27 février 2016

460ème semaine politique: la gauche se réveille contre Hollande

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La charge fut lourde, en pleine page d'un grand quotidien du soir. Un coup de gueule, l'expression d'un ras-le-bol qui dépasse le cadre des vrauchistes, frondeurs et autres critiques bruyants du quinquennat. Martine Aubry, le visage fermé, cosigne cette semaine un réquisitoire contre la mandature en cours avec une violence rare.

"Colère populaire", "affaiblissement durable de la France", les formules claquent, dévastent, et détruisent ce qu'il restait d'espoir de rassemblement à gauche par l'actuel locataire élyséen. Les signataires dénoncent le Pacte de responsabilité de janvier 2014 - "41 milliards d’euros mobilisés pour rien ou si peu" - ; le " désolant débat sur la déchéance de nationalité" et, enfin, l'avant-projet de loi sur le travail, présenté par la ministre Myriam El Khomri, qui met à bas " toute la construction des relations sociales de notre pays."

En parallèle, une pétition lancée en ligne contre ce dernier atteint les 650.000 signatures en à peine cinq jours. Hollande a embrasé la brousse.

Le gouvernement lâche un "fact-Checking" sur son site. Sur Twitter, il ouvre rapidement un compte @loitravail dédié à son projet. La ministre répond maladroitement aux accusations, ces réponses sont parfois effrayantes: elle explique que le principe de rémunération des heures supp n'est pas remis en cause (sic!), mais ne rappelle pas que son projet prévoit de pouvoir en réduire la rémunération à 10% (versus des planchers de 25% pour les 8 premières heures supplémentaires et 50% au-delà dans les accords de branche) ; elle justifie la création "d'un nouveau système de protection sociale" qui se résume à la création d'un nouveau droit, le "droit à la déconnexion". Le million de travailleurs pauvres et autres 4 millions de chômeurs non indemnisés seront rassurés. El Khomri ne dit pas non plus qu'abaisser les règles de rémunérations des heures sup n'a rien d'une protection.

"Merci Patron"
Le carré des fidèles se rétrécit, et se rassure comme il peut. Contre la tribune de Martine Aubry, il pointe que les co-signataires sont des rivaux de la première heure de l’actuel président. L’argument selon lequel seuls les fidèles seraient pertinents ou légitimes à la critique illustre l’isolement du camp Hollande/Valls.

D’autres tentent de dégager la responsabilité de Hollande des dérives libérales du moment. La loi El Khomri, et la menace d’exercer le 49-3 serait ainsi le dernier coup de force d’un Manuel Valls stratège de ses propres ambitions présidentielles. On murmure même que l’actuel premier ministre cherche à se faire dégager du gouvernement pour concourir à la primaire socialiste que certains tentent d’organiser à l’automne. Hollande, en déplacement à l'autre bout du monde, envoie certes son propre conseiller social tenter de déminer la situation.  Mais aux journalistes qui l'accompagnent dans son "Air Hollande One" pour plus de trente heures de vol vers la Polynésie, le président défend le texte El Khomri. Il confie même qu'il a qu'il a connu "des périodes plus agitées sur le plan social" (sic!).

En France, Valls se radicalise davantage: "Je ne suis pas un pousse-au-crime. Le président a décidé de ces arbitrages. Revenir en arrière serait non seulement dommageable pour le président et pour moi, mais aussi pour le pays".
Valls n'a rien à perdre. Comme hier Sarkozy à droite, Valls cherche à repositionner son camp politique autour de lui. Ni sa personne, ni ses idées ne méritent pareille attention.

La troisième défense, et sans doute la plus drôlatique, est que ce nouveau coup de sang à gauche serait en fait la résultante d’un piège tendu par la droite. Le concert de louanges à droite pour la loi El Khomri serait fein et faux, et ne viserait qu’à attiser les braises de la révolte à gauche. En donnant leur blanc-seing au texte El Khomri, Sarkozy, Copé, Juppé et consorts font surtout preuve d’une honnêteté rare en ces temps. Qu’ils espèrent ainsi diviser davantage leur adversaire de 2017, c’est assez évident. 

En résumé, où en est-on ?
Primo, François Hollande ne sert pas la France. Il s'en réclame, il bafouille régulièrement qu'il est au-dessus des clivages puisque la fonction l'exige. Il gouverne au contraire pour une minorité d'ultra-privilégiés qui, de surcroît, ne l'ont même pas soutenu pour son élection en 2012. Pire, sa politique est un échec, y compris si on la juge sur les exacts objectifs qu’il s’est lui-même(auto)fixé – réduction du chômage, des inégalités, et des déficits publics. 

Samedi 27 février, le président file au Salon de l'Agriculture. On ne lui niera pas un certain courage,  un courage que Nicolas Sarkozy n'avait pas/plus à la fin de son quinquennat.  Sans surprise, Hollande se fait accueillir par des huées et des insultes. L'agriculture se meurt, et ce n'est pas le pacte irresponsable ni le CICE qui vont y changer grand chose.



Secundo, toutes les élections intermédiaires ont démontré que les listes et candidats fidèles à la ligne Hollande/Valls conservaient l’avantage, à gauche, en pourcentage des suffrages ; mais sur un fond d’abstentions record et croissante qui ne faisait qu’illustrer le manque d’alternative … gauche. En cause, la division, répétée et persistante, ce virus qui pousse les affaiblis à se diviser encore davantage comme par réflexe sado-masochiste.

Tertio, et plus grave, les hiérarques socialistes se disputent les restes de leur parti : son nom, ses forces élues et militantes, son "héritage politique", et, bien sûr, sa trésorerie. Mais plus largement à gauche, la bataille des idées en cours est celle d’un réalignement qui ne parvient pas à se craquer.

C’est un combat entre des "réformateurs" qui plaident pour un réalignement définitif du PS sur l’orthodoxie libérale des années 1979-1981 et des "archaïques" qui invoquent la défense des plus faibles et le progrès social.

Ami archaïque, ce blog est le tien.




20 février 2016

459ème semaine politique: la fin de Sarkollande

 

Donnons-lui un peu de courage puisqu'il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il se sent acculé. Acculé, Nicolas Sarkozy l'est assurément. Cette semaine, il a été même mis en examen. Pour Hollande, c'est la fin d'une histoire, et d'un espoir.

Est-ce enfin la fin de Sarkollande ?


Nicolas Sarkozy avait quelques soucis, son retour n'a pas démarré comme espéré. Pour son élection à la présidence de l'UMP, il n'a obtenu que 60% des suffrages exprimés, sur fond d'abstentions massives. Il a ensuite tout fait - et c'est pas fini -  pour reprendre en main le parti: conventions thématiques sur des thèmes qu'il a choisi; manipulations des éléments de communication, reprise en main de l'appareil, éviction des récalcitrants des instances dirigeantes (NKM). Il a même changé le nom du parti pour mieux faire table rase des casseroles du passé.

Mais ça n'a pas suffit.
Si François Fillon a (provisoirement) jeté l'éponge, Jean-François Copé vient d'annoncer sa candidature aux prochaines primaires de la droite; il rejoint Nadine Morano, Hervé Mariton, Nathalie Kosciusko-Morizet et, bien sûr Alain Juppé. L'ancien fidèle de Jacques Chirac, le faux souriant et vrai sérieux s'est construit une image de la Hollande de droite qui fait fureur dans les sondages. Juppé est devenu l'anti-thèse de Sarkozy: serein, conciliant, et républicain. Pire, quelques récents promus sarkozystes quittent le navire.

Sarkozy a voulu reprendre son antienne extrême-droitisante, coller à une opinion qu'il juge radicalisée sur des valeurs de repli et d'exclusion. Sarkozy ne triangule plus, il copie le Front national... en vain. Bousculé par un Hollande qui met en pratique la politique socio-économique qu'il a tenté en vain de mettre en oeuvre entre 2007 et 2012 (réduction de charges, etc.), il s'est cru autorisé à creuser ce sillon de la droite furibarde décomplexé, celle qui braille contre l'invasion des migrants et l'assistanat social si fort qu'elle fait régulièrement tousser ses alliés centristes.

Mais ça n'a pas suffit.
On attendait l'UMP plus victorieuse encore, compte tenu du délabrement hollandais. La victoire aux élections régionales a été arrachée de justesse.  Il a fallu le désistement du parti socialiste dans deux régions majeures, le Nord et la Provence, pour éviter une déroute. Et Marine Le Pen, malgré des déboires judiciaires et des déchirements familiaux qui font des chroniques frontistes une caricature de Dallas fascisante, continue son ascension sondagière et électorale. Le FN progresse, les Républicains stagnent, l'abstention reste massive.

Il a écrit un livre, de sa main. Il a fait inonder les librairies de France d'exemplaires de son bouquin. Il est allé sur les plateaux de télévisions les uns après les autres confesser que ses déambulations sur le ponton d'un yacht de milliardaire quelques jours après sa victoire de 2007, son effarant dîner au Fouquet's ou son insulte à un visiteur du Salon de l'Agriculture étaient des fautes. Sarkozy à confesse ? L'effort était surhumain. Et pourtant, cela n'a pas suffit.

Le cirque sarkozyste est peut-être enfin en passe de faire faillite.

Nicolas Sarkozy a été mis en examen. Il a fraudé les règles de dépenses électorales.  

Il a triché.

On s'interrogeait déjà sur les sources de financement de sa campagne en 2007 (l'autre affaire Bettencourt, puis celle sur les fonds libyens), voici celles de 2012 qui interrogent l'opinion et la justice depuis que son directeur de campagne ait avoué un dépassement illégal et faramineux de quelque 19 millions d'euros. C'est la fameuse affaire Bygmalion, dont Nicolas Sarkozy tout président qu'il fut déclare ne rien savoir. Après près de douze heures d'interrogatoire mardi 16 février, Nicolas Sarkozy est ressorti mis en examen pour "financement illégal de campagne électorale pour avoir, en qualité de candidat, dépassé le plafond légal des dépenses électorales".

Dans le froid parisien, l'avocat de l'ancien monarque expliqua sa "satisfaction de voir que le droit a été établi et qu’aucun fait lié au dossier dit Bygmalion n’est reproché à Nicolas Sarkozy" . Il fallait sourire de cette tentative de positiver. Le patron de l'hebdomadaire de la droite furibarde Valeurs Actuelles voyait dans cette inculpation un manœuvre politique juste avant l'élection présidentielle. Nicolas Sarkozy est l'ancien président qui compte assurément le plus de proches - directeurs de cabinet, conseillers, directeur(s) de campagne, ou ministres - mis en examen. Quel champion ! 

La mise en examen de Nicolas Sarkozy est une catastrophe pour l'ancien monarque. Si le procès intervient avant le Grand Scrutin, l'homme en ressortira meurtri. L'image des prétoires se concilie mal avec celle des campagnes électorales. Si le procès tarde, Nicolas Sarkozy sera le seul homme politique multi-inculpé à faire campagne. Il peut croire, avec quelques proches, que les électeurs s'en fichent. Il se trompe.

Cette fin prématurée de Nicolas Sarkozy est aussi une mauvaise nouvelle pour l'équipe du candidat Hollande. Car François Hollande, évidemment, espérait finalement retrouver son meilleur adversaire au premier tour du Grand Scrutin de 2017. Truffé de tics idéologiques, abîmé par son bilan si proche, clivant à souhait sur sa simple personne, Nicolas Sarkozy est un objet de foire politique qui réjouit les commentateurs et effraie l'électorat. Comme les grandes stars déchues, Sarkozy a son coeur de fans radicalisés. Pour Hollande, ce pain était béni.

La route vers un second mandat se brouille encore davantage avec cette réforme du Code du travail portée par une charmante ministre beurette que certains ont cru moderne et un tantinet gauchiste grâce à son parcours passé. Myriam El Khomri accumule les bourdes pour nous lâcher aujourd'hui une loi digne du Comité des Forges de Pierre Gattaz. Sur les ondes, la droite applaudit, Pierre Gattaz se félicite. La gauche, ou ce qu'il en reste, est sidérée. Même Jean-Christophe Camdélis, le  prudent secrétaire du PS, concède qu'il ne votera pas le texte de loi en l'état. Après la loi sur le Renseignement, la déchéance de nationalité dans la Constitution, le Pacte irresponsable, l'accord ANI, la réforme des retraites, et quelques autres stupéfactions, l'extension du travail le dimanche Hollande nous livre à peine un an avant l'heureuse fin de ce mandat si pénible une réforme du code du travail que Nicolas Sarkozy n'avait réussi à mettre en oeuvre: baisse de la rémunération des heures supplémentaires, légalisation des forfaits jours même sans accord collectif, légalisation des heures supplémentaires imposées en cas de hausse de commandes, référendums sur les accords d'entreprise...




"La loi El Khomri va dans le bon sens". Jean-François Copé.
"Tout ce que je veux, c'est non pas remettre en cause des droits, les droits vont être respectés. Je veux qu'il y ait plus de négociation collective, je veux qu'il y ait plus de souplesse, plus de sécurité, plus de visibilité." François Hollande
Alors que quelques 700 000 chômeurs de plus et 30 à 50.000 destructions d'emplois trimestrielles en 2014, il se trouve encore des gens, y compris à l'Elysée, pour penser qu'il est "difficile de licencier". Si le mensonge politique était passible de déchéance de nationalité (après tout, il s'agit là d'une atteinte aux "intérêts fondamentaux de la Nation", n'est-ce pas ?), une jolie fraction de nos responsables seraient désormais apatrides. "Sous ce quinquennat, les salariés ont perdu des droits" rappellent ce 20 février quelques élus et responsables de la (vraie) gauche. Et on a peine à voir où se loge la fameuse amélioration des droits des salariés dans la loi El Khomri.

Vendredi 19 février, François Hollande est sur France inter, radio de service public. L'émission, historique, s'appelle "le téléphone sonne". Il a un peu sonné. François Hollande paraissait sonné. "Mais êtes-vous encore de gauche, François Hollande ?" demande son hôte. Hollande bafouille sa réponse. "Je suis président de tous les Français, je suis, je ... hum, je représente tous les Français". Il poursuit mais il faut deux relances du journaliste pour que Hollande explique: "toute ma vie est celle d'un homme engagé à gauche". Il bafouille encore.

Et conclut: "mon engagement n'a pas changé".

Vraiment ?


"Monsieur le Président, êtes-vous encore de... par franceinter

Ce soir-là, Hollande rappelle qu'il ne se représentera pas si le chômage ne baisse pas. Faut-il croire l'homme après tant de revirements ? La nouvelle, si elle était respectée, permettrait d'autres reconstructions. Mais entretenir le doute sur une candidature est un jeu connu, facile et par ailleurs sans intérêt ni effet. On se souvient de Sarkozy en février 2012, dont l'officialisation d'une campagne entamée deux années auparavant avait fait sourire l'assistance. En 2015, le nombre d'emplois aidés a encore progressé, pour dépasser le 1,5 million de personnes. La baisse du chômage, qu'il disait.;;
"J'ai été candidat pour que nous créions les conditions pour qu'il y ait une baisse du chômage et il doit y avoir une baisse du chômage. Et s'il n'y a pas de baisse du chômage, vous savez quelles conclusions j'en tirerai" François Hollande. 
François Hollande s'imagine comme l'Allemand Schröder ou le Britannique Blair. On ne sait s'il souhaite également terminer sa carrière comme salarié d'un oligarque russe ou conférencier d'émirats.

Hollande avait pourtant un électorat "d'origine", ce socle majoritaire au soir du 6 mai 2012 qui voulait en finir avec Sarkozy, et/ou davantage de libertés individuelles; et/ou soutenir les plus fragiles et les précaires de ce pays.

Qui s'en souvient ?

Tandis que Sarkozy s'enfonce dans ses travers judiciaires, Manuel Valls poursuit de cliver son camp. L'homme travaille au réalignement politique de la gauche... à droite. Il ne vise qu'une élection, celle d'après. Qu'importe 2017, il mise sur le scrutin suivant. Même Hollande a fini par s'en inquiéter. 

Et la défense du progrès social, la lutte contre la précarité ou les inégalités ? N'en parlez pas, ces expressions font saigner des dents les apprentis monarques qui nous gouvernent. Nos joutes politiques médiatiques se limitent à des rivalités de personnes entre Valls ou Macron, les Dupont et Dupond du social-libéralisme des années 80.

Ami socialiste, réveille-toi. 

Quitte-les.

Et vite.


13 février 2016

458ème semaine politique: les deux alternatives à François Hollande.

Crédit illustration: DoZone Parody

Avec méthode, Hollande et sa bande détruisent ce qui reste d'une gauche déjà en miettes et d'une République affaiblie. Mais il y a des alternatives.

Le quinquennat se poursuit comme s'il fallait, jour à après jour, démentir les promesses, oublier les attentes de la campagne de 2012, et surtout s'abimer davantage avant le prochain grand scrutin. Procès Cahuzac, critiques de la Cour des comptes sur les déficits, déchéance de nationalité et débauchages politiques de fin de règne, cette semaine concentre toutes les illustrations d'un quinquennat auto-destructeur.


L'échec
Lundi, Jérôme Cahuzac se rappelle au bon souvenir de ses anciens camarades. L'affaire Cahuzac est une épine pour Hollande, un passif qu'il trainera comme un boulet. Son procès pour fraude fiscale et blanchiment, après son aveu d'il y a deux ans, démarre sous les feux des projecteurs. La presse se régale, mais la cohue devant la salle d'audience s'arrête vite. Dès le lendemain, le dépôt d'une QPC par les avocats du fraudeur fait reporter au 5 septembre la poursuite du procès.

Mardi, la Cour des comptes publie son traditionnel rapport annuel. Elle note une amélioration "lente et limitée" des comptes publics de l'Etat. Elle critique la surestimation des hypothèses de recettes par le gouvernement. On est à peine surpris. Le CICE puis le Pacte irresponsable de janvier 2013 commencent à avoir quelques effets: ils ont vidé des caisses fragiles d'une quarantaine de milliards d'euros d'exonérations de charges sociales sans pourtant bénéficier d'aucune sorte à l'amélioration de l'emploi. Or que reste-t-il à François Hollande s'il ne parvient même pas à redresser les comptes d'un pays rendu exsangue par un sarkozysme irresponsable ?

Au passage, la Cour fustige l'efficacité de l'une des rares promesses tenues de Hollande, le contrat de génération : "fin juillet 2015, seulement 40.300 contrats assortis d'une aide avaient été signés alors que plus de 220.000 étaient espérés à cette date pour parvenir à un total de 500.000 contrats à l'échéance 2017." En cause, l'usine à gaz administrative que le gouvernement a élaboré pour ce dispositif.

La déchéance
Mercredi, la France sondagière applaudit, François Hollande respire, Manuel Valls est soulagé. La gauche est fracturée, la droite s'est divisée. Mais le texte est passé: les députés votent aux 3/5èmes l'extension constitutionnelle de la déchéance de nationalité et de l'état d'urgence. Le texte de loi, très court, inutile et honteux, a été baptisé "Protection de la Nation". Il est passé en première lecture à 7 voix près grâce au soutien de la droite. Plus d'une centaine de députés socialistes ont voté contre (83) ou se sont abstenus (36). Il reste au Sénat de se prononcer. Puis au Congrès. Rien n'est encore gagné.

Comble de l'ironie, les deux élus du Front national ont voté contre le texte qu'ils jugeaient finalement... trop mou. Et juste avant, le ministre si libéral et si libéré Emmanuel Macron explique sa réticence personnelle avec la déchéance de la nationalité. Prenons acte de cette franchise-là. Sa formule est cinglante et simple: "Je pense qu'on ne traite pas le mal en l'expulsant de la communauté nationale". 

Qu'importe. Le texte est passé. "Tout est prêt pour Marine" maintenant.

Le naufrage
Jeudi, le remaniement tant attendu par l'éditocratie s'est déroulé avec surprise et ravissements. Ce devait être un simple ajustement quasi-technique à cause du départ deLaurent Fabius du ministère des affaires étrangères pour la présidence duConseil Constitutionnel. L'affaire vire au grand chambardement et à la catastrophe médiatique. Dix-sept nouveaux entrent dans l'équipe de fin de mandat. Et ce sont autant de mauvais symboles.

Sans surprise, Hollande embauche quelques arrivistes. En particulier deux des trois écologistes dissidents qui piétinaient d'impatience depuis des mois d'avoir un strapontin de sous-secrétariat quelque part: Barbara Pompili hérite ainsi d'un secrétariat d'Etat sur la Biodiversité auprès de Ségolène Royal ("Je sais que certains ne manqueront pas (comme tellement souvent) d'y voir l'expression d'une ambition personnelle" commente-t-elle) et l'ineffable Jean-Vincent Placé - qui écrit, répète et braille sur tous les tons depuis des mois qu'il rêve d'être ministre depuis l'enfance - récupère un pitoyable secrétariat d'Etat à "la Réforme de l'Etat et la simplification". Mais il y a mieux: Hollande débauche Emmanuelle Cosse, la patronne d'EELV, qui est aussitôt "mise en retrait" par son propre parti, lequel fustige cette trahison personnelle. La nouvelle ministre  du Logement et de l'Habitat durable se défend de toute aventure personnelle. Et conserve son mandat d'élue francilienne malgré son opposition historique au cumul des mandats.

"La politique, ce n'est pas débaucher des individualités."

Autres "trophées", Hollande fait entrer quelques socialistes critiques de l'extension constitutionnelle de la déchéance de nationalité Jean-Marc Ayrault, l'ancien premier ministre, remplace ainsi Fabius. La veille, il avait opportunément changé d'avis au moment du vote; de même pour Hélène Geoffroy, une députée-maire socialiste de Vaux-en-Velin qui a soudainement tu ses désaccords pour un strapontin à la Ville.

Les gadgets
Manuel Valls promeut aussi Laurence Rossignol en tant que ministre à la Famille, l'Enfance et les Droits des femmes (sic !), un "triptyque rétrograde du gouvernement", fustige une association féministe. Les brillants stratèges élyséens ont-ils oublié d'y accoler "et de la cuisine et du ménage" ? En ces temps où les symboles, à défaut des actes, ont pris un poids si démesuré sur tous les sujets, comment Valls et Hollande ont-ils pu commettre pareille bêtise ? Vendredi sur BFM, Rossignol aggrave sa cause en assumant le cliché : "aujourd'hui, la famille, le droit des femmes et les enfants, c'est intimement mêlé dans la vie quotidienne des femmes".

Et la cuisine et le ménage aussi ?


A la Culture, Hollande expulse Fleur Pellerin, sur fond de rumeurs de jalousies et d'intrigues en coulisses, pour y placer une plus fidèle, Audrey Azoulay, son ancienne conseillère culturelle. Il compte sur ses réseaux pour rallier le lobby culturel à sa cause de réélection. Et "le défilé putassier des courtisans" a commencé.

Manuel Valls se dote aussi de deux gadgets électoraux: une "secrétaire d'État à l'Égalité réelle" et une autre consacrée à "l'aide aux victimes", toutes confié à une jeune socialiste. Les titulaires, Ericka Bareigts et Juliette Méadel, auront fort à faire pour faire pardonner le ridicule de ces création de fin de mandat.

Last but not least, Hollande a même trouvé une place pour Jean-Michel Baylet, président du PRG, tout nouveau ministre de l'Aménagement du territoire, et patron de presse: ses principaux titres, la Dêche du Midi et le Midi Libre, se fendent immédiatement d'une couverture dithyrambique sur la qualité de cette nouvelle équipe gouvernementale: "Nous pourrions dire que François Hollande réussit la meilleure synthèse à gauche possible" pouvait-on lire dans un édito qui mérite toutes les palmes de la complaisance.

Dans la presse, un premier sondage - déjà - promet que les trois quarts des sondés sont déçus par ces changement. Dans la presse - exceptée celle de M. Baylet - les conclusions oscillent moqueries et critiques: "bricolage" (Le Parisien),  "replâtrage" (Le Figaro); "Derniers Verts pour la route" (Libération) ; "fonds de tiroir" (La Montagne) ,

Bref, ce remaniement est un naufrage.

Hollande abime la République par ces symboles.


L'alternative
Il y a une alternative à François Hollande. Il y en a même plusieurs. L'une d'entre elles a 70 balais, mais elle porte bien. Alain Juppé ne doute de rien.  se compare à Bernie Sanders, le septuagénaire américain, socialiste et candidat à la primaire démocrate. Il est trop haut dans les sondages, trop tôt dans une campagne présidentielle qui durera encore 15 mois, et pas encore si populaire auprès de la jeunesse que le démocrate américain. Inutile de préciser qu'Alain Juppé est à droite, bien à droite. S'il remporte la primaire des Républicains, nombreux seront celles et ceux à préférer l'original-libéral à sa pâle copie. Macron pourrait même rester à l’Économie dans un gouvernement Juppé d'ouverture.

Pour celles et ceux qui aspirent à davantage de progrès social et écologique, le dilemme de la prochaine élection est simple: laisser gagner cette droite-là pour mieux reconstruire la gauche; ou contrer cette droite-là au risque de faire disparaitre la gauche.

Reconstruire la gauche - à défaut de gagner la présidentielle - c'est le pari de Jean-Luc Mélenchon. Il a pris ses partenaires communistes de court. Il n'a pas attendu d'incertaines primaires, et, mardi soir sur TF1, il annonce sa candidature à la présidentielle de 2017. "Soyons la France insoumise" est son slogan. Mais Mélenchon se fait plus doux. Il veut convaincre plus large que le cœur vrauchiste des puristes. Il ouvre une plateforme web participative où chacun peut s'inscrire et contribuer. Quatre jours après son ouverture, le candidat a reçu quelques plus de 30.000 soutiens en ligne.
"Je vous propose ma candidature pour l’élection présidentielle de 2017. Cette élection peut être une chance pour notre peuple. C’est l’occasion de tourner pacifiquement et démocratiquement la page de l’ordre injuste et cruel dans lequel s’enfonce notre pays et notre continent." Jean-Luc Mélenchon.


Ami(e) citoyen(ne), réfléchis.

Il te reste 15 mois.





6 février 2016

457ème semaine politique: Hollande, Rantanplan à l'Elysée

Crédit illustration: DoZone Parody

Loin d'obtenir l'union nationale, François Hollande est parvenu en moins de trois mois après les attentats à fracturer la classe politique comme jamais. Au-delà des désaccords politiques qu'il suscite, Hollande parait surtout incroyablement maladroit, et inefficace.




Vendredi, la représentation parlementaire du pays est invitée à examiner la loi d'extension constitutionnelle de la déchéance de nationalité. La mesure, annoncée à chaud dans l'émotion des attentats de l'an passé, a été confirmée à froid, assumée à froid, défendue à froid et sans conteste par l'équipe Hollandaise. Elle a provoqué le départ de l'icône Christiane Taubira.

Elle a fracturé sans doute plus lourdement que tous les reniements politiques précédents.

" quand les dégoûtés s’en vont, il ne reste que les dégoûtants". La citation d'un ministre belge est rappelée par Jean-Luc Mélenchon en début de semaine.

Devant une Assemblée désertée, Manuel Valls s'est voulu grandiloquent. Il répond un à un aux interpellations des chefs de groupe. Il appelle, sans rire; à "l'unité sans faille". "Cette union sacrée est un impératif". Il toussait secrètement. A sa gauche, il a concédé l'hypocrite retrait de la restriction aux binationaux de la déchéance de nationalité dans le texte de loi. Et sa droite, heurtée d'une telle clémence (sic!) s'est du coup fissurée dans son soutien initialement gagné d'avance. Le fiasco est total, le feuilleton va durer encore un mois ou deux, avec une séance au Congrès. Le matin de ce vendredi, Robert Badinter, figure historique et morale de la gauche, l'incarnation de la suppression de la peine de mort contre l'avis des sondages en 1981, ce même Robert Badinter achève cette semaine noire en dézinguant sobrement la déchéance de nationalité dans la presse.

Hollande se réfugie à Bordeaux, pour visiter l'Ecole nationale de la magistrature. Il évite le contact avec les journalistes, il s'écarte des passants. Devant les élèves et les nouveaux promus, il confie qu'il va ajouter au texte de révision constitutionnelle sa promesse de campagne numéro 53,  sur le renforcement de l'indépendance des magistrats du parquet. La mesure sort d'un chapeau, comme ça, un vendredi de février 2016. La ficelle est bien grosse pour changer les termes du débat.

Samedi, Hollande est au salon de la boulangerie à Saint-Denis, puis au Stade de France pour assister à la défaite victoire de la France à l'Italie dans le Tournoi des 6 Nations. La pression en faveur de l'organisation de primaires à gauche enfle. Même d'anciens ministres comme Filippetti et Hamon appuient la démarche tant l'actuel locataire élyséen n'est plus légitime.
"La triangulation est en train de nous tuer, de nous asphyxier." Aurélie Filippetti
Pour certains, jeudi soir, le spectacle était sur France 2. La chaîne publique avait bousculé sa grille, déprogrammé ses émissions pour servir la promotion du bouquin de l'ancien monarque. Nous sommes en 2016 et quelques journalistes ont conservé les réflexes de complaisance du siècle d'avant. Bref, sur le plateau, Sarkozy était seul puisque aucun ministre ne s'était dévoué pour le confronter. Du côté de l'Elysée, la manoeuvre était limpide: il faut re-booster le soldat Sarko, car c'est le meilleur atout de qualification de François Hollande pour le second tour de l'élection présidentielle de 2017. Or Sarkozy n'est jamais aussi bon que lorsqu'il joue les victimes. On se souvient de l'immense show anti-Chirac en 2004-2005. Sarko outragé, Sarko accusé dans une vilaine affaire Clearstream !
Ce jeudi, Sarkozy nous faisait l'honneur d'une séquence télévisuelle fatigante. L'émission fut un flop, à peine 12% des téléspectateurs, comme son rival de droite Alain Juppé.

Le problème de Sarko, c'est qu'on connait tout, on prévoit tout, on devine tout, et on n'apprend rien de lui. Sarkozy avait forcément une énième fois "changé":  "j'ai une énergie en moi" expliqua-t-il pour justifier son retour. Il peinait surtout à convaincre qu'il avait encore du jus. Il avalait ses mots, machait la fin d ses phrases. On a souvent comparé Sarkozy à Giscard - élus jeunes, défaits jeunes -  ce soir-là l'élève rejoignait prématurément le maitre. "J'ai la politique dans ma vie et la France que j'aime passionnément". Sarko mentait aussi, comme souvent. Il enjoliva son propre bilan. Le premier quinquennat du blog Sarkofrance est à portée de clic pour rappeler quelques évidences: la croissance du quinquennat Sarkozy fut pire qu'ailleurs en Europe. Il enfonça clichés de rentiers - "Quelqu'un qui a travaillé toute sa vie a le droit de transmettre un patrimoine" - ou tautologies de petite campagne - "La République, je ne veux plus qu'elle recule."

Outrancier comme à son habitude, inquiet de ne convaincre cet électorat agité par la surenchère frontiste, Sarkozy plonge dans la même exagération anxiogène sur ces "10 millions de Syriens" qui prétendument vont déferler sur l'Europe et bien sûr la France. Pourquoi pas 20 millions ? L'ancien monarque ne sait parler des tensions du monde qu'en outrances et exagérations. Quant à son revirement le plus fameux, le plus symbolique, le plus heureux, celui sur le mariage gay qu'il refusait hier mais accepte aujourd'hui, Sarkozy a cette incroyable explication, qui re-valide tous les doutes sur la stabilité de l'individu: " Je m’étais mal exprimé et j’ai voulu corriger mon ambiguïté".

"Je suis venu essayer de convaincre les Français que la France a un avenir".

Mais lui, en-a-t-il un, d'avenir ?

Il y a bien eu cette micro-polémique, quelques milliers de Tweets et autant d'indignations ou de réactions sur une réforme profonde de l'orthographe et la disparition de l'accent circonflexe. Les "emballés" par la mesure de l'ineffable gouvernement avaient simplement oublié une chose: vérifier que la mesure était réelle. Elle ne l'était pas. Il y eut peu de polémiques, en revanche, sur bien plus grave. Comme cet aveu, en fin de weekend, d'un ministre des finances d'un gouvernement de gauche qui soutenait ouvertement la dégressivité des allocations chômage. La mesure est poussée par le MEDEF dans l'actuelle nouvelle négociation du régime chômage: "La dégressivité fait partie des solutions qu'il faut mettre sur la table" explique ainsi Pierre Gattaz, le patron des patrons. En 2013, le même Michel Sapin, déjà ministre, s'indignait que le MEDEF propose pareille idée. Trois années plus tard, le changement, c'est maintenant. Manuel Valls et son équipe de bras cassés veulent-ils saborder l'élection de 2017 ? Manuel Valls aggrave la dégressivité de la parole politique. Jusqu''où s'arrêtera-t-il ? Le candidat Hollande est mur pour sa primaire, mais à droite. Que l'on compare enfin, et méthodiquement, les programmes d'un Hollande, Sarkozy et Juppé. Bien sûr, nous trouverons des différences.

A droite, Hollande est plus à gauche que Juppé.

Quel programme !

Moins de la moitié des chômeurs inscrits sont indemnisés par Pôle emploi. Et cette indemnisation est bornée à deux années, plafonnée à 57% du salaire précédent.  La moitié des chômeurs indemnisés touchent moins de 500 euros par mois. Et 6% seulement plus de 1.500 euros par mois. Mais il y a quand même des élus et ministres "socialistes" pour considérer que c'est encore trop. La nausée est un accélérateur de rage ou d'abstention.


Aussitôt dit, aussitôt vomi, voici un sondage commandité par le quotidien Les Echos d'après lequel 60% de nos concitoyens seraient favorables à cette dégressivité proposée. Ce gouvernement navigue à vue. Affolé, il prend ses consignes à l'Ifop ou chez OpinionWay. La vraie différence entre Sarkozy et Hollande est peut-être là: le premier trafiquait les sondages en refilant à quelques médias complaisants des enquêtes payées par l'Elysée. Le second et son équipe désorientée suit aveuglement le résultat de ces enquêtes. Le premier a une colonne vertébrale détestable, le second est affreusement liquéfié.

François Hollande est dans une nasse.  La République est abîmée, la gauche est détruite.

Ami citoyen, ne désespère pas.