30 janvier 2016

456ème semaine politique: l'auto-destruction de François Hollande

Crédit illustration: DoZone Parody
 

Il ne lui restait qu'un alibi symbolique, Christiane Taubira. On peinait à comprendre qu'elle reste encore. La clarification est arrivée cette semaine. Pour Hollande, la route est dégagée... à droite.



La démission "loyale"
Mercredi 27 janvier, quelques jours avant l'examen d'une révision constitutionnelle jugée inique à gauche, la Garde des Sceaux démissionne. Une seule décision, attendue depuis trop longtemps, et voici le cataclysme. L'extrême droite et la droite furibarde se réjouissent, le sourire jaune. Taubira était la seule ministre apte à justifier leurs critiques outrancières. Taubira partie, Sarkozy, Copé, Le Pen et les autres restent en tête à tête avec Hollande, Valls et Macron. C'est moins "fun", moins "trivial", moins "clivant". Le remplaçant d'une Garde des Sceaux que la presse unanime jugeait incapable de partir il y a quelques semaines à peine est un fidèle de Valls, Jean-Jacques Urvoas. Un "socialiste sécuritaire" qui se voyait plutôt à l'intérieur, un "Judge Dredd" breton qui proposait récemment la fusion des ministères de la police et de la justice.

"Hollande perd avec Taubira sa caution de gauche" résume L'Express.

Pour le camp sarkozyste, la nouvelle ne pouvait pas tomber plus mal. En quelques secondes, elle éclipse un plan de communication savamment orchestré pour la sortie d'un ouvrage "écrit à la main" par l'ancien monarque, un recueil d'aveux sur des anecdotes symboliques, jamais sur les sujets de fond qui interpellent encore le curieux 4 ans plus tard - les affaires Bettencourt ou Bygmalion, l'argent de Kadhafi ou les lâchetés politiques de son quinquennat - ni même sur ses travers du présent, telles que ses conférences rémunérées par des émirats ou les vacances tous frais payés par le roi du Maroc à Marrakech à Noël dernier.

Au gauche, on minore ou on applaudit à ce départ. Les ex-ministres Filippetti, Montebourg, ou Hamon sont ravis. Non sans humour ni second degré, Jean-Luc Mélenchon résume: "Encore une proposition du FN et de la droite reprise par Hollande : faire partir Taubira". A l'Elysée, on décrit le départ comme à l'amiable. On insiste sur la loyauté de Taubira à l'encontre de Hollande. On minore comme on peut. On se rassure comme on peut.


Christiane Taubira n'incarnait pas une résistance "vrauchiste" au sein du gouvernement. Comme l'ont rappelé quelques-un(e)s, l'ex-Garde des Sceaux ne critiquait pas la ligne social-économique version Macron. Elle n'était pas non plus une acharnée des causes écolo. Taubira restait simplement sur sa ligne, la défense des libertés. Elle n'a pas toujours eu gain de cause, dans ce déséquilibre entre amélioration de nos libertés après une décennie sarkozyste outrancière et agitation sécuritaire d'un ministre de l'intérieur  propulsé premier des ministres.

La démission de Christiane Taubira s'illustre d'un tweet déjà culte, postée par elle-même quelques heures après l'annonce. Un tweet qui résume l'attitude de nombre de déçus du Hollandisme primaire, un tweet "liké" 20 000 fois en 3 jours, et lus quelques millions d'autres, un tweet qui provoque une sortie énervée de Manuel Valls lui-même sur les réseaux sociaux:

Le cadeau au FN
Pour parachever le symbole de ce micro-remaniement, Manuel Valls apporte deux modifications au texte d'extension de la déchéance de nationalité dans la Constitution: il retire de toute référence aux binationaux afin de ne pas les "stigmatiser". L'hypocrisie est manifeste puisque dans les faits, seuls les binationaux restent visés par cette mesure symbolique, Manuel Valls ayant assuré ce mercredi, en parallèle, que la France "s’engagera dans la ratification » de la Convention de 1961 interdisant la création d’apatrides". Mais surtout, il intègre une demande du Front national et des sarkozystes de LR, l'élargissement de la déchéance aux délits, et non plus seulement aux crimes, liés au terrorisme.

Le Front national se régale. 
"Une fois que le principe a été réhabilité par François Hollande, nous allons passer à l’étape numéro 2, c’est-à-dire faire pression pour que cette déchéance soit appliquée concrètement beaucoup plus largement." Florian Philippot, 28 décembre 2015. 

"La loi fixe les conditions dans lesquelles une personne peut-être déchue de la nationalité française ou des droits attachés à celle-ci lorsqu’elle est condamnée pour un crime ou un délit constituant une atteinte grave à la vie de la Nation." Article 2 du projet de loi de révision constitutionnelle présenté par Manuel Valls le 27 janvier 2016.

Le fiasco économique.
Le départ de Taubira a également éclipsé trois informations socio-économiques que l'actualité et la raison nous imposent de relier.

Le 26 janvier, c'est la remise du rapport de la commission présidée par Robert Badinter sur le Code du travail. Pour le meilleur ou pour le pire. Badinter est un symbole de gauche qu'Hollande souhaiterait volontiers hisser devant toutes les critiques. Mais les recommandation du rapport ont suscité une autre salve de critiques ... à gauche. En juin dernier, Robert Badinter avait déjà livré ses intentions, un compromis social-démocrate pour simplifier une législation du travail ultra-complexe tout en sanctuarisant la protection des droits sociaux négociés et acquis au fil de notre histoire moderne - protection sociale, congés payés (article 37), durée légale du travail, CDI comme norme (article 9), lutte contre le harcèlement (article 7), interdiction du travail le dimanche sauf dérogation, etc. Six mois plus tard, il livre une liste de 61 articles qui provoquent l'ire à gauche. En cause, ces articles sont souvent imprécis ou renvoient à des possibilité de dérogations sans en définir le cadre ni les objectifs, comme le travail des mineurs de moins de 16 ans (art. 8), le prêt de main d'oeuvre (art. 18), le reclassement des licenciés économiques (art. 28), le travail le dimanche (art. 35), ou le travail de nuit (art. 36). La liste des droits de la Commission Badinter facilite la déconstruction du code du travail par des lois d'application comme la la loi Macron 1.

Le 27 janvier, les statistiques du chômage pour le dernier mois de l'année passée sont enfin publiées, et elles sont catastrophiques. L'échec de François Hollande et de Manuel Valls sur le front du chômage est incontestable: 15.000 sans-emplois supplémentaires en un mois et la ministre du Travail met cela sur le compte des attentats de novembre. Le gouvernement a beau se féliciter d'une croissance retrouvée en 2015 - 1,1% en 2015 confirme l'INSEE - l'échec de la politique de l'offre se lit dans l'explosion du chômage: depuis 2012, le nombre d'inscrits à pôle emploi a cru de 700 000.

La faute à pas de chance ?

Le 28 janvier, la fondation Abbé Pierre commente son 21ème rapport annuel sur le mal logement. Le taux de pauvreté en France est passé entre 2008 et 2016 de 13% à 14,2% ; pour toucher quelque 8,6 millions de personnes en France. Un problème de flexibilité ? C'est un signal faible de plus sur cette aggravation de la précarité dans le pays.


Barre, Balladur, Hollande.
Le départ de Taubira achève un autre retournement, moins remarqué par les commentateurs. Au début du quinquennat, l'opposition de gauche à Hollande multipliait les procès en "gauchitude" contre le vainqueur de Sarkozy. La "vrauche" fustigeait la "groite", parfois dans l'indifférence médiatique. Trois ans plus tard, la situation s'est totalement inversée. La vrauche n'a plus personne à convaincre que l'action politique de cette équipe gouvernementale n'a rien à voir avec son arrimage politique initial. Ce sont aujourd'hui les partisans de Hollande, militants ou ministres survivants, qui clament haut et fort combien ils sont de gauche; qui exhibent du bilan Hollandais quelques rares mesures comme des médailles pour les prochaines échéances; ou qui tentent de requalifier leur action en fouillant la préhistoire politique.

Ce "débat" a un enjeu électoral évident. Hollande ne gagnera pas sans convaincre sa gauche. On ne gagne pas une élection à deux tours sur la ligne étroite d'un centre-droit encombré.

François Hollande se trouve seul arrimé sur la ligne Valls, ce mélange de libéralisme économique et de dérive sécuritaire calquée sur le modèle sarkozyste, démultiplié par les attentats de 2015. Il a gagné en cohérence, il s'est détruit en références. Hollande n'incarne plus rien, ni pour la gauche, ni pour la droite. Pour les premiers, il manque quelques mesures symboliques fortes et durables. Pour les seconds, il reste illégitime. L'homme de toutes les synthèses de Congrès socialistes a rétrécie son champs symbolique et politique au centre-droit.

Qu'on ne se méprenne pas: François Hollande a un électorat, c'est évident. Mais a-t-il encore des troupes militantes pour le défendre ? Hollande grapille des voix, une masse indifférente qui court du centre-droit libéral jusqu'aux franges de la droite sécuritaire. Mais François Hollande n'a plus de partisans. il lui reste une troupe rétrécie au strict minimum, un parti vidé de sympathisants et appauvri en militants, car les autres sont partis, découragés, ou divisés. Il semble dans la situation inverse de ses rivaux. A droite, Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy peuvent s'appuyer sur les troupes de LR, un désir de revanche évident et, surtout, une popularité plus forte dans les sondages.

A l'inverse, la gauche est figée, congelée dans ses fractures irréconciliables. Elle attend la grande baffe électorale de 2017 comme la vache l'abattoir.

On devrait oser un parallèle avec Edouard Balladur. Il y a 20 ans, le premier ministre, favori de sondages, partit haut la main dans une campagne qu'il croyait être un référendum d'applaudissements. Faute d'avoir compris la fracture sociale du moment ni capté les rênes du premier parti d'opposition de l'époque, Balladur se fracassa au premier tour de l'élection présidentielle sur une réalité qu'il n'avait pas saisie: les militants. Hollande est dans une situation comparable, la popularité sondagière en moins.

Dans un 1 an et 3 mois, on nous accusera d’avoir fait perdre Hollande. Sans doute.

8 commentaires:

  1. Tu manques de lucidité en pensant et écrivant que le PS ne sera pas derrière Hollande en 2017. Tu n'es pas crédible.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ce n'est pas ce que je pense, ni ce que j'écris. L'institution politique sera derrière Hollande, bien sur, en 2017.

      Supprimer
    2. "Juan plus crédible"? Et puis quoi encore... Sinon, je me demandais juste si tu l'a déjà été un jour, je pose la question. Être encarté "jeune militant socialiste", ou simple colleur d'affiches - voire de commentaires-) n’empêche pas de réfléchir, un peu, des fois, pour voir, c'est un très bel exercice. A essayer.
      Cdt.

      Supprimer
    3. Et derrière Hollande il n'y aura guère que l'institution et les clients en quête de poste... Mais pour recruter 50 000 colleurs d'affiches, distributeurs de tracts, tireurs de sonnette faisant le porte-à-porte pour convaincre, ça va être plus dur.

      Supprimer
  2. Vous vous rappelez toutes les belles promesses au moment du référendum sur le traité de Maastricht ?

    - « Quand on dit que l’Europe de Maastricht créera des emplois, ça reste vrai. Il se trouve que le traité de Maastricht n’est pas encore appliqué. Lorsqu’il le sera, il est évident qu’il y aura une très forte croissance qui en découlera, car nous aurons un grand espace économique avec une monnaie unique. » (Jacques Attali, sur France 2, débat télévisé « Polémiques » animé par Michèle Cotta)

    - « Si le traité de Maastricht était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré. » (Valéry Giscard d’Estaing, 30 juillet 1992, RTL)

    - « L’Europe est la réponse d’avenir à la question du chômage. En s’appuyant sur un marché de 340 millions de consommateurs, le plus grand du monde ; sur une monnaie unique, la plus forte du monde ; sur un système de sécurité sociale, le plus protecteur du monde, les entreprises pourront se développer et créer des emplois. » (Michel Sapin, 2 août 1992, Le Journal du Dimanche)

    - « Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir : la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie. » (Michel Rocard, 27 août 1992, Ouest-France)

    - « Les droits sociaux resteront les mêmes – on conservera la Sécurité sociale –, l’Europe va tirer le progrès vers le haut. » (Pierre Bérégovoy, 30 août 1992, Antenne 2)

    - « Pour la France, l’Union Economique et Monétaire, c’est la voie royale pour lutter contre le chômage. » (Michel Sapin, 11 septembre 1992, France Inter)

    - « C’est principalement peut-être sur l’Europe sociale qu’on entend un certain nombre de contrevérités. Et ceux qui ont le plus à gagner de l’Europe sociale, notamment les ouvriers et les employés, sont peut-être les plus inquiets sur ces contrevérités. Comment peut-on dire que l’Europe sera moins sociale demain qu’aujourd’hui ? Alors que ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion. » (Martine Aubry, 12 septembre 1992, discours à Béthune)

    - « Si aujourd’hui la banque centrale européenne existait, il est clair que les taux d’intérêt seraient moins élevés en Europe et donc que le chômage y serait moins grave. » (Jean Boissonnat, 15 septembre 1992, La Croix)

    RépondreSupprimer
  3. Si hollande redresse pas la barre SENACE TENANTE il peut dire adieu a l' elysée
    accelerer les expulsions des immigres et foutre les Francais au boulot
    supprimer les radars
    supprimer la CSG pour les francais qui ont des revenus au dessous du SMIC
    retablir les 35 heures
    diminuer le nombre des fonctionnaires

    RépondreSupprimer
  4. Faut-il continuer à raisonner en termes de militants ( 200 000 chez les LR, 70 000 au PS , encore moins dans les autres partis - sur plus de 20 millions d'électeurs) ? Je crois qu'ils ne jouent plus un grand rôle dans le résultat des élections, quel que soit leur dévouement .

    RépondreSupprimer
  5. Sondage dans LES ECHOS :

    Alain Juppé : 52 % d'opinions favorables (+ 1 point)
    Nicolas Sarkozy : 23 % d'opinions favorables (- 1 point)

    Jeudi 4 février 2016 :

    Sarkozy ne profite pas de son livre dans l’opinion.

    http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/021673541987-sarkozy-ne-profite-pas-de-son-livre-dans-lopinion-1197790.php

    RépondreSupprimer

Merci par avance de votre commentaire. Les insultes, les commentaires racistes, antisémites, pornographiques, révisionnistes, sexistes ou en général tout sujet contraire aux valeurs humanistes ne sont pas acceptés.
Les commentaires PEUVENT être modérés et donc censurés.