30 avril 2016

469ème semaine politique: "ça va mieux, n'est-ce pas ?" Hollande.

Interview de Manuel Valls dans SoCiety, 27 avril 2016

François Hollande fête sa quatrième bougie à l'Elysée. Il entame sa dernière année. Comme Sarkozy voici 5 ans, le sort semble joué, la défaite assurée. La machine à réélection se met en branle: "ça va mieux" martèle-t-on dans les couloirs des ministères et de l'Elysée, ou dans les salles de direction d'un parti socialiste, comme pour mieux contrer le sort, la dévitalisation et la honte.


La dernière blague du Président
Hollande se réfugie dans les blagues, un art dans lequel il excelle. La dernière en date, à propos du joueur Tchécoslovaque Antonin Panenka qui marqua d'une pichenette inattendue un but de victoire, devant un parterre de sportifs, permet au Figaro de justifier un plein article sur l'exercice: "Ça c'était un ballon tout mou. Parfois les mous peuvent atteindre la perfection, la subtilité, l'élégance, la surprise".  Pas sûr que cet humour tardif fera taire les divisions au coeur de son étroit carré de fidèles. Devant quelques journalistes, Manuel Valls dénonce à mots couverts la mollesse de Hollande à l'encontre de son nouveau rival sur le créneau social-libéral, Emmanuel Macron: "Emmanuel Macron n’a pas de permis de critiquer, mais c’est aussi au président de la République de le traiter".

Mardi, la ministre du travail rate son annonce. Elle patiente sagement jusqu'à 18h pour annoncer une bonne nouvelle que les chaînes d'information nationale braillent à tue-tête sur les ondes: "la courbe du chômage s'est inversée!!!" Et effectivement, le nombre de chômeurs sans aucune activité inscrits à Pôle Emploi - la fameuse catégorie A autour de laquelle tournent tous les commentaires éditocratiques- a baissé de 60 000 à fin mars 2016 par rapport au mois précédent. La bonne nouvelle concerne même toutes les catégories d'âge. La seconde, et véritable bonne nouvelle, par ailleurs très peu commentée par l'éditocratie, est la forte proportion d'indemnisés du chômage - 66% contre à peine 50% à la fin du quinquennat précédent. Mais Hollande n'y est pas pour grand chose.

La droite furibarde masque sa déception. Les thuriféraires de la Hollandie applaudissent leur bonheur, crient leur joie, et n'acceptent aucun bémol. Il faudrait même éviter de se livrer aux mêmes analyses que lors du quinquennat précédent, de peur de "gâcher la fête". Quelques jours après un meeting surréaliste et hors du temps, baptisé du curieux slogan "Hé ho la gauche", à la Mutualité, à Paris, cette nouvelle devait être le signal de la reconquête des esprits à gauche et dans le pays.

Saint Hollande avait bien fait ! Le Pacte irresponsable, l'allongement de la durée de cotisations à la retraite, la non-remise en cause des franchises médicales sarkozystes, le gel des minima sociaux au niveau d'une inflation statistique quasi-nulle, la hausse de la TVA sur les transports publics, le gel du point d'indice des fonctionnaires jusqu'en 2016, bref, tout ceci produisait enfin des résultats.

Observons le détail de ce fabuleux retournement.

Sur la même période, les chômeurs à temps partiel ont cru de 51.000.  Chez nos voisins allemands ou britanniques, le chômage ne se mesure pas sur le temps partiel: on se glorifie du plein emploi même quand un tiers des salariés est à temps partiel. Au Royaume Uni, on estime à 1,3 million le nombre de temps partiels subis.  En France, la véritable envolée de l'emploi depuis mars 2013 concerne... les travailleurs à temps partiels à plus de 78 heures par mois: +102 000 emplois nets ! L'uberisation de l'économie ? Certainement, évidemment, concrètement.  Primo, l'ancienneté des inscrits à pôle emploi ne cesse de crever les records: 580 jours à fin mars, soit encore 2 jours de plus que le mois précédent. Et 46% des inscrits ont plus d'un an d'ancienneté. Secundo, le nombre de nouveaux inscrits au chômage a augmenté en mars - 532 000 sur le mois (+0,2%). N'est-ce-pas étrange pour une reprise de l'emploi ? Tertio, le nombre de cessations d'inscription (pour défaut d'actualisation) et de radiations administratives attire l’œil: la DARES ne communique plus le nombre exact du mois, mais se réfugie derrière une moyenne sur 3 mois.  Or depuis décembre dernier, cette fichue moyenne trimestrielle ne cesse de progresser: 250.000 en décembre; 260.000 en janvier, 270.000 en mars.

Résumons-nous: le nombre d'inscrits à Pôle emploi a fléchi de ... 8.000 en mars; le nombre de sans emploi a moins baissé que le nombre de chômeurs à temps partiels et de radiés n'a progressé. Au final, il faudrait pleurer de joie, et remercier l'actuel locataire de l'Elysée de ses 41 milliards d'euros de baisses de cotisations sociales accordées aux entreprises pour si maigre résultat.

Le fabuleux bilan économique
 Il ne faut pas oublier une situation désastreuse héritée d'une décennie de gouvernement de droite (2002-2012). Hollande n'avait pas la tâche facile. Mais bizarrement, à l'exception d'une seule et rare mesure qu'il a lui-même désavouée (création d’une tranche à 45%, imposition des revenus du capital comme ceux du travail, suppression des allègements d’ISF), il s'est efforcé de suivre la même politique socio-économique que ses prédécesseurs. 

Ce n'est pas un échec, c'est une trahison. Ce n'est pas une déception, c'est un malentendu. 

Les deux principales incarnations libérales de cette trahison se sont livrées dans les colonnes du magazine SoCiety. Après les confessions d'Emmanuel Macron, c'est au tour de Manuel Valls de massacrer d'un couac la fragile embellie politique de François Hollande: "nous avons fait des erreurs" concède-t-il, comme d'avoir sous-estimé "le raidissement identitaire", les crispations du pays et accumulé des couacs de méthode. 

Sans rire, sans blague, sans humour.
La gauche gouvernementale, comme son alter-égo à droite, nous endort avec des statistiques: Hollande a fait de l'une d'entre elles - le niveau du chômage tel que mesuré par le nombre d'inscrits en catégorie A à Pôle Emploi -  un totem, un référent, une balise sur laquelle l'ensemble de son habilité à se représenter (et donc de son quinquennat) devrait être jugé. C'est stupide parce que imprévoyant et mensonger.

La réalité statistique du pays est que 6,5 millions de personnes, pour une rémunération inexistante ou dérisoire, persistent à s'inscrire à Pôle emploi dans l'espoir de trouver un emploi à temps complet.

Ses proches font déjà valoir un bilan plus complet. 

Au crédit du président, la réduction des déficits publics : 3,3% du PIB en 2016 (contre 5,3% en 2011) pour les finances publiques; moins de 7 milliards d’euros en 2015 pour la sécurité sociale, soit le plus faible depuis 2002 (contre 21 milliards en 2011). Et ce, malgré une réduction des charges inédites sous la Vème République pour les employeurs (CICE , pacte irresponsable etc). Même le déficit du commerce extérieur a baissé à 45 milliards € en 2015 (contre 75 milliards en 2011).  Fichtre ! Hollande est un Dieu.

Le gouvernement se félicite aussi d'une "baisse de la hausse" du coût du travail (+0,8% par an depuis 2012), d'une croissance qui revient enfin, même modestement (+1,1% en 2015; +1,5% espéré en 2016), d'une création nette de 82.000 emplois marchands en 2015, voire de la hausse du pouvoir d’achat des ménages +1,7% en 2015 (obtenue grâce à une chute de l'inflation).

Bref, "ça va mieux, n'est-ce pas ?" 

L'argumentaire hollandiste semble tenter de convaincre celles et ceux qui n'ont pas voté pour lui, sauf par défaut. Car il faudrait oublier la hausse de la pauvreté (14,2% en 2014, et 19% chez les moins de 25 ans), n'est-ce-pas ?

La véritable capitulation
Les plus libéraux argumenteront que les hésitations fiscales des premiers mois du quinquennat - tranchées vers la fin de l'année 2013 avec l'officialisation du Pacte irresponsable, auront retardé le rebond économique constaté plus tôt chez nos voisins. Pire, la Hollandie fait mine de négliger l'argument international: le contre-choc pétrolier, temporaire; la reprise économique outre-atlantique depuis deux ans; et cette fichue relance monétaire pilotée par la BCE pour éviter un crash généralisé après la faillite grecque (on n'oubliera pas que cette politique servait d'autres intérêts, n'est-ce-pas ?)

Forcément, politiquement, cela fait tâche de se réfugier derrière de telles explications. Pourtant, on préférerait une plus grande honnêteté depuis 2012. Après tout, on a viré, grâce à Hollande, l'un des plus grands menteurs que la Cinquième République ait connu.

Hollande a négligé dans son action ce sur quoi il avait pourtant du pouvoir: les minima sociaux, les aides publiques, la lutte contre la pauvreté, la correction fiscale des inégalités. Il a au contraire misé sur la "main invisible du marché", et le bon vouloir des entreprises à embaucher. Cette foi est une capitulation intellectuelle avant d'être un échec politique. 

Au Parti socialiste,  le débat se pose désormais entre Macron et Valls, Valls et Macron, Hollande au-dessus ou à côté. On croit rêver. La moitié du pays gagne moins de 1.500 euros mensuels, mais le Parti socialiste se réfugie sur deux icônes dont l'une n'a récolté que 5% à une primaire et l'autre trop fraîchement sorti d'une banque mondialisée, n'a pu se confronter au suffrage populaire et considère le monde avec la vision primaire des gagas du numérique uberisés. Voici l'héritage du Hollandisme politique.

L'opposition, pourtant, existe. Elle frémit. Elle se bouge. Elle tâtonne encore, comme dans ces manifestations sans leader et improvisée chez Nuit Debout. "Un mois après, Nuit Debout est toujours dans la place" constate le Monde. Jeudi, de nouvelles manifestations contre la loi El Khomri qui arrive le 3 mai en examen au Parlement dégénèrent et rassemblent moins mais encore beaucoup: entre 170 000 et 500 000 personnes jeudi partout en France. Un jeune manifestant perd un oeil d'un coup de matraque. Quelque 124 personnes sont interpellées et 24 policiers blessés dont trois très grièvement. Chaque camp se rejette la responsabilité des violences. Il suffisait d'être sur place pour réaliser combien l'ambiance était électrique. Des racailles traînent au devant ou derrière les cortèges, et prennent en otage des manifestants paisibles et déterminés. Des CRS à cran cernent ces mouvements sans leader.  Il ne faut pas beaucoup pour allumer l'étincelle, comme le relate le nouveau magazine les Jours, jour après jour.


Jean-Luc Mélenchon s'est éloigné des logiques de parti pour mieux comprendre. "Le macronisme est une vision du monde primaire, barbare" explique-t-il calmement. Il revient du Québec, où il a rencontré un vif succès. Les sondages sont porteurs, mais là n'est pas l'essentiel. Il fout la trouille. Sur Twitter, on propage vite la rumeur selon laquelle Melenchon aurait une Rolex, l'intéressé dément.
"Dans le poste de pilotage, c’est panique à bord ! Histrions et commensaux jouent des coudes vers les canots de sauvetage tandis que les chefs se disputent l’image du capitaine sur la passerelle. Macron cornaqué par Dray, Hollande soutenu par Le Foll « Hé ho ! Les nuls ! », Valls disjoncté et Cambadélis construisant des décors Potemkine pour que le naufrage ait l’air d’une retraite calculée : autant dire que plus personne ne maîtrise rien et n’est pas prêt d’y parvenir." Jean-Luc Mélenchon, 26 avril 2016.
 Mélenchon est aussi l'un des rares candidats à la présidentielle à fustiger l'accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l'Union européenne pour des raisons autres qu'un nationalisme xénophobes. Barack Obama espère convaincre avant son retrait en novembre. Angela Merkel applaudit le fameux TAFTA, Hollande se tait.



La politique ne peut pas tout, mais elle peut un peu. Un peu que François Hollande n'a même pas daigné tenter.

Ami socialiste, 

Réveille-toi. 

Tout est encore possible.









23 avril 2016

468ème semaine politique: les 3 formules de Hollande pour gagner en 2017

Crédits: DoZone Parody, inspiré par la campagne gouvernementale anti-discrimination.

François Hollande est loin. En voyage, Egypte puis jusqu'à Aman. Les clichés sont jolis, symboliques, artificiels comme un coup de com': Hollande salue deux pilotes à leur sortie du cockpit. Les pilotes, de retour d'une mission de bombardements en Irak, ont du attendre une vingtaine de minutes pour sortir de leur appareil. La com' avant tout. Il fallait cette image faussement prise sur le vif d'un président chef des armées au pied de l'appareil.


La communication n'a jamais été le fort du président. Sarkozy était caricatural, et outrancier; Hollande est flou, et maladroit.

Le fiasco télévisuel de François Hollande de la semaine précédente a fini par stresser jusqu'aux plus proches. Laurence Rossignol, ministre de la famille, des enfants et des femmes, s'émeut du risque d'un nouveau 21 avril. Elle appelle les frondeurs et autres critiques à se mobiliser autour du gouvernement. "Un 21 avril est possible, incontestablement". Elle fustige le faux centrisme d'Alain Juppé, cette "droite ultra-libérale." Ailleurs, Jean-Christophe Cambadélis dénonce sur tous les plateaux ce "consensus médiatico-politique" selon lequel la messe présidentielle de l'an prochain serait dite. Dans les rues, la couverture de l'Express figurant Hollande et Sarkozy barrés d'une sentence : "renoncez" leur saute aux yeux. Sur quelques places, le mouvement Nuit Debout s'entête à rassembler des débatteurs en tous genres. 

Effrayer d'un risque de victoire frontiste en 2017 ne suffit plus. La donne politique est en train de changer L'anniversaire du 21 avril 2002, qui suscite encore quelques unes médiatiques cette semaine, intéresse peu. Pour rallier l'électorat de gauche, il s'agit désormais de réveiller la gauche, en faisant peur avec la droite la plus proche, celle qui pourtant soutenait la loi El Khomri, la déchéance de nationalité, le Pacte de responsabilité, la réforme des retraites, et, bien sûr, la loi Macron.   

Le camp Hollandiste tente donc d'effrayer les centristes sur un Juppé donné victorieux que l'on dépeint désormais comme le digne héritier de Margareth Thatcher et Ronald Reagan réunis. Juppé ne serait pas le centriste que ses communicants nous décrivent. Dans les sondages, près d'un quart des électeurs de Hollande  en 2012 se déclarent pourtant séduits par le bonhomme. Contre Juppé, les attaques sont aussi personnelles. On se jette ainsi sur les confessions de ses deux aînés selon lesquels le maire de Bordeaux serait un "handicapé des rapports humains".

Pour rallier l'électorat de gauche, il s'agit aussi de "faire gauche".   

Après un quasi-quinquennat passé à "trianguler" l'adversaire, la ficelle est grosse. Le car hollandiste freine trop tard. Le mur est là. Il fallait y penser avant: avant d'applaudir l'ANI, avant de réformer les retraites comme Sarkozy; avant de lâcher 41 milliards aux employeurs et seulement 2 milliards contre la pauvreté; avant de tenter de constitutionnaliser la déchéance de nationalité; avant la loi el Khomri.

Hollande est désormais talonné voire dépassé sur sa gauche : plusieurs enquêtes d'opinion placent Jean-Luc Mélenchon au même niveau ou devant Hollande au prochain tour du Scrutin de 2017. On n'est plus dans le scenario de 2002 où les candidatures Taubira, Mamère et Chevènement avaient grignoté celle de Jospin. Cette fois-ci, le potentiel de la candidature "normale" du président sortant s'est simplement ... effondré. Si Mélenchon parvient à mobiliser paisiblement mais fermement la gauche, alors l’abstention, massive à gauche depuis 2012, sera plus faible.
"Le gavage des riches, l’appauvrissement des classes moyennes et les misères du peuple n’ont rien de fatal." Jean-Luc Mélenchon, le projet.
"Faire gauche", c'est ainsi faire sienne, à 12 mois du premier tour de l'élection présidentielle, cette merveilleuse idée d'un revenu universel minimum pour tous, c'est-à-dire aussi pour les jeunes. Mardi 19 avril, on apprend par Twitter que "le chantier" est ouvert. Il ne fallait pas plus de 140 caractères pour illustrer cette imprévision. Valls et Hollande s'inquiètent de cette persévérante jeunesse qui défile ou débat encore et toujours contre la loi travail.

Le premier ministre s'appuie sur le rapport d'un député, Christophe Sirugue, qui recommande la mise en place d'un "revenu minimum d'existence"; plusieurs scenarii sont évoqués, du toilettage à la fusion de dispositifs existants (RSA, minimum vieillesse, etc). Sur le fond, l'idée est poussée à gauche jusqu'à la droite sociale depuis des lustres. Jeudi sur France inter, Louis Gallois, ex-PDG d'Airbus, disait ainsi tout son soutien à la mesure. Les désaccords portent sur le montant et la portée. Le premier ministre défend ainsi qu'il faudrait étendre ce revenu minimum aux jeunes de 18 à 25 ans. On se souvient du fiasco du RSA jeunes porté par Martin Hirsch, alors "Haut Commissaire aux Solidarités Actives" sous Nicolas Sarkozy.

Le 29 septembre 2009, Sarkozy reprenait l'idée: "Qui peut comprendre que le travailleur de 25 ans d'une entreprise a le droit au RSA et que le même travailleur de 24 ans dans la même entreprise depuis six mois n'y aurait pas le droit ?"  A l'époque, il avait débloqué 250 millions d'euros pour l'extension du RSA aux jeunes de 18 à 25 ans. Deux ans plus tard, à peine 5000 jeunes bénéficiaient en réalité de cette aide, contre 160.000 prévus. En cause, les critères d'éligibilité: il fallait 2 ans de CDI sur les 3 dernières années pour prétendre au dispositif, en pleine période de chômage massif...

Lancer cette idée juste avant le Grand Scrutin est habile de la part de Hollande. Cela permet de cliver le débat politique avec sa droite. Car à droite, sans surprise, les furibards Wauquiez et consorts ont pu brailler leur opposition à cet "assistanat". "On propose donc de donner 250 euros à des jeunes qui ne sont pas étudiants et qui n’ont pas commencé à travailler" fustige Wauquiez aussi sec. "Ce qui me révolte, c’est qu’on est en train de faire tourner la machine à assistanat, et cela pour des étudiants et des jeunes qui n’ont même pas commencé à travailler." L'héritier du Puy-de-Dôme a la révolte aussi rapide qu'indigne.

A Marseille, les délégués CGT réélisent Philippe Martinez à leur tête sur une ligne d'opposition frontale avec les projets socio-libéraux du gouvernement. Le Figaro titre sur "la CGT dans les bras de Mélenchon". L'Obs s'inquiète: "la CGT relance la lutte des classes." Mélenchon est parti au Québec: "Ici on s’apprête à légaliser le cannabis et à voter « l’aide à mourir ». Il y a peu, on y a abrogé la déchéance de la nationalité."

"Faire gauche", c'est aussi tacler plus fermement "sa propre droite", à savoir Emmanuel Macron. 

Court-il pour François Hollande ? Il "élargit" la base électorale, expliquait-on à Solferino. Désormais, le son de cloche a changé. Macron agace, irrite, énerve le camp Hollandiste. A un quotidien belge, il confie que son son mouvement "en marche", lancé le 6 avril dernier, est destiné à nourrir un "projet présidentiel". Mardi, un journaliste attentif rapporte à Manuel Valls une interview du jeune ministre où il explique qu'il préfère "la taxation sur la succession aux impôts de type ISF" . Valls s'empourpre et le "recadre" en direct à la radio. Mercredi, Macron confie qu'il ne se sent nullement "l'obligé" de François Hollande. Il assure que son mouvement est un succès; qu'il s'appuyera sur " plusieurs milliers de 'marcheurs'", pour recueillir " cent mille expériences de vies françaises " et "dresser le bilan du pays". Rarement, ou jamais, les vrais sujets sont évoqués. Plus on s'approche du Grand Scrutin, et ses tours préliminaires, plus nos colonnes médiatiques sont encombrées de statistiques sondagières et d'analyses tactiques.

Sous les yeux ébahis et ravis de quelques éditocrates, l'évidence s'impose: Macron rejoue contre Hollande "la rupture dans la continuité" qui avait tellement réussie à Nicolas Sarkozy en 2006 contre Jacques Chirac. La machine médiatique se régale, cette guerre interne au camp social-libéral a tous les ingrédients d'un feuilleton réussi: des différences idéologiques sont minimes et n'effraient pas nos éditocrates; on insistera donc sur les écarts de génération; les différences de méthodes, les petites phrases et les gros sondages. On parlera tactique, et pas politique; "réformes", mais sans dire lesquelles.  

Macron est un cliché, la nouvelle et énième illustration de cette politique du cliché si décriée au crépuscule du sarkozysme présidentiel. Mais une certaine presse est amnésique. Et retombe pas à pas dans un piège qu'elle avait fini par dénoncer.

Il nous manque la photo de Macron, sur un cheval en Camargue, devant des journalistes parqués dans une carriole, et le compte sera bon.

Soyez patient.




16 avril 2016

467ème semaine politique: pourquoi c'est fini pour François Hollande.

Hollande, flou, le 14 avril 2016

A l'Elysée, ils n'y croyaient pas. Et pourtant, il faut se rendre à l'évidence. L'intervention télévisuelle de jeudi a marqué moins un tournant du quinquennat qu'une confirmation que tout était fini.

Hollande ne choque plus, n'énerve plus. 

Il indiffère.


Les cadeaux
Dans cette chronique paniquée d'une catastrophe électorale prévisible,  le gouvernement lâche ses cartouches, des cadeaux en tous genres, c'est Noël en avril ! Le Grand Scrutin les terrifie. Cette semaine, plusieurs annonces par le premier ministre, trois jours avant le fiasco télévisuel du Président: création d'une aide à la recherche du premier emploi pour les diplomés d'origine modeste, prolongation des bourses étudiantes pendant 4 mois après l'obtention des diplômes (+130 millions d'euros); aide de 1000 euros mensuels pour les 25.000 étudiants dispensés de droits d'inscription universitaire (+25 millions d'euros); revalorisation des aides aux lycéens d'origine modeste (+28 millions d'euros); extension de la CMU aux jeunes en rupture familiale (+20 millions d'euros); revalorisation de+100 euros mensuels de la rémunération des apprentis les plus jeunes (+80 millions d'euros); et, last but not least, augmentation du RSA (de 2%) en septembre prochain.

Au final, en quelques jours avant une intervention présidentielle tant redoutée, quelque 300 millions ont été rapidement lâchés pour calmer la grogne. On attend de savoir où le gouvernement trouvera les 4 milliards d'euros manquants pour attendre l'an prochain l'objectif de réduction du déficit budgétaire à 2,7% du PIB. Pour l'heure, on constate un début de panique pré-électorale. Mince, damned et zut ! On a oublié les jeunes, les écolos et les pauvres...

Car la grogne persiste. A Paris, le mouvement Nuit Debout se poursuit. "C'est tellement pathétique de voir cela" s'indigne Jean-François Copé. En marge du mouvement, des casseurs et autres racailles viennent tenter de semer le trouble.

Avant la fameuse intervention télévisuelle, les conseillers s'affairent, et rassurent. Hollande aurait encore ses chances de réélection. "Hollande est très bas mais dans un paysage politique décomposé" assure un proche anonyme au Monde, quelques heures avant la fameuse interview.

Le déni
Jeudi, l'homme du compromis s'exerce au "dialogues citoyens", c'est le nom de l'émission, sur France 2,  jeudi 14 avril, en direct du Musée de l'Homme à Paris. Face à quatre citoyens pourtant triés sur le volet - une patronne de PME, une mère qui a perdu son fils djihadiste en Syrie, un électeur du Front national, et un étudiant adepte de "Nuit Debout" -, sur des sujets pourtant sélectionnés avec soin, le président fut bien en peine de convaincre. 

"Quand je regarde les quatre ans..."
Le président s'est attaché à défendre l'improbable: son bilan, mais surtout sa fidélité à ses engagements de campagne en 2012. Il a des formules curieuses, qu'on pouvait lui retourner ("Être Président, c’est vivre avec la tragédie ").

Devant ses contradicteurs d'un soir, Hollande trébuche, s'égare et s'abime. Il raconte que la France s'en sort mieux que ses voisins européens sur le chômage des jeunes. C'est faux. Il confirme qu'une mosquée brestoise animée par un imam salafiste a été fermée. C'est faux. Il abandonne son premier ministre qui annonçait l'interdiction prochaine du voile en fac. Il recadre Macron comme Chirac recadrait Sarkozy, une démarche que le ministre de l'Economie ne pouvait qu'applaudir pour sa propre survie politique. Il s'enfonce dans le déni, il récuse avoir changé ni renié son programme de campagne. Et pourtant il ressort l'exact même argument que Sarkozy avant 2012: "J'aurais dû alerter davantage les Français sur la gravité de la situation."

A quoi donc servent 15 ans d'opposition ?

Sur la déchéance de nationalité, il confirme qu'il cherchait un symbole si cher à la droite et l'extrême droite: "J'ai ressenti le besoin d'une mesure symbolique". L'égarement politique est total.

Flou sur les chiffres, Hollande se réfugie derrière quelques banalités: "Oui, ça va mieux : il y a plus de croissance, moins de déficit, moins d’impôts, plus de compétitivité, plus de marges pour les entreprises, plus de pouvoir d’achat pour les salariés ." ... "ça va mieux" ? Le constat pouvait mettre en rage une belle fraction de la population.

Oui, le pouvoir d'achat des ménages a (un peu) progressé. Pour le reste, Hollande ment par omission. Le redressement des comptes publics ne sera pas achevé comme promis; le chômage persiste (+700 000 chômeurs depuis 4 ans); la consommation des ménages reste atone. En matière de croissance, c'est le yoyo, un yoyo timide. La France est à la traine. Et, côté impôts, Hollande a massacré son quinquennat : dès 2012, il avait réhaussé la fiscalité des plus riches et des revenus du capital, sans doute l'unique mesure d'ampleur et de gauche de son mandat; avant se renier rapidement, (rappelez-vous Moscovici alors ministre des finances qui "comprenait" le "ras-le-bol fiscal" dès la rentrée 2013) puis d'augmenter la TVA - impôt injuste - et de lâcher quelques 41 milliards d'euros d'exonérations fiscales et sociales aux entreprises. En réalité, depuis 2012, seules les entreprises ont bénéficié d'une baisse d'impôts grâce à François Hollande.

L'irresponsabilité
Quand on l'interroge sur l'effet de son Pacte Irresponsable, Hollande paraît décomposé.
David Pujadas: "combien a-t-il créé d'emplois ?"
François Hollande: "les entreprises devaient s'engager... je ne serai cruel au point de rappeler un certain nombre de chiffres qui avaient été annoncés par le président du Medef, nous parlons d'un million... mais... je pense que cela ne se passe comme ça... Et donc il n'y a pas d'obligation pour les entreprises... "
David Pujadas: "non, mais il y a un chiffre qui a été donné..."
François Hollande: "il y a un chiffre qui avait été donné... aujourd'hui... je vais vous donner le chiffre qui est réel... en 2015, nous avons créé 100.000 emplois nets de plus, c'est-à-dire pour la première fois depuis 5 ans, l'économie française a créé davantage d'emplois qu'elle n'en a supprimés. Et je pense que c'est largement dû à cette politique-là."
On hallucine.

Moins de 100.000 emplois créés par quelques 34 milliards d'euros de baisses d'impôts et de charges sociales depuis 3 ans.. Voilà de quoi effacer l'intégralité de ses rares mesures sociales - l'échec des emplois d'avenir (moins de 300 000 l'an dernier), des "parcours apprentissages" (à peine 10.000), ou la "garantie jeunes" (une goutte d'eau). François Hollande ne réalise pas les dégâts de son aveu. Toute la politique sociale de son quinquennat restera jugée à l'aune de ce Pacte irresponsable.

L'indifférence
L'émission s'est déroulée dans une relative indifférence. Sur les réseaux sociaux, les critiques et autres trolls furibards étaient rares, comme s'ils avaient simplement déserté le terrain pour d'autres occupations. Le lendemain, la sanction tombe, Hollande réalise l'un de ses pires scores télévisuels, quelque 3,5 millions de téléspectateurs, une misère, une audience plus faible même que celle du JT que son intervention remplaçait. Pour se rassurer, les rares fidèles rétorquent que Sarkozy en février dernier indifférait encore davantage le public - 2,7m de téléspectateurs. Se comparer à un ancien monarque discrédité dans les sondages, accablé par la justice, déstabilisé dans son propre camp, voici ce qu'il reste de défense au carré des fidèles hollandistes.

Amen.
Ce jeudi soir, Hollande inspire de la compassion. Rarement la désacralisation de la fonction présidentielle n'est apparu aussi criante. Le "président normal" s'est laissé interrompre, contredire, moqué et raillé devant quelques millions de téléspectateurs. Il se fait piétiner en public et sans fanfare.
« C'est une plaisanterie ? » Léa Salamé coupant François Hollande jeudi 14 avril 2016
2017 s'annonce comme une défaite, "sauf miracle", promet la maire de Paris Anne Hidalgo dès le lendemain.

Les trahisons
Le lendemain de l'intervention ratée de Hollande, la formule claque en une d'un grand quotidien du soir: "le gouvernement renonce à réduire la part de l'énergie nucléaire." Hollande avait déclaré l'exact contraire la veille à la télévision. Cette promesse de campagne de 2012, l'un des socles de l'accord de gouvernement entre écologistes et socialistes, est en fait enterrée. Hollande a décidé de faire tout seul son abécédaire des promesses non tenues. Une par jour jusqu'à mai 2017.

Dans les faits, Hollande et Valls ont décidé de reporter à 2019 les arbitrages sur des fermetures de centrales nucléaires (à l'exception de celle de Fessenheim). "C’est dans la seconde période de la programmation pluriannuelle, entre 2019 et 2023, qu’il va falloir prendre des décisions" confirme maladroitement Ségolène Royal. Par ailleurs, les décrets d'application de la loi de transition énergétique de Ségolène Royal n'ont pas été promulgués. "Il est donc clair que la réduction de la part du nucléaire n’est pas une « priorité d’action » du gouvernement !" commente Jean-Luc Mélenchon.
 
Autre trahison, au Parlement européen cette fois.
Les députés socialistes français votent en cœur et avec la droite et l'extrême droite, une directive sur la protection du secret des affaires. Dix jours après les révélations des Panama Papers par une centaine de médias, ces gens ont le sens du timing. Les promoteurs du texte défendent qu'il protégera... les PME. On nous prend pour des cons. Les multinationale se frottent les mains. Combien de scandales - produits dangereux, évasion fiscale, etc - ne seront plus révélés désormais sous peine de poursuites judiciaires dans des tribunaux civils ?

"Protéger les journalistes, leurs sources, les ONG et les lanceurs d’alerte, ainsi que le droit à l’information des citoyens (...) Poursuivre ces objectifs est plus honorable que la posture facile et stérile du rejet, c’est pourquoi nous avons apporté des améliorations au texte. Elles font de cette directive un véritable progrès par rapport à l’état actuel du droit" justifient les euro-députés socialistes. Pour preuve, le texte voté protège les lanceurs d'alerte et journalistes qui dénoncent des faits illégaux. Rappelons que l'évasion fiscale des multinationales de l'internet (entre autres) est ... légale.

Le naufrage
Le trop jeune ministre continue son ratage politique. Dimanche soir sur France 2, il annonce 13.000 adhésions à son mouvement à peine né. On comprend dès le lendemain qu'il avait confondu les clics sur sa newsletter avec des adhésions politiques. L'ancien banquier connait sans doute mal la pratique politique de terrain. Pire encore, le mercredi, Paris Match et Gala consacrent de fabuleux articles au couple Brigitte et Emmanuel Macron. Le ministre s'excuse de ces confidences. Il nous faisait penser à cette autre fabuleuse couverture, il y a 20 ans, de l'un de ses prédécesseurs idéologiques.


En fin de semaine, un sondage lui promet une éventualité de possibilité de chance de qualification pour le 1er tour de la présidentielle. L'éditocratie fait son possible pour rendre probable, à défaut de possible, une candidature Macron. Ce "machin médiatique" est au moins aussi hors sol que la récente invention politique de la direction du Parti socialiste.

Vendredi, dans un bistrot surchauffé, quelques ténors fidèles à Hollande, rassemblent ce qu'il leur reste de soutiens pour annoncer devant quelques journalistes amuser le lancement de la "Belle Alliance Populaire" (sic!). Ne souriez pas, la démarche est sérieuse: Jean-Vincent Placé, Jean-Christophe Cambadélis, Julien Dray et Jean-Luc Benhamias (qui ?) sont présents pour inaugurer ce rassemblement anorexique de la Hollandie.


Amen.


 

9 avril 2016

466ème semaine politique: comment Macron rate son entrée en politique



Emmanuel Macron n'est plus un ovni. L'actuel ministre de l'économie s'est officiellement lancé cette semaine. Il n'est plus la chose a-politique et technicienne qui gouverne Bercy. Il veut convaincre l'électeur. Mais la démarche, revendiquée sincère et au-dessus des clivages, a viré au désastre, en pleine semaine de révélations des "Panama papers".

En marche ?
Emmanuel Macron choisit cette semaine de "Panama Leaks" pour présenter son mouvement. Il n'avait pas prévu. On se souviendra longtemps de cette coïncidence. La création de son parti date pourtant de février, mais Macron a tardé.

Ce lancement de ce parti est d'abord le fruit d'une déception personnelle, d'une bouderie du jeune ministre. Sa fausse modestie affichée cache mal son énorme déception de n'avoir de réforme majeure à son crédit, alors que le quinquennat Hollande touche à sa fin. De Macron-ministre, on se souviendra, peut-être, de la libéralisation du travail le dimanche et des transports en car. Pour un ministre de l'Economie si réformateur, le bilan est mince, même vu de droite.

"En Marche", c'est donc le nouveau parti d'Emmanuel Macron. Le narcissisme est assumé - EM, comme Emmanuel Macron. Mercredi 6 avril, l'actuel ministre est sur son estrade, à Amiens, devant une centaine de personnes triées sur le volet: ce n'est pas une "rencontre citoyenne", mais un lancement de produit. Ce n'est pas un meeting politique mais un micro-show 2.0 avec inscription préalables et filtrages, validations et "flash-code" individualisé.

Micro collé au menton, il présente son "mouvement politique qui ne sera pas à droite, qui ne sera pas à gauche". Ou plutôt "ni de gauche, ... ni de gauche". Ses fondateurs, ses soutiens, ses références et ses idées, tout arrime ce mouvement à la grande tradition du conservatisme libéral depuis Smith, Ricardo et les autres. Même les Français sondés ne s'y trompent pas: selon une récente enquête Odoxa, l'actuel ministre est jugé plus proche de Juppé que de Hollande par deux tiers d'entre eux. Macron peut être ministre de Hollande, et jugé premier ministre potentiel d'un Juppé président après 2017.

Pas belle, la vie ?

Macron joue donc à l'homme providentiel, il n'est pas le premier. Ses ancêtres s'appellent Lecanuet, VGE et Madelin. Ne dite pas à Macron qu'il s'agit d'un énième parti, comme ses statuts le confirment, il déteste. Comme Jean Lecanuet en 1965, Macron s'affiche "ni de droite ni de gauche". L'argument publicitaire est connu, il est vieux comme nos campagnes électorales.



Comme Valery Giscard d'Estaing en 1974 ou "la bande à Léo" en 1985, Macron veut "dé-ringardiser" la politique, "réformer la France".
"Je pense qu'on peut, par ce mouvement, refonder par le bas. De manière sincère, authentique, en vrai."
L'image est belle, l'arnaque puissante. Rapidement, le lancement d'EM vire au fiasco. 

En panne
Le site, ouvert dès mercredi, a des ratés au démarrage. Le lancement du parti est filmé et retransmis sur YouTube. Le spectacle attire peu. Le "live-stream" du show Macron à Amiens attire 7 874 visionnages et... 12 commentaires. Et la conclusion du discours, re-postée sur YouTube, à peine 1 300 vues dans la semaine. C'est un échec de curiosité.  Sur Twitter, le compte @Enmarchefr est ouvert, illustré par une photo du jeune ministre inversée de celle de son profil officiel. "Ni de droite, ni de gauche", il y a des conseillers en com' qui ont du penser que l'astuce serait efficace. Cette gadgetisation à l'extrême fait rire.

La campagne de Macron est "sincère, authentique et vraie" comme une promotion pour Monsanto. De l'OGM politique à l'arrière-goût néo-libéral.

Mediapart révèle ensuite comment "le patronat héberge le siège du nouveau parti:" une amie du ministre et épouse du dirigeant d'un fameux Think-tank patronal prête son adresse au nouveau parti pour son siège social.

Un clip publicitaire bidonné est ensuite diffusé sur YouTube et Dailymotion. "Une vidéo qui ressemble à s'y méprendre à celle d'un ancien candidat, assumé cette fois, à la présidence de la République: Nicolas Sarkozy "commente le Figaro. "Intitulée «La France d'après» et datée de 2006, le clip préparait la campagne du futur président, élu en mai 2007."

Le lendemain, le Petit Journal de Canal+ révèle que les images du clip, censées illustrer cette France "en marche", de façon "sincère, authentique, en vrai", sont toutes  issues de banques d’images étrangères, certaines même photosphées et truquées, ou copiées/collées d'un clip de campagne de Bernie Sanders (sic!). La politique publicitaire a encore fait des ravages.  "On a du mal à en trouver des Français, dans le clip", s'amuse Yann Barthès. Il n'y en a pas.  La nouvelle de ce bidonnage a un effet désastreux.

Sur les réseaux sociaux, on rigole, on raille, on s'amuse de la démarche préfabriquée.

Le clip bidonné d'Emmanuel Macron


Les premiers responsables du mouvement de Macron ont le profil type de l'Uber-économie mondialisée chère au ministre de l'Economie: entrepreneur à succès, banquier, capital-risqueur. N'y cherchez pas d'assistante sociale, d'employé de bureau, de prof, d'ouvriers ni de flic de quartier. La structure de classe est la première image qui frappe dans ce nouveau: blanc, mâle, riche. Politiquement, on retrouve des anciens strauss-kahniens, orphelins de leader depuis la chute de leur mentor en 2011.

Au Parti socialiste, on ricane, ou on tance. Valls, Ayrault ou Cambadelis se succèdent pour rappeler que les clivages politiques existent. A droite, on applaudit. Le patron du MEDEF loue "l'initiative" qu'il trouve "rafraichissante". Le sénateur Jean-Pierre Raffarin apprécie aussi: "Il n'y a aucune incompatibilité entre Emmanuel macron et Alain Juppé. "

Qui en doutait ?

Ce que sait Macron de Panama
Le jeune ministre lance donc son parti l'exacte semaine de la publication des Panama Papers
"en tant que citoyen et contribuable", il se déclare "choqué".

Sans blague ? 

Emmanuel Macron n'a pas été surpris par les révélations. En premier lieu, ses quatre années dans une banque d'affaires avant de rejoindre la Hollandie triomphante l'ont nécessairement affranchi sur les méandres de l'évasion et de la fraude fiscales internationales. Il est impensable d'imaginer autre chose. Ministre de l'Economie, il n'est pas directement en charge du fisc. Mais il connait le sujet. Sa propre loi l'an dernier comprenait une mesure de protection du secret des affaires., avant que les députés ne la fasse sauter.

Lundi, 107 rédactions, coordonnées par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), publient simultanément les résultats d'une gigantesque analyse sur 11,5 millions de fichiers d'archives d'un cabinet d'avocat panaméen dénommé Mossack Fonseca. Ce dernier, fondé par le fils d'un ancien Waffen SS et un ancien responsable de la dictature panaméenne dans les années 1970, a étendu son empire.

Le choc est large, international, politique et moral. Il nous donne "le tournis, le vertige et la nausée", résume l'éditorialiste du Monde, mardi 5 avril. Quelques noms sont jetés en pâture, chaque pays, démocratie ou dictature, a son lot de personnalités prises la main dans le sac. Un premier ministre  démissionne (en Islande); un autre, britannique, s'excuse piteusement à la télévision d'avoir hérité de 40 000 euros cachés de son papa. Des chefs d'Etat par dizaines - Assad, Poutine, Mohammed VI, Bouteflika, les "aristocrates rouges" de Chine - de riches fortunes particulières et des entreprises. En France, la Société Générale est encore pointée du doigt - près de 1000 comptes offshore débusqués, alors que la banque française n'en concède qu'une dizaine. Jean-Luc Mélenchon est le seul homme politique à réclamer une mise sous tutelle de la banque. Laquelle l'attaque en diffamation... un monde à l'envers.

On retrouve aussi Jérôme Cahuzac et les époux Balkany, mais aussi Jean-Marie et Dany Le Pen, et deux très proches de Marine Le Pen. Jeudi, cette dernière dément, un article du Parisien à l'appui: devant quelques journalistes, accompagnée de ses députés (Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard) et sénateurs (David Rachline) - signe du stress politique provoqué par ces révélations, elle clame que son parti sort "tête haute et mains blanches". Pour preuve, le "prestataire" du FN mis en cause aurait réglé tous les impôts dus sur les sommes qu'il a placées dans ces paradis fiscaux.
"Le document démontre que le prestataire du FN n'a en aucun cas fraudé, ni détourné, ni camouflé, ni dissimulé aucune somme, que sur cet investissement effectué à Hong Kong, cet impôt a été payé, déclaré, cet investissement a été déclaré dans la liasse fiscale de l'entreprise" Marine Le Pen, 7 avril 2016.
Dans sa défense, Marine Le Pen est habile. Le Pen rejoint, sans l'avouer, l'argument du patron du MEDEF: "Tous ceux qui sont passés par le Panama ne sont pas des fraudeurs". Le Monde n'accusait pas Frédéric Chatillon le prestataire de fraude, mais simplement d'évasion fiscale. Ce que Marine Le Pen ne dément pas. Oui, l'évasion fiscale est légale. Mais est-elle morale ?

Ces Panama Papers illustrent autre chose que ces quelques gros scandales: l'ampleur et les ramifications de l'évasion fiscale, comment et avec quelles crapules elles s'organisent.

Jour assis, nuit debout
Quand il réclame un renouveau "ni de droite ni de gauche" qu'il incarnerait prétendument, Emmanuel Macron confond clivages et classe politiques. 

L'aréopage actuel qui compose l'essentiel de notre paysage politique est disqualifié; les citoyens ne croient plus en une parole politique rarement suivi d'effets et souvent contredite par des trahisons immédiates; ils sont lassés par l'endurance des ténors et sous-ténors français que l'on voit défiler sur nos écrans médiatiques pendant des décennies malgré leurs échecs personnels. Mais ces rapides constats n'effacent pas la réalité des clivages et d'une lutte des classes inouïes.

La vraie révolution est ailleurs. Loin de ces meetings publicitaires et de ces clips bidonnés par des agences libérales pour le service d'un jeune ex-banquier qui se voit un destin national. Elle est dans la rue, la vraie, et les esprits. Il n'est pas dit qu'elle réussira. Mais toute la semaine, le mouvement Nuit Debout s'étend. Une à une, nos villes françaises voient fleurir des rassemblements nocturnes spontanés et sans leader. Des gens d'horizon divers, plus divers que toutes les macronneries bidonnées de ces derniers jours, échangent, discutent, se réapproprient le débat politique. La démarche spontanée, flanquée d'une contestation jeune et heureusement têtue de la loi Travail, indispose les éditocrates protégés de nos médias nationaux. Le philosophe médiatique Raphael Enthoven exécute les "enfants gâtés" de la Place de la République.

Le trio Hollande/Valls/Macron ont joué les catalyseurs du mouvement. A force de trahisons, jusqu'à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité et la loi El-Khomri, ils ont forcé ces milliers de citoyens à sortir exprimer leurs nausées, leur rage, leur envie d'autre chose. L'échec des autres contestations politiques plus institutionnelles comme le Front de gauche a fait le reste. Les comparaisons avec Podemos et les Indignés ont forcément fleuri. On s'interroge aussi, à juste titre, sur la suite politique du mouvement. Comme le parti pirate islandais, crédité de 40% des intentions de vote pour les prochaines élections anticipées, ou Podemos et Ciudadanos , en Espagne, des mouvements réellement citoyens, à des années-lumières de la construction artificielles des Macronneries du moment, le mouvement Nuit Debout est le signe d'un ras-le bol.

Le 14 avril, Hollande parle à la télévision. On promet des "annonces".  Mais qui s'en soucie encore ? "On est quatre ans après l'élection présidentielle, un an avant la prochaine, c'est le bon moment pour remettre en perspective le quinquennat, le valoriser" ose commenter proche anonyme.

Qu'un ministre de l'Economie, par ailleurs ex-banquier, s'imagine incarner la relève post-politique et uberisée de la société illustre jusqu'où la classe dirigeante est tombée. 

Très bas.

Ami citoyen, ne sois pas dupe.



2 avril 2016

465ème semaine politique: cette rage contre Hollande, Sarko et Le Pen

Crédit illustration: AFP

 

Nous pouvions avoir la rage. Nous le devions. 

Le scénario trop facile d'une exacte répétition de l'élection de 2012 pour le prochain scrutin présidentiel de 2017 devrait enrager chaque citoyen. 

Hollande/Sarkozy/Le Pen ? Un choix triptyque illustratif d'une France politique rance, rassie, déchue. Le premier a échoué à force de reniements. Le second mérite la Justice, celle des tribunaux. La troisième aligne un programme politique inexistant sauf quand il s'agit de singer les réflexes fascisants du siècle d'avant.



Hollande et Sarkozy, déchus
L'information a brièvement occupé la une et deux pleines pages d'un quotidien du soir. Un sondage, plus important que les autres - 21 000 électeurs sondés par IPSOS - peut-être plus fiable que les précédents, livrait des résultats sans appel: dans tous les cas de figures d'une élection présidentielle qui se tiendrait ce jour, Hollande était défait, lourdement, et dans n'importe quelle configuration de premier tour. Nicolas Sarkozy était à peine mieux loti, et le journal de conclure: "Les Français rejettent en bloc Hollande et Sarkozy". 

Sarkozy est seul, très seul. Bientôt détesté, toujours sous le coup d'une multitude d'enquêtes judiciaires. Non, décidément, il n'est pas le meilleur pour faire gagner la droite.


Les sondages ne font pas une élection, sauf quand il s'agit de primaire. A gauche en 2011, Hollande l'avait emporté avec le concours des voix de celles et ceux qui l'estimaient mieux placé pour l'emporter face à sarkozy. Cinq plus tard, Alain Juppé domine très largement les cotes d'enquête, même après le retrait de l'UDI du processus de primaires organisé par Les Républicains à l'automne prochain. Il recueille 65% d'intentions de vote parmi les sympathisants de gauche et 71% parmi les supporteurs de François Bayrou. Il y a du réflexe anti-sarkozyste et une rage anti-Hollande dans ces intentions. Sarkozy l'emporte chez les sympathisants de droite. C'est là la surprise, ou pas. Juppé séduit à gauche. Juppé séduit parce qu'on ne veut plus de Sarkozy: "si Nicolas Sarkozy n'était pas là comme épouvantail, je suis convaincu que les mêmes électeurs de gauche porteraient sur Alain Juppé un regard plus froid" confirme l'analyste Thomas Guenolé.

Déchéance en échec
Mercredi, un autre échec. Hollande parait la mine défaite à l'Elysée pour reconnaître le fiasco. Il abandonne son projet de révision constitutionnelle sur l'état d'urgence et, surtout, la déchéance de nationalité.
"J'ai décidé de clore le débat constitutionnel." François Hollande, 30 mars.
 

Le ver était dans le fruit, la honte dans le projet. Les députés, divisés comme jamais, avaient voté une déchéance pour tous. Le Sénat, dominé par la droite, était revenu sur une déchéance limitée aux binationaux. Cette affaire est symptomatique d'une déchéance politique générale: la droite piège Hollande puis se renie, la gauche de gouvernement s'égare sur les terrains symboliques nauséabonds de l'extrême droite. Marine Le Pen se frotte les mains. Ce renoncement de François Hollande est sans doute le meilleur de son quinquennat bientôt terminé.

L'échec de ce projet de révision constitutionnel est une bombe à fragmentations. Hollande a encore une fois tout perdu: il a divisé davantage le pays, et son propre camp; il n'a rien gagné sur sa droite; il a encore perdu des soutiens sur sa gauche. Cette semaine, Marie-Noëlle Lieneman, sénatrice socialiste, publie un nouveau brûlot contre Hollande: "merci pour ce changement". Au-delà de ses critiques contre la politique conduite depuis 2013, elle écrit ce que d'autres, jusque parmi les supporteurs de l'actuel président, pensent:  "le talon d’Achille de François Hollande : négliger, voire mépriser, une large partie de la gauche."

"Je n'ai pas voulu diviser la droite" commente-t-il quelques heures plus tard. Cette auto-justification est autant maladroite que lunaire. Elle témoigne d'une déconnexion politique totale du chef de l'Etat avec l'état du pays. "Il écoute, mais il n'entend pas". Le propos, rapporté par Le Monde le 30 mars, est d'un proche hollandais anonyme.

Sarkozy

Politique hors-sol
"Je tiens bon" ajoute-t-il .On s'en fiche.  Il parait même qu'il y croit encore. Ce n'est pas un poisson d'avril. Et pour cause, aucune alternative ne se dessine à sa candidature pour le Grand Scrutin. En coulisses, les conseillers "s'activent" et "réseautent". Hollande multiplie les rencontres avec le milieu culturel et sportif (Alain Chamfort, Noël Le Graet, Jean-Michel Ribes, etc) grâce à ses deux jeunes conseillères Audrey Azoulay et Nathalie Ianetta. On lui prépare des dîners surprise, des mini-programmes électoraux; on tente de mobiliser des "think tank". Son ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll organise un meeting pour montrer "montrer, que nous avons fait des choses importantes - bien que parfois contestées -, dans un contexte très difficile."

Certains à l'Elysée semblent donc croire qu'on reproche à Hollande ses échecs. Il n'en est rien. Hollande n'a pas échoué, il n'a pas essayé. Il n'a pas raté de grandes réformes sociales, il n'a rien tenté.

Il n'a pas échoué, il a trahi.

Manuel Valls fête ses deux ans à Matignon. Les bougies sont éteintes. Il fustige la droite sénatoriale pour l'échec de la révision constitutionnelle. Mais son propre bilan est désastreux, sauf à penser que Manuel Valls ferait un excellent premier ministre d'Alain Juppé. Selon l'Obs, son épouse a été embauchée par un drôle de loustic, un obscur millionnaire qui trafique entre la France et le Koweit
"Un jour, un homme d’affaires providentiel lui a proposé de créer un orchestre classique dont elle aurait la direction artistique : l’Alma Chamber Orchestra. La violoniste n’a pas hésité et s’est retrouvée au cœur des réseaux de la Françafrique". Source: L'Obs
Mais il y a pire. Il y a simplement la situation du pays.

Les attentats de Bruxelles, après ceux de Paris, ravivent l'inquiétude dont profitent quelques politiques déboussolés ou cyniques. Des gestes de solidarité, d'autres de résignation. #VivreAvec les attentats, l'état de guerre, la psychose entretenue est une réalité.

Dans les rues de France, 500 000 à un million de personnes ont défilé une nouvelle fois contre la loi El Khomri. Mélenchon s'interroge: "Hollande pourrait se rendre compte que ça se retourne contre lui". Effectivement, personne ne fait mine de comprendre combien cette loi absurde est en passe de de jouer les boomerangs pour l'actuel locataire élyséen. "le ressentiment n'est pas retombé" confirme-t-on chez Hollande. Jeudi, sous des trombes d'eaux et un froid de canard, le succès était au rendez-vous. le mouvement critique contre ce texte pourtant déjà modifié ne faiblit pas. Valls a lâché sur le plafonnement des indemnités prudhommales, mais il a conservé l'essentiel, le pire: le primat des accords d'entreprise sur les accords de branche en matière de conditions de travail (horaires, heures supplémentaires, etc). Les salariés sont plus fragiles au sein de leur entreprise. Qu'un ministre "socialiste" ou un responsable syndical CFDT ne comprenne pas cela reste stupéfiant après bientôt deux mois de contestation contre ce texte.

Dans le Nord, trois salariés d'une PME de métallurgie ont reçu une convocation à un entretien préalable de licenciement à cause de leur absence au travail pour cause de grève le 31 mars. 

La misère
Sur le front du chômage, les chiffres restent mauvais. Le gouvernement continue de se défausser sur le MEDEF qui n'aurait pas rempli sa partie d'un contrat non écrit, non signé d'embauches en contrepartie de quelques dizaines milliards de réductions de charges sociales. Ce 1er avril, justement, les cotisations patronales sur les salaires entre 1,6 et 3,5 fois le SMIC (soit 90% des salaires du pays), baissent de 1,8 point (-4,5 milliards d'euros). Voici un nouveau cadeau, appelons-le comme cela puisqu'il n'est appuyé d'aucune condition sur le maintien de l'emploi ou, a fortiori, l'embauche. 

Depuis six ans, le nombre de naissances chute en France. Le baby-boom des années 2000 s'est arrêté avec la Grande Crise qui nous frappe depuis 2008. Chômage et précarité reculent l'âge du premier enfant quand ils ne découragent pas purement et simplement d'en avoir. Une étude de l'INED publiée cette semaine sur le sujet est peu commentée. C'est pourtant l'un de ces signaux faibles d'une déchéance plus globale. Pour la première fois depuis 50 ans, la France tombe en deçà du seuil de reproduction.

Dans le Haut-Rhin, le conseil général s'est décidé à exiger des bénéficiaires du RSA"tous les trois mois une attestation prouvant qu'ils auront bien effectué (des) heures" de bénévolat, sinon "on suspendra le versement de leurs allocations". L'explication d'Eric Straumann, député LR et président du département illustre une autre facette de cette déchéance nationale.

Justifier d'une activité pour un aumône de 524 euros par mois, voilà où nous en sommes.

Ami citoyen, refuse.