi 10 octobre, un attentat contre une manifestation pour la paix d'opposants au gouvernement fait 47 morts (bilan provisoire).

En Palestine et en Israël, les meurtres se succèdent aux assassinats, de part et d'autres.

En France, le pays se disloque sous le triple effet d'une crise qui dure, d'une déception politique qui se généralise et de l'agi-trop agressif de quelques minorités irresponsables.

Nadine et Claude
Toute la semaine, Nadine Morano, élue locale et ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, n'en finit pas de répéter combien "l'invasion islamiste de nos campagnes" l'indigne, et qu'elle avait raison de parler de "race blanche" la semaine précédente.

On a beau lui expliquer que l'espèce humaine n'est qu'une race, rien n'y fait. Le feuilleton fait les choux gras de la presse et des humoristes. Morano sait ce qu'elle fait. Et si Nicolas Sarkozy finit par lui retirer la tête de liste d'une liste régionale pour le scrutin de décembre, Morano a réussi son coup, creuser un peu davantage la digue qui sépare la République et de l'Immonde.

Nicolas Sarkozy fait des meetings, entre référendums internes contre les immigrés et saillie contre les réfugiés, il fait mine d'être satisfait de l'exclusion de Morano. Débordé sur sa propre droite, lui qui court après la Marine, il tente de contenir.

Un autre feuilleton, judiciaire celui-là, n'en finit pas de ravir les gazettes. La Justice française réclame une trentaine de mois en prison mais avec sursis et 75000 euros d'amende à l'ancien vizir de Sarko, Claude Guéant. C'est touchant et sympathique quand on sait qu'un cambriolage sans violence vous envoie habituellement quelques mois dans l'enfer d'une prison surpeuplée. L'ancien ministre de la police a piqué dans les caisses de la police, en cash et sans le déclarer, quand il était directeur de cabinet de Sarkozy à l'intérieur.

"France is in the air"
Lundi, une autre violence a stupéfait le pays. Un DRH la chemise arrachée, le regard hagard, évacué d'une salle de négociation. Nous sommes en 2015, vous êtes en 2015. Nous sommes la France, pays névrosé où la violence physique répond à la violence sociale. Les commentaires sont prévisibles. Une partie de la "vrauche" justifie l'acte violent, elle n'a pas le choix. La violence de l'acte, filmé et sur-diffusé, effraye les libéraux et les conservateurs.

Lundi, un comité central d'entreprise (CCE) à Air France a dégénéré. La direction annonce 2.900 suppressions de postes supplémentaires. Une cohorte de salariés font irruption et manquent de lyncher le directeur des Ressources Humaines qui fuit les lieux torse nu, la chemise arrachée. La photo de ce dernier escaladant le grillage de l'établissement frappe les esprits neo-conservateurs.

© KENZO TRIBOUILLARD - LePoint
Air France est un symbole à plus d'un titre: elle a touché une centaine de millions d'euros de CICE depuis 2 ans, tout en supprimant 3.000 postes par an depuis 6 ans. L'Etat-actionnaire y est minoritaire à l'image du gouvernement de la République désormais incapable de réguler le pays; le dialogue social n'y existe plus, à l'image de ces syndicats non-représentatifs mais éructant et de ce MEDEF méprisant. La compagnie ne sait plus où voler entre low-cost et qualité, à l'image d'un pays en déperdition politique.

Face aux violences (7 blessés dont un vigile dans le coma), Nicolas Sarkozy parle de "chienlit", Manuel Valls de "voyous", Emmanuel Macron de "personnes stupides" pour désigner les agresseurs.  Ces trois-là pensent à leur propre chemise. Ségolène Royal, pourtant ministre, conseille à son collègue Macron d'"éviter les mots qui blessent". La presse commente de concert, à quelques rares exceptions gauchistes, pour fustiger les violences. A l'inverse, une part de la "vrauche" rejoint la CGT pour justifier. Sur Twitter, ça raille, moque, fustige ou applaudit. Twitter est toujours ce thermomètre désespéré enfoncé dans le cul des plus enragés.

Les cris d'orfraie contre ces violences sont aussi exagérés que les justifications contreproductives. Comprendre la rage et la colère est indispensable. Jean-Luc Mélenchon ne dit rien d'autre d'ailleurs en demandant d'avoir de la "compassion pour les travailleurs" menacés de licenciement et sous le coup de gel de salaire depuis 5 ans. Mais minorer voir excuser une tentative de lynchage, tranquillement depuis son clavier ou son salon, parait irresponsable quand on mesure l'état de fragilité politique et sociale du pays.

La bascule vers la violence n'arrange rien. La violence est facile. Elle est contreproductive puisqu'elle n'appelle aucune autre réponse que la violence d'Etat. La période actuelle est ainsi traversée par des colères, certaines sincères, d'autres cyniques.

La rage saine
Plus frappante, mais moins commentée, la longue interpellation d'un quarteron de dirigeants d'Air France, lors du même CCE,  par une hôtesse de l'air au bord des larmes et qui réclame de la considération, illustrait mieux que l'accès de violence irresponsable la rage sourde des salariés. La scène était spontanée, filmée par un collègue et non arrangée devant des médias. Cette sortie fait du bien en ce qu'elle exprime simplement, à l'abri du jeu médiatique mais aux yeux de tous en même temps grâce à sa publication sur les réseaux sociaux, la réalité de la violence sociale dans certaines entreprises.

On est loin des diversions démagogiques sur l'islam ou la fin des civilisations. On est au bureau, entre collègues. Certains sont cadres, d'autres pas. Certains vont conserver leur job, d'autres pas.




La France frontiste ?
Au parlement européen à Bruxelles, la délégation frontiste est quasiment au complet ce vendredi. Il y a du lourd dans l'hémicycle. Hollande et Merkel au micro, qui répondent aux interpellations des groupes parlementaires. En France, ces occasions de parole directe, contradictoire et publique entre le président et un élu de la République sont rarissimes.

Marine Le Pen, micro devant et sourire en coin, jette son discours à la face des impétrants avec sa violence habituelle. Elle traite Hollande de "vice-chancelier et administrateur de la province France". Elle s'accapare avec gourmandise l'entièreté du vocabulaire souverainiste et de la critique de gauche contre les ravages de l'euro. Les applaudissements sont maigres et limités au représentants de l'extrême droite européenne qui composent son groupe.

A Bruxelles devant Hollande, Marine Le Pen ment en criant qu'elle est "la représentante du peuple français." Faut-il rappeler qu'elle caracole en tête des sondages par dépits et abstention d'une majorité de nos concitoyens ? Que ses "25%" des suffrages au scrutin européen ne représentaient qu'une douzaine de pourcentage du corps électoral français ? Les Français ne sont pas devenus frontistes. Mais ils sont en passe de laisser les clés du pouvoir, local ou national, à l'Immonde, par dépit et abandon.

Bref, Marine Le Pen ce jour-là attaque à Hollande au nom du des extrêmes-droites européennes. Lequel lui répond, droit dans les yeux, avec une rage également sourde qui surprend l'auditoire.

François Hollande mouche Marine Le Pen.
"La seule voie possible pour celles et ceux qui ne sont pas convaincus de l’Europe, c’est de sortir de l’Europe tout simplement. Il n’y a pas d’autre voie. Celle-là est terrible, mais elle est celle de la logique. Sortir de l’Europe, sortir de l’euro, sortir de Schengen et même, si vous pouvez, sortir de la démocratie, parce que parfois, en vous entendant, je me pose cette question."
Les applaudissements sont nourris, même à droite.

Cette scène, inédite, illustre peut-être ce qui se prépare pour le second tour de la présidentielle de 2017. Hollande est loin d'être qualifié, sa popularité est au plus bas, comme celle de son rival de 2012, mais cet accroc était le premier échange direct entre les deux prétendants.

Ailleurs, un moment d'espoir. Une pétition contre le TAFTA, ce traité négocié clandestinement pour libéraliser davantage le commerce entre l'Europe et les Etats-Unis, a largement franchi le cap des 3 millions de signatures, dont 360.000 en France. Le collectif "stop Tafta" remet le texte et la liste des signataires à la Commission européenne.

Marine Le Pen n'a pas signé.

Qui en doutait ?


"Peut-on encore débattre en France ? Entendez : peut-on encore confronter des opinions contradictoires (c'est le principe même du pluralisme démocratique) sans diaboliser, excommunier, anathémiser le contradicteur ?" Jean-François Kahn


3 octobre 2015

439ème semaine politique: Comment Daech pourrit nos vies

L'Etat islamique, autrement appelé Daech, occupe nos esprits. Il est directement ou indirectement partout, et tous les jours dans l'actualité occidentale.


L'Ukraine effacée
Fashion Week à Paris. Un défilé s'invite au Louvre. La capitale est placardée d'affiches porno-chic et traversée de cohortes de berlines noires aux vitres  fumées dans les beaux quartiers. Vendredi, les embouteillages sont monstrueux. La Fashio Week est peut-être le seul évènement du moment non-pollué par l'Etat islamique.

Vendredi, à Paris, trois chefs d'Etat étrangers déboulent pour discuter de la situation en Ukraine. Hollande reçoit Merkel, Poutine et l'Ukrainien Porenchenko à l'Elysée. Officiellement, on parlera Ukraine. Les dix-sept heures de négociations en février dernier pour déboucher sur le compromis de Minsk n'ont finalement servi à rien. La Russie agite et arme toujours des séparatistes dans le sud du pays. Des élections séparatistes sont prévues en octobre. Mais l'Ukraine est rapidement évacué de l'agenda. La Russie vient de bombarder des positions syriennes pour soutenir Bachar el-Assad.
"Ce que j'ai rappelé à Vladimir Poutine, c'est que les frappes doivent concerner Daech et uniquement Daech" François Hollande, 3 octobre 2015.

La diversion
A Paris comme à Berlin, ou à Moscou, on pense à Daech. Encore, toujours, partout, tout le temps. L'Etat islamique est cette version territorialisée d'Al-Qaida qui occupe nos esprits quotidiennement. Bien sûr, cela permet aussi, surtout en France, d'aborder d'autres sujets qui véritablement affligent la réalité socio-politique des Français. Daech et par extension "la menace islamique" sont d'abord de belles diversions.

On oublie presque Emmanuel Macron. Le jeune ministre s'est trompé de camp. Il l'avoue sans conteste. Macron à droite parmi la droite ne serait rien tant sa parole n'est qu'une version fade du Comité des Forges. Macron à droite mais parmi la gauche apparait au contraire comme une icône de modernité pour quelques éditocrates. Par chance, l'homme a confié récemment qu'il n'entendait pas être député en 2017. Nous attendons son départ. Macron est comme Olivier Stirn, une comète de compromission promise à l'oubli rapide.

On oublie l'interview de Sarkozy aux Echos sur la politique économique de Hollande. L'exercice est difficile. Sarkozy est habituellement occupé à courir après les thèses frontistes sur l'immigration, la délinquance, le grand remplacement et le chômage. Mais en matière économique, l'ancien monarque a quelque mal. Aux Echos, il confie quelques nouveaux points de surenchère néolibérale: la suppression des accords de branches au profit d'accord d'entreprises; le référendum de salariés pour court-circuiter les syndicats; l'assouplissement des règles de licenciement et la suppression de la référence aux 35 heures pour le calcul des heures supplémentaires.
"Toute entreprise qui souhaitera s'exonérer des 35 heures devra pouvoir le faire. C'est la liberté qui doit primer." Nicolas Sarkozy, 30 septembre 2015.
On oublie le chômage, la précarité, la pauvreté, les difficultés du plus grand nombre. Daech est une opération médiatique qui crée des diversions puissantes et stupéfiantes.


L'obsession
Ses exactions hystériques ont provoqué la fuite de milliers de réfugiés. Cette semaine encore, des "migrants" bloquent le trafic d'EuroTunnel. D'autres, une trentaine, sont découverts à peine vivants dans un camion réfrigéré. Et Marine Le Pen qui se voit déjà présidente de la Région Nord-Picardie prévient qu'elle "mettra le barouf" pour expulser tous ces "migrants" à Calais qui s'agrègent pour essayer de passer au Royaume Uni. "Maintenant, l’avenir est entre vos mains, ce sera la vague Bleu Marine ou les vagues de migrants" déclare-t-elle lors d'une meeting électoral sur place. Le Pen-fille surfe sur la vague d'inquiétude comme Nicolas Sarkozy la semaine précédente.  "Submersion migratoire" ou "terrorisme islamiste", la surenchère est facile, les outrances naturelles pour ces experts en discours anxiogènes.

Les délires fanatiques et filmés de Daech aident à agiter les opinions occidentales. Ses outrances ont libéré la parole d'une poignées de fanatiques locaux et généré une méfiance générale contre l'islam. A l'inverse de la répression barbare mais discrète du régime saoudien, Daech organise le spectacle mondial de ses outrances, grâce aux réseaux sociaux et à l'internet video.

Le parallèle nazi
La démarche n'est pas sans rappeler celle des nazis en 1933. Hitler flanqué de Goebbels a très vite, et très tôt, compris le pouvoir de l'image et du son. L'Etat nazi a réquisitionné l'industrie cinématographique allemande au service de ses délires de race pure et de domination aryenne. L'Etat islamique s'invite

Le parallèle Etat nazi/Etat islamique comporte des dangers. Daech n'est pas l'islam. Mais les esprits faibles ont vite fait de sombrer dans l'amalgame.

En France, Daech a libéré la parole de quelques prédicateurs. Il suffit d'un salon d'information sur l'islam à Pontoise, près de Paris, consacré cette année à "la femme musulmane" pour voir débouler quelques imams salafistes et une ONG islamique détestable baptisée BarakaCity. Le fondateur de cette dernière, quelques heures après ce salon contesté, se répandait sur Twitter de messages louant la polygamie comme rempart contre l'adultère.

Sans commentaire ?

Qu'une élue locale socialiste, Céline Pina, s'indigne de cette régression publique, et son propre parti lui tombe dessus. Le PS est en état de mort cérébrale, coincé entre son refus de dénoncer les dérives anti-laïques et répressives des fondamentalistes et un discours diplomatique officiel anti-Daech.

Le successeur de Massoud ?
Le monde, surtout médiatique, manque d'une figure mondiale et musulmane de la résistance à Daech/Dark Vador. Ces derniers jours, la figure du commandant Massoud, assassiné deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001 parce qu'il représentait le dernier rempart afghan contre Oussama Ben Laden, a refait surface à l'occasion de l'anniversaire de sa mort. Massoud était musulman et laïque. Il incarnait la résistance afghane contre Ben Laden. Il avait quelques soutiens fragiles en Occident.

Massoud était un héros qui se déclarait favorable, quelques semaines avant sa mort, aux droits des femmes à l'éducation, le vote et l'éligibilité dans un pays, le sien, où le régime taliban venait d'abattre sa chape de plomb réactionnaire.

Qui est le successeur de Massoud aujourd'hui ?

Plutôt Assad que Daech ?
L'administration Hollande est opposé à tout rapprochement avec Assad. Depuis trois ans déjà, Hollande s'est démarqué de son prédécesseur Sarkozy. Laurent Fabius, samedi 26 septembre, le rappelle à nouveau devant l'Assemblée générale des Nations unies.

Poutine réclame au contraire à l'OTAN une alliance avec Bachar el-Assad pour vaincre l'Etat islamique. Vladimir Poutine a déclenché des frappes aériennes en Syrie. Bizarrement, les forces russes semblent avoir épargné les forces de Daech. L'opposition syrienne à Bachar el-Assad a en revanche subi des pertes:  "Jusqu’ici les Russes ont plutôt concentré leurs frappes sur l’opposition modérée que sur Daech et Al-Qaida" explique Laurent Fabius. Poutine joue un coup de maître devant les regards médusés des diplomaties occidentales. En quelques semaines, et alors que la lutte contre Daech patine, il a remis en selle Assad. Et il peut compter sur l'Iran voisin avec lequel les Etats-Unis viennent de se rabibocher.

Le raccourci Staline
En France, cette position est soutenue par un large spectre politique: Marine Le Pen, bien sûr, dont le Front national est financé par des emprunts russes, ne cache pas ses accointances avec le régime syrien. Mais ailleurs à droite (Jacques Myard), et même à gauche (Mélenchon, Védrine), certains défendent également cette position au nom du réalisme politique: "N'oublions qu'au moment de combattre Hitler, il a fallu s'allier avec Staline qui avait tué plus de gens qu'Hitler" écrit Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères.  François Fillon ne disait pas autre chose en avril dernier: "Si on veut trouver une solution en Syrie, il faudra la trouver avec la Russie et l’Iran !"

Ces comparaisons historiques n'ont aucun sens. Staline était allié avec Hitler grâce au Pacte germano-soviétique de 1939. Les Alliés (USA, Royaume Unis etc) n'ont pas convaincu la Russie stalinienne de rejoindre la résistance contre Hitler. Staline a rejoint les Alliés après qu'il eut été attaqué par surprise en juin 1941 par Hitler.

Cette réécriture de l'Histoire par des esprits pourtant cultivés est à peine surprenante.

Le compromis Obama
Obama a trouvé la formule magique: ok pour s'appuyer sur lui, mais à condition de définir son "retrait programmé"  une fois la victoire contre Daech. "Oui, a t-il dit, le réalisme nous impose un compromis pour mettre un terme au combat et mettre Daech hors d’état de nuire –mais le réalisme nous impose aussi le départ programmé d’Assad et la mise en place d’un nouveau dirigeant à la tête d’un gouvernement d’union désireux de mettre un terme au chaos et de reconstruire la Syrie".

On sourit.

Le blocus inefficace contre Daech
L'Europe achète encore du pétrole à l'Etat Islamique, mais par des voies détournées et tortueuses de la Turquie aux stations services de l'Ouest , un trafic clandestin et illicite qui permettrait à l'EI d'engranger entre 1,5 et 3 millions de dollars par jour.


Les migrants
La guerre au Proche-Orient a provoqué un afflux de réfugiés. Pour s'autoriser un tri et effacer l'exigence morale, la classe politique préfère parler de "migrants", concept étrange qui permet le tri dans les étrangers.

Quelques maires de la République désagrégée réclament le droit au tri parmi les migrants pour n'accueillir que des chrétiens.

En France, la parole est libre, et les cons en profitent.

Le cas Morano
Imaginons quelque responsable politique français s'exclamer qu'il ne veut pas d'une France juive alors que les premières cohortes de réfugiés juifs fuyant les persécutions nazies déboulaient en France. Ces responsables français ont existé, ils s'appelaient Laval, Pétain ou Céline. Entre 1933 et septembre 1939, quelque 300.000 juifs allemands et autrichiens avaient fui leur pays.

En France, en 2015, malgré de nombreuses cérémonies de rappel de cette effroyable période à l'occasion du 70ème anniversaire de la défaite nazie, l'Histoire bégaye.

"Je n'ai pas envie que la France devienne musulmane" crie Morano sur le plateau télévisée d'une chaîne de télévision publique française.


"ONPC" - Nadine Morano : la France, un pays "de... par LePoint

Il faut donc malheureusement parler de Nadine Morano. L'élue de droite, ancienne sarko-fan, s'est encore distingué d'une bêtise crasse sur les ondes télévisuelles: "la France est un pays de race blanche." D'une sentence, elle réhabilitait le concept racial des idiots, et l'image théorique d'une France blanche déconnectée de sa propre réalité historique. Même les têtes dirigeants du Front national "normalisé" purent se régaler à afficher leur désaccord avec Morano: "Je ne considère pas que pour être français il faille être blanc" déclara Florian Philippot. Il fallut une semaine de micro-polémiques parisiennes que Nicolas Sarkozy lui-même se résolve à destituer Morano de la tête de liste LR/UDI aux élections régionales de décembre en Meurthe-et-Moselle.



Ainsi Daech s'immisce partout dans notre vie quotidienne, politique, sociétale. L'Etat islamique bouscule une France fatiguée par une décennie de crise économique et d'impasse politique.

Ami laïque, résiste.