3 octobre 2015

439ème semaine politique: Comment Daech pourrit nos vies

L'Etat islamique, autrement appelé Daech, occupe nos esprits. Il est directement ou indirectement partout, et tous les jours dans l'actualité occidentale.


L'Ukraine effacée
Fashion Week à Paris. Un défilé s'invite au Louvre. La capitale est placardée d'affiches porno-chic et traversée de cohortes de berlines noires aux vitres  fumées dans les beaux quartiers. Vendredi, les embouteillages sont monstrueux. La Fashio Week est peut-être le seul évènement du moment non-pollué par l'Etat islamique.

Vendredi, à Paris, trois chefs d'Etat étrangers déboulent pour discuter de la situation en Ukraine. Hollande reçoit Merkel, Poutine et l'Ukrainien Porenchenko à l'Elysée. Officiellement, on parlera Ukraine. Les dix-sept heures de négociations en février dernier pour déboucher sur le compromis de Minsk n'ont finalement servi à rien. La Russie agite et arme toujours des séparatistes dans le sud du pays. Des élections séparatistes sont prévues en octobre. Mais l'Ukraine est rapidement évacué de l'agenda. La Russie vient de bombarder des positions syriennes pour soutenir Bachar el-Assad.
"Ce que j'ai rappelé à Vladimir Poutine, c'est que les frappes doivent concerner Daech et uniquement Daech" François Hollande, 3 octobre 2015.

La diversion
A Paris comme à Berlin, ou à Moscou, on pense à Daech. Encore, toujours, partout, tout le temps. L'Etat islamique est cette version territorialisée d'Al-Qaida qui occupe nos esprits quotidiennement. Bien sûr, cela permet aussi, surtout en France, d'aborder d'autres sujets qui véritablement affligent la réalité socio-politique des Français. Daech et par extension "la menace islamique" sont d'abord de belles diversions.

On oublie presque Emmanuel Macron. Le jeune ministre s'est trompé de camp. Il l'avoue sans conteste. Macron à droite parmi la droite ne serait rien tant sa parole n'est qu'une version fade du Comité des Forges. Macron à droite mais parmi la gauche apparait au contraire comme une icône de modernité pour quelques éditocrates. Par chance, l'homme a confié récemment qu'il n'entendait pas être député en 2017. Nous attendons son départ. Macron est comme Olivier Stirn, une comète de compromission promise à l'oubli rapide.

On oublie l'interview de Sarkozy aux Echos sur la politique économique de Hollande. L'exercice est difficile. Sarkozy est habituellement occupé à courir après les thèses frontistes sur l'immigration, la délinquance, le grand remplacement et le chômage. Mais en matière économique, l'ancien monarque a quelque mal. Aux Echos, il confie quelques nouveaux points de surenchère néolibérale: la suppression des accords de branches au profit d'accord d'entreprises; le référendum de salariés pour court-circuiter les syndicats; l'assouplissement des règles de licenciement et la suppression de la référence aux 35 heures pour le calcul des heures supplémentaires.
"Toute entreprise qui souhaitera s'exonérer des 35 heures devra pouvoir le faire. C'est la liberté qui doit primer." Nicolas Sarkozy, 30 septembre 2015.
On oublie le chômage, la précarité, la pauvreté, les difficultés du plus grand nombre. Daech est une opération médiatique qui crée des diversions puissantes et stupéfiantes.


L'obsession
Ses exactions hystériques ont provoqué la fuite de milliers de réfugiés. Cette semaine encore, des "migrants" bloquent le trafic d'EuroTunnel. D'autres, une trentaine, sont découverts à peine vivants dans un camion réfrigéré. Et Marine Le Pen qui se voit déjà présidente de la Région Nord-Picardie prévient qu'elle "mettra le barouf" pour expulser tous ces "migrants" à Calais qui s'agrègent pour essayer de passer au Royaume Uni. "Maintenant, l’avenir est entre vos mains, ce sera la vague Bleu Marine ou les vagues de migrants" déclare-t-elle lors d'une meeting électoral sur place. Le Pen-fille surfe sur la vague d'inquiétude comme Nicolas Sarkozy la semaine précédente.  "Submersion migratoire" ou "terrorisme islamiste", la surenchère est facile, les outrances naturelles pour ces experts en discours anxiogènes.

Les délires fanatiques et filmés de Daech aident à agiter les opinions occidentales. Ses outrances ont libéré la parole d'une poignées de fanatiques locaux et généré une méfiance générale contre l'islam. A l'inverse de la répression barbare mais discrète du régime saoudien, Daech organise le spectacle mondial de ses outrances, grâce aux réseaux sociaux et à l'internet video.

Le parallèle nazi
La démarche n'est pas sans rappeler celle des nazis en 1933. Hitler flanqué de Goebbels a très vite, et très tôt, compris le pouvoir de l'image et du son. L'Etat nazi a réquisitionné l'industrie cinématographique allemande au service de ses délires de race pure et de domination aryenne. L'Etat islamique s'invite

Le parallèle Etat nazi/Etat islamique comporte des dangers. Daech n'est pas l'islam. Mais les esprits faibles ont vite fait de sombrer dans l'amalgame.

En France, Daech a libéré la parole de quelques prédicateurs. Il suffit d'un salon d'information sur l'islam à Pontoise, près de Paris, consacré cette année à "la femme musulmane" pour voir débouler quelques imams salafistes et une ONG islamique détestable baptisée BarakaCity. Le fondateur de cette dernière, quelques heures après ce salon contesté, se répandait sur Twitter de messages louant la polygamie comme rempart contre l'adultère.

Sans commentaire ?

Qu'une élue locale socialiste, Céline Pina, s'indigne de cette régression publique, et son propre parti lui tombe dessus. Le PS est en état de mort cérébrale, coincé entre son refus de dénoncer les dérives anti-laïques et répressives des fondamentalistes et un discours diplomatique officiel anti-Daech.

Le successeur de Massoud ?
Le monde, surtout médiatique, manque d'une figure mondiale et musulmane de la résistance à Daech/Dark Vador. Ces derniers jours, la figure du commandant Massoud, assassiné deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001 parce qu'il représentait le dernier rempart afghan contre Oussama Ben Laden, a refait surface à l'occasion de l'anniversaire de sa mort. Massoud était musulman et laïque. Il incarnait la résistance afghane contre Ben Laden. Il avait quelques soutiens fragiles en Occident.

Massoud était un héros qui se déclarait favorable, quelques semaines avant sa mort, aux droits des femmes à l'éducation, le vote et l'éligibilité dans un pays, le sien, où le régime taliban venait d'abattre sa chape de plomb réactionnaire.

Qui est le successeur de Massoud aujourd'hui ?

Plutôt Assad que Daech ?
L'administration Hollande est opposé à tout rapprochement avec Assad. Depuis trois ans déjà, Hollande s'est démarqué de son prédécesseur Sarkozy. Laurent Fabius, samedi 26 septembre, le rappelle à nouveau devant l'Assemblée générale des Nations unies.

Poutine réclame au contraire à l'OTAN une alliance avec Bachar el-Assad pour vaincre l'Etat islamique. Vladimir Poutine a déclenché des frappes aériennes en Syrie. Bizarrement, les forces russes semblent avoir épargné les forces de Daech. L'opposition syrienne à Bachar el-Assad a en revanche subi des pertes:  "Jusqu’ici les Russes ont plutôt concentré leurs frappes sur l’opposition modérée que sur Daech et Al-Qaida" explique Laurent Fabius. Poutine joue un coup de maître devant les regards médusés des diplomaties occidentales. En quelques semaines, et alors que la lutte contre Daech patine, il a remis en selle Assad. Et il peut compter sur l'Iran voisin avec lequel les Etats-Unis viennent de se rabibocher.

Le raccourci Staline
En France, cette position est soutenue par un large spectre politique: Marine Le Pen, bien sûr, dont le Front national est financé par des emprunts russes, ne cache pas ses accointances avec le régime syrien. Mais ailleurs à droite (Jacques Myard), et même à gauche (Mélenchon, Védrine), certains défendent également cette position au nom du réalisme politique: "N'oublions qu'au moment de combattre Hitler, il a fallu s'allier avec Staline qui avait tué plus de gens qu'Hitler" écrit Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères.  François Fillon ne disait pas autre chose en avril dernier: "Si on veut trouver une solution en Syrie, il faudra la trouver avec la Russie et l’Iran !"

Ces comparaisons historiques n'ont aucun sens. Staline était allié avec Hitler grâce au Pacte germano-soviétique de 1939. Les Alliés (USA, Royaume Unis etc) n'ont pas convaincu la Russie stalinienne de rejoindre la résistance contre Hitler. Staline a rejoint les Alliés après qu'il eut été attaqué par surprise en juin 1941 par Hitler.

Cette réécriture de l'Histoire par des esprits pourtant cultivés est à peine surprenante.

Le compromis Obama
Obama a trouvé la formule magique: ok pour s'appuyer sur lui, mais à condition de définir son "retrait programmé"  une fois la victoire contre Daech. "Oui, a t-il dit, le réalisme nous impose un compromis pour mettre un terme au combat et mettre Daech hors d’état de nuire –mais le réalisme nous impose aussi le départ programmé d’Assad et la mise en place d’un nouveau dirigeant à la tête d’un gouvernement d’union désireux de mettre un terme au chaos et de reconstruire la Syrie".

On sourit.

Le blocus inefficace contre Daech
L'Europe achète encore du pétrole à l'Etat Islamique, mais par des voies détournées et tortueuses de la Turquie aux stations services de l'Ouest , un trafic clandestin et illicite qui permettrait à l'EI d'engranger entre 1,5 et 3 millions de dollars par jour.


Les migrants
La guerre au Proche-Orient a provoqué un afflux de réfugiés. Pour s'autoriser un tri et effacer l'exigence morale, la classe politique préfère parler de "migrants", concept étrange qui permet le tri dans les étrangers.

Quelques maires de la République désagrégée réclament le droit au tri parmi les migrants pour n'accueillir que des chrétiens.

En France, la parole est libre, et les cons en profitent.

Le cas Morano
Imaginons quelque responsable politique français s'exclamer qu'il ne veut pas d'une France juive alors que les premières cohortes de réfugiés juifs fuyant les persécutions nazies déboulaient en France. Ces responsables français ont existé, ils s'appelaient Laval, Pétain ou Céline. Entre 1933 et septembre 1939, quelque 300.000 juifs allemands et autrichiens avaient fui leur pays.

En France, en 2015, malgré de nombreuses cérémonies de rappel de cette effroyable période à l'occasion du 70ème anniversaire de la défaite nazie, l'Histoire bégaye.

"Je n'ai pas envie que la France devienne musulmane" crie Morano sur le plateau télévisée d'une chaîne de télévision publique française.


"ONPC" - Nadine Morano : la France, un pays "de... par LePoint

Il faut donc malheureusement parler de Nadine Morano. L'élue de droite, ancienne sarko-fan, s'est encore distingué d'une bêtise crasse sur les ondes télévisuelles: "la France est un pays de race blanche." D'une sentence, elle réhabilitait le concept racial des idiots, et l'image théorique d'une France blanche déconnectée de sa propre réalité historique. Même les têtes dirigeants du Front national "normalisé" purent se régaler à afficher leur désaccord avec Morano: "Je ne considère pas que pour être français il faille être blanc" déclara Florian Philippot. Il fallut une semaine de micro-polémiques parisiennes que Nicolas Sarkozy lui-même se résolve à destituer Morano de la tête de liste LR/UDI aux élections régionales de décembre en Meurthe-et-Moselle.



Ainsi Daech s'immisce partout dans notre vie quotidienne, politique, sociétale. L'Etat islamique bouscule une France fatiguée par une décennie de crise économique et d'impasse politique.

Ami laïque, résiste.



4 commentaires:

  1. Il manque un commentaire sur nos relations avec l'Arabie saoudite et autres émirats

    Différence entre les Saoud et Daesh ? à part qu'à l'un Hollande vend des avions et des bateaux et qu'à l'autre d'autres avions balancent des bombes ?
    Des cousins germains ?

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    1. non non, j'ai mis un petit commentaire dessus dans le paragraphe "Obsession" ;-)

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    2. j'avais lu, bien entendu. Le sujet mériterait il un approfondissement ?
      bon dimanche.

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