28 mai 2016

473ème semaine politique: pourquoi Hollande et Valls se radicalisent

Elle fait peur, cette grève. Il suffit que chaînes et radios d'information dramatisent et rabâchent à longueur de flashs la fermeture d'une raffinerie, puis d''une autre, pour que partout en France les automobilistes se précipitent sur les stations services. Cette semaine, la France s'est crue en situation de chaos. 

Loin de tenter d'apaiser, le gouvernement Hollande choisit l'obstination, la méthode Coué et même la provocation.

Le couteau entre les dents
Mardi, on passe un cap. Près de 2 500 stations services sont fermées (sur 12 000). La panique atteint l'Ile de France. Les files d'attente pour prendre du carburant s'allongent. Valls est en Israël, son périple tourne court. Sa tentative de forcer l'un des gouvernements les plus à droite qu'Israël ait connu depuis sa création à reprendre la voix de la négociation avec les Palestiniens échoue.

Mercredi, un tiers des stations manquent d'essence en France. Jeudi, la proportion grimpe à 40%. On annonce une grève générale et illimitée dans les transports la semaine suivante.

La CGT bloque les journaux qui ne publient pas sa tribune du jour. Une gauche s'indigne contre cette atteinte à la liberté de la presse. Les mêmes qui ne disent rien, jamais, ou si peu contre la censure lente, discrète et quotidienne qui profitent aux intérêts de quelques industriels désormais propriétaires des principaux médias du pays. Un jour en France, des ouvriers en grève réclament qu'on publie la tribune de leur représentant. 

Et ça choque.

Le Figaro titre sur Philippe Martinez "l'homme qui voulait mettre la France à genoux". Et fustige la "dictature cégétiste" dans son éditorial. Un cliché du patron cégétiste en une du quotidien de la droite évoque cette affiche des années trente figurant un communiste le couteau entre les dents. On nage en plein délire.


La CGT suit une stratégie radicale. Les cyniques n'y voient qu'une manipulation électoraliste avant le scrutin professionnel de début juin.

L'un des cadres sup' de l'éditocratie, Jean-Michel Apathie, s'étrangle de rage sur Twitter quand la CGT menace de faire grève dans les centrales nucléaires. Imaginez seulement que ces grévistes fassent grève là où cela fait mal... Quel scandale !

Toute la semaine, le gouvernement se radicalise. Mais l'éditocratie n'est pas choquée cette fois-ci.

Le Valls de 2016 est tel le Juppé de 1995, "droit dans ses bottes". Valls est persuadé que cette confrontation avec la CGT est une "clarification (...) qui peut nous permettre de rassembler en 2017". Hollande cherche à isoler la CGT et, par ricochet son opposition à gauche.

La "bonne"nouvelle d'une seconde baisse mensuelle du nombre d'inscrits à Pôle emploi (-40 000 sur l'ensemble des catégories) renforce aussi l'Exécutif dans son obstination sourde et intransigeante. La France suivrait enfin la voie du Royaume Uni ou de l'Allemagne, celle d'une baisse du chômage ... au prix d'une hausse du temps partiel et autres petits boulots contraints. Pire, la politique de l'offre à l’œuvre depuis 2013 n'a pas empêché la France de décrocher en attractivité pour les investissements étrangers l'an dernier.

Les manifestations de jeudi rassemblent peu de monde. Mais les sondages sont pourtant catastrophiques pour Hollande et Valls: six sondés sur dix accablent l'Exécutif d'être responsable des maux du moment. La même proportion réclament l'abandon du projet de loi. Parmi les sympathisants de  gauche, au sein de son "propre camp", le désaveu est également cinglant. Hollande est à peine soutenu par une majorité de sondés sympathisants socialistes. Mardi, le chef des députés socialistes, le très loyal Bruno Leroux, confie qu'il faudra modifier le fichu article 2. Patatras ! Est-ce le début du recul ? Une tentative de conciliation alors que la France se paralyse ?

Que nenni, l'Exécutif n'en tient pas compte. Au contraire. A ce niveau d'amateurisme, on s'interroge. 


La radicalisation gouvernementale
Mercredi à l'Assemblée, Valls martèle: "La CGT ne fait pas la loi dans ce pays". Et il ajoute: "il n'y aura ni retrait du texte, ni remise en cause de l'article 2, car c'est le cœur de la philosophie du texte". Son porte-parole, Stéphane Le Foll, lâche un lapsus savoureux, en évoquant Bruno "Re-lou".

Jeudi, deux personnes, dont un jeune photographe de 25 ans à Paris, sont grièvement blessées par les forces de l'ordre. Le gouvernement saisit l'IGPN, mais le mal est fait, et se poursuit. Les reportages se multiplient sur ces groupes de casseurs qui s'infiltrent dans les manifestations. "Vous vous comportez comme nos adversaires et vous êtes au service de nos adversaires" clame Mélenchon aux casseurs.

La tension est forte, trop forte. On attendrait d'un gouvernement officiellement de gauche qu'il ne cède pas à la caricature, qu'il tente la conciliation, l'apaisement, la diplomatie. 

Il n'en est rien. Les pyromanes de Matignon soufflent sur les braises.

Manuel Valls réitère ses arguments sur toutes les ondes. Ses lapsus ne font pas oublier l'essentiel. Cette loi, comme d'autres, est rétrograde. Jamais on ne lui pose la bonne question. Jamais n'ose-t-il anticiper d'y répondre. Cette question, symbolique et concrète, politique et mortelle, est la suivante: comment donc le gouvernement socialiste justifie-t-il de laisser les entreprises d'une même branche d'activité se faire la concurrence la plus moins-disante possible sur le temps de travail ?

 Emmanuel Macron, inspiré par Hollande lui-même, jette davantage d'huile encore sur le brasier: en milieu de semaine, il explique qu'il faudrait aller plus loin que la loi El-Khomri en matière d'autonomie de négociations des entreprises: "Il faudra élargir le champ de la négociation collective au niveau de l'entreprise à d'autres domaines. Plus on ira vers l'entreprise, plus ce sera efficace. On ne peut pas prétendre aimer l'industrie et refuser les conditions de son succès".

La manipulation élyséenne
Pour faire passer, coute que coute, cette loi et son article 2 hérité d'un XIXème siècle que l'on croyait révolu, Hollande joue l'isolement de la CGT. Samedi, tous les dépôts d'essence sont "libérés" par les forces de l'ordre.

Vendredi, 56 députés socialistes "frondeurs" appellent Hollande à "faire le choix courageux de l'apaisement". "Il n’y a jamais de déshonneur à prendre en compte les aspirations du peuple, à faire le choix courageux de l’apaisement et de la construction collective". Mais Hollande n'entend pas et n'écoute rien. Il est à l'autre bout du globe, au Japon, pour l'un de ses derniers G7 avec Barack Obama: "Je veux que nous puissions aller jusqu’au bout." A Paris, le visage mi-étonné mi-rageur de Valls occupe la pleine couverture du  Parisien du 28 mai 2016, avec cette citation: "Ma responsabilité, c'est d'aller jusqu'au bout".

 Cette agitation syndicale, doublée d'une radicalisation gouvernementale, éclipse fort heureusement "la Grande marche" d'Emmanuel Macron. Le ministre lance ce weekend un gigantesque sondage. L'objectif, interroger quelque 100 000 Français en porte-à-porte. Une agence de communication fournit la méthode, les volontaires saisissent les réponses des sondés sur leurs smartphones. C'est aussi moderne que les idées du patron Macron sont d'un autre siècle. Dans une video postée sur Facebook, Macron lit un texte de motivation. Il avoue, deux mille volontaires seulement se sont joints à l'opération de terrain.
 "Pour ceux qui sont convaincus que le pays est bloqué, qui ont le goût du travail, du progrès, du risque, qui vivent pour la liberté, l'égalité, et l'Europe." Devise du mouvement En Marche d'Emmanuel Macron. 
Ailleurs, à Paris, Macron construit son réseau. Car il y croit à cette présidentielle de 2017.  D'ailleurs, même le sénateur-maire de Lyon a annoncé à la télévision son soutien à Emmanuel Macron en cas de candidature. La machine est lancée. François Patriat, le sénateur socialiste de Côte-d’Or, joue les agents recruteurs.

Mais l'on retient d'autres images du ministre que cette fabrication politique. Dans l'Hérault, Macron se pavane dans un barque de pêcheur, un poisson à la main, devant une nuée de journalistes. L'image rappelle Sarkozy il y a 10 ans, à cheval. A une décennie d'écart, les postures sont aussi artificielles que ridicules. Puis l'on retient surtout ces longues minutes d'un échange entre le ministre et deux grévistes dans la bourgade voisine de Lunel. Emmanuel Macron y perd son sang-froid et son sourire. Face aux deux grévistes dont l'un qui porte un tee-shirt qui fait visiblement peur au ministre, des grévistes pourtant calmes et tout en retenue, le jeune ministre lâche une riposte avec une morgue toute sarkozyste, et non dénuée d'un certain mépris de classe : "Vous n'allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler"

Et le jeune gréviste de répondre: "mais je travaille monsieur Macron."

Oui, les grévistes ont un boulot, monsieur le ministre.

Les baffes tranquilles de Mélenchon
Jeudi soir, Jean-Luc Mélenchon, parfois au coude à coude dans les sondages avec le président sortant (sic !), porte la contradiction à l'aréopage habituel de journalistes de l'émission Des Paroles et des Actes sur France 2, quelques responsables politiques de seconde zone et deux citoyens pas si ordinaires que cela - un boulanger qui livre l'Elysée et une vice-présidente du syndicat des Jeunes agriculteurs.

Aucun responsable socialiste n'accepte le combat. La pauvre Emmanuelle Cosse, écologiste licenciée de son parti quand elle a choisi un strapontin ministériel en mars dernier, est envoyée au front.
"Vous appelez la gauche le machin qui est au gouvernement". Jean-Luc Mélenchon à Emmanuelle Cosse, 26 mai 2016
A droite, l'ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy, le maire de Tourcoing se dévoue. Gérard Darmanin est sympathique, il a quitté Sarkozy, pour son agitation et ses outrances, ça le rend presque sympathique... Face à Mélenchon, l'échec est musclé, mais cordial.

Mélenchon fait d'autres victimes, et d'abord les journalistes en poste. Ces derniers n'interrogent pas sur le fond, ils ne causent que tactique. Ils ne demandent pas au candidat qu'il détaille quelques-unes de ses idées -  comme convoquer une assemblée constituante, sortir des traités européens austéritaires, ou proposer l'affiliation des travailleurs indépendants au régime général de sécurité sociale plutôt qu'au RSI. Non, ces journalistes sont là pour coincer Mélenchon sur la France bloquée ousa prétendue solitude politique, ou le caricaturer comme cousin de gauche de Le Pen.

Un à un, Mélenchon les dévisse. A Pujadas, il lâche au détour d'une réponse, "Moi ça me dérange pas que vous soyez de droite...". Il lui rappelle au passage quelques évidences, comme au sujet des raffineries qui ne livrent plus de carburant: "ce n'est pas un blocage, c'est une grève, un droit constitutionnel." Il pousse Nathalie Saint-Cricq, chroniqueuse dans l'émission, dans ses retranchements. A la 31ème minute de l'émission, la dame commet un lapsus ravageur - "j'ai été socialiste... euh, j'étais journaliste. " Touchée, coulée.

Au suivant.

François Lenglet, chroniqueur économique libéral, accuse Mélenchon de souverainisme: "Le protectionnisme, c'est la préférence nationale ! (...) On dirait du Le Pen dans le texte". La manœuvre est grossière. La réponse est cinglante: "vous connaissez bien des choses, mais vous ne connaissez rien au mouvement ouvrier.  (...) Jamais la tradition de gauche n'a été une négation de la nation.

Que le spectacle politique est mal servi.




La radicalisation du gouvernement sur la loi Travail sera une énigme historique. Jeudi, François Hollande est justement l'invité d'une émission hautement qualitative de France Culture. Le show radiophonique est réussi. Hollande en réfère à l'Histoire: "Il y a l'impression que l'on donne dans l'actualité immédiate. (...) Il y a la profondeur, (...) la trace que j'espère on va découvrir plus tôt que dans 40 ou 50 ans. " Quelques journalistes extirpent une ou deux phrases du concept pour le buzz, sans intérêt.

Qu'est ce que j'aurai pu faire de différent ? Hollande sur France Culture, 24 mai 2016

"Je fais l"Histoire."
conclue-t-il. "Le peuple français fait sa propre histoire."

Oui, le peuple français fait sa propre histoire.



21 mai 2016

472ème semaine politique: Hollande face au complot de gauche.

 

 

Il a affaibli la gauche comme jamais. Par fracturation méthodique et fragmentation systématique. François Hollande, qui est en campagne, cherche à déjouer le Grand Complot de gauche qui se trame.


Montebourg aussi, peut-être, pas sûr.
La disparition en mer d'un avion de ligne égyptien en milieu de semaine, avec une quinzaine de Français à bord, ravive le sujet terroriste. On attend de savoir. En France, l'unique terroriste rescapé des attentats de Paris en novembre s'est muré dans le silence face aux magistrats instructeurs. Salah Abdeslam est décrit par son avocat comme un crétin à "l'intelligence d'un cendrier vide." Mais l'état d'urgence est plutôt politique cette dernière semaine.

Dimanche, Arnaud Montebourg avait convié, et fait transporter, une grosse centaine de journalistes et photographes par bus entier pour l'écouter au sommet du mont Beuvray ... ne pas annoncer sa candidature à l'élection présidentielle. Là-bas, il lance un "appel" pour "un projet alternatif" en vue de 2017. La mécanique médiatique est trop travaillée. En haut du sommet, il y a un faux parquet, un véritable pupitre. Les paroles de Montebourg portaient heureusement plus loin  que ces raccourcis de la presse: " je vois les Français se diviser, s’affronter et se perdre dans des guerres de religion sans issue ; je vois la France, notre chère France chaque jour passer sous la toise des technocrates européens, s’aligner et se soumettre à des intérêts internationaux qui ne sont pas les nôtres, nous exposant plus que de raison."

Il a des éclairs de lucidité: "Le système politique est devenu une grande machine à trahir, il en est épuisé". Il ajoute, en forme de conclusion inachevée: "Je vous propose donc d’élaborer ensemble dans les mois qui viennent le projet que nous voudrions pour la France et pour les Français, et de le faire avec tous ceux qui voudront joindre leurs efforts aux nôtres." Montebourg arrive trop tard. Mélenchon a initié la démarche participative à gauche depuis quelques lustres. 

Le cirque médiatique, en pleine campagne, était drôle. Mais comment intéresser la presse ?

Et d'ailleurs, Montebourg est-il sûr d'aller au front jusqu'au bout, c'est-à-dire de lutter contre un président qui l'a déçu, viré, méprisé ?

Nul ne sait.

Le lapsus de Hollande
François Hollande est parti en campagne, qui en doutait ? "Nooon, je suis président de la République", proteste-t-il mardi quand l'un des journalistes d'Europe 1 lui pose la question de sa candidature à sa réélection. Hollande est sur Europe 1, quelque part vers 7h28. "Si je ne suis pas... si la gauche n'est pas reconduite, ce sera la droite qui l'emportera". Le lapsus est énorme, justement repéré par le Petit Journal de Canal+ pour l'une de ses dernières éditions avant la fin ultime de l'émission.

Macron un problème ? "Je lui ai fait confiance", un commentaire au passé, n'en déplaise au président qui nie quand le journaliste Thomas Sotto d'Europe1 relève cette fausse faute d'accord. Quelques jours plus tard, le jeune ministre contredit le chef du gouvernement. Quand Valls menace d'une loi (comme Macron il y a 10 jours) pour réguler la rémunération des patrons, Macron rétorque: "Je pense que c'est un vrai sujet, il faut que ça continue à être un sujet de débat. Mais je pense que c'est un mauvais sujet pour la loi."

Ni de gauche... ni de gauche.

Hollande tente de rester au-dessus de la mêlée. Lutter contre les discrimination face aux handicaps, c'est une belle cause nationale qui mérite une "mobilisation de la Nation toute entière, dans la durée, et au-delà des clivages." Sarkozy en son temps s'était engouffré dans cette brèche-là. En juin 2011, il a avait eu la promesse modeste et décevante lors d'une "grande-messe médiatique" qui n'avait trompé personne. Le 19 mai, Hollande est à son tour à la Conférence Nationale du Handicap, qu'il clot à l'Elysée. A la différence de son prédécesseur, Hollande a la main plus généreuse en fin de mandat: 30 minutes sur l'estrade pour annoncer 35.000 postes d'accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH), dont 6.000 dès septembre; 180 millions d'euros sur 5 ans pour les instituts médico-éducatifs (IME); 15 millions d'euros pour des modernisations informatiques, et encore 8 millions d'euros de "soutien budgétaire". C'est Noël en mai ! Et une manière de faire oublier le report de l'accessibilité aux lieux publics ratifié l'été dernier.

Le complot Macron
Emmanuel Macron prépare sa "grande marche", qui débute le 28 mai. Des milliers de fans du jeune ministre devraient sillonner la France pour récolter des soutiens et, surtout, réaliser une sorte de gigantesque sondage: "Macron compte interroger 100 000 personnes pour nourrir un futur plan d'action" explique le Parisien. L'équipe Macron a pris les services de la start-up française Liegey Muller Pons, specialisée en "stratégie électorale", qui avait déjà orchestré le porte-à-porte national de la campagne de Hollande en 2012.

Emmanuel Macron a besoin de ces artifices de communication pour comprendre le pays, ça en dit long sur le personnage.

Les compteurs sondagiers s'affolent, Macron écrase Hollande dans les intentions de premier tour. Si l'on lit le détail de l'une de ces enquêtes d'opinion, on découvre que Macron séduit minoritairement parmi les électeurs de Hollande de 2012 - 2 sur cinq), mais y agrège un tiers de ceux de Bayrou.

A l'Elysée, la fuite des cerveaux et conseillers s'accélèrent, comme si une panique discrète avait saisi les proches du président. Pas moins de 10 départs en quelques semaines, à un an de la présidentielle (un général, un directeur de cabinet, le chef du protocole, les conseillers Afrique, Affaires économiques et financières, Climat, agriculture, etc.), soit plus que sous Sarkozy à la même période !

Dans les colonnes du Monde, en fin de semaine, dix ex-ministres du quinquennat sabordent l'entretien radiophonique du président par leurs critiques sur sa méthode, ses revirements depuis 2012, mais aussi l'impréparation du parti socialiste, ou "l'absence de ciment politique dans l'équipe" (Benoît Hamon). Trahison et amateurisme, voici ce qu'il faudrait retenir de François Hollande.

Les ravages de la loi Travail
Les historiens s'interrogeront plus tard pour comprendre comment le premier président social-libéral de la Vème République s'est décidé à moins d'un an de la fin de son mandat à casser l'un des derniers vestiges du Code du travail - le primat de l'accord de branche sur les accords d'entreprise en matière de conditions de travail.
"En juillet, il faut bloquer la loi El Khomri. Imaginez ça : un code du travail différent par entreprise !" Jean-Luc Mélenchon, 19 mai 2016
Hollande risque le renversement de son gouvernement, des élections législatives anticipées, et une crise politique avant l'heure. A moins que l'affaire ne soit calculée pour prendre de vitesse ses adversaires les plus redoutables: Alain Juppé, qui n'a pas encore gagné les primaires de droite de novembre prochain ou Emmanuel Macron qui lance à peine son parti pour prendre date.

Politiquement, la loi EL-Khomri suit son examen, cette fois-ci au Sénat. Quand elle reviendra à l'Assemblée pour un vote définitif, le risque d'un nouveau raté est réel. L'opposition de gauche espère bien renverser le gouvernement. Il lui avait manqué deux voix pour déposer une motion de censure la première fois. Il faudrait qu'enfin tous les frondeurs frondent enfin.  Et réellement. 

A l’Élysée, on surveille ce "complot de gauche" comme le lait sur le feu. Et on fait tout pour torpiller, déstabiliser, affaiblir les critiques. La dernière manœuvre hollandaise fut la sortie de 6 députés éconologistes pro-gouvernementaux du groupe EELV à l'Assemblée. Conséquence, le groupe écolo disparaît, faute de membres en nombre suffisant. Et avec lui la représentation des écolos au sein des commissions parlementaires, et une baisse de leur temps de parole dans l'hémicycle. Cette dernière attaque contre EELV ou ce qu'il en reste serait, à en croire certains, la réponse du berger à la bergère, une riposte après l'affaire Baupin.  La révélation au grand jour du comportement jugé harceleur du vice-président écologiste à l'encontre de camarades de son propre parti a été vu par l'intéressé comme un complot politique des écologistes hostiles à Hollande. On croit rêver, mais le cauchemar est réel.

Dans la rue, les conséquences de la loi El-Khomri sont un jeu de cons qui n'a pas fini de durer.

Jeu de cons
L'image est saisissante. Une voiture de police coincée dans un embouteillage, et soudain un homme masqué et vêtu de noir lui brise la vitre avant côté conducteur, puis un autre frappe le véhicule à coups de barre de fer, puis un troisième enflamme l'arrière grâce à un fumigène. Le conducteur sort, et esquive à quatre reprises les frappes de l'un des assaillants.

Son sang-froid mérite médaille.




Vingt-quatre heures plus tard, quatre personnes sont arrêtées, rapidement qualifiés d'"antifa". La presse a besoin d'étiquette pour amalgamer la réalité. Les suspects sont présumés innocents, mais la messe (médiatique) est pourtant déjà dite.

Ce dérapage, gravissime, intervient en marge d'une manifestation interdite de quelques 300 personnes à Paris, contre les violences policières.

Tous les ingrédients du jeu de cons sont réunis. 

Depuis des semaines, poussées par des consignes qu'elles ne comprennent pas toujours, les forces de l'ordre font preuve d'une force disproportionnée rendue légale par l'état d'urgence contre des manifestants de Nuit Debout ou les protestataires contre la loi El-Khomri. En face, quelques poignées de "casseurs de flics" et autres vandales; des militants radicaux ou de simples racailles qui étrangement parviennent à se glisser dans les manifestations.

Et au milieu de ces provocateurs de tous bords, de simples citoyens, de tous âges et de tous milieux, qui ne cherchent qu'à débattre, et protester contre une énième loi ou un quinquennat tout entier.

On sait qui perd quand la violence se déchaîne.
"L’Etat doit prendre ses responsabilités, ne pas nous laisser attendre des heures face à des casseurs identifiés, qu’on pourrait même peut-être préventivement assigner à résidence dans le cadre de l’état d’urgence ou interpeller. (...) "Je pense que ça vise aussi à discréditer le mouvement social et syndical parce qu’évidemment, lorsque des syndicalistes manifestent contre un texte et qu’il y a des casseurs qui cassent tout dans le quartier, que les riverains sont exaspérés et que la police ne peut pas rapidement intervenir, et bien ça discrédite aussi quelque part le mouvement social." Jean-Claude Delage, secrétaire général du syndicat policier Alliance, 5 mai 2016

La réalité de droite.
Pendant que Hollande surveille les progrès et les ratés de ce Grand Complots de Gauche, il néglige la réalité, c'est-à-dire cette impuissance assumée face aux bêtises injustes du capitalisme national.

Depuis quelques jours, dans les couloirs feutrés du siège du MEDEF, on essaye ainsi de contenir un incendie médiatique provoqué par le bonus de quelques dizaines de siècles de SMIC que le conseil d'administration a octroyé au patron de Renault contre l'avis de l'Assemblée générale des actionnaires. On transpire, on couine, on fait mine de s'indigner. Et quand le MEDEF se fâche très fort contre l'un des siens, ça donne cela - ne souriez pas:

"Le Haut Comité estime que l'esprit du Code AFEP-MEDEF et les principes de la démocratie actionnariale imposent que le conseil d'administration, après consultation des principaux actionnaires pour mieux comprendre leurs attentes, décide d'introduire des évolutions significatives du mode de rémunération, dans le sens des recommandations que le Comité a formulées."

En France, le revenu annuel d'un grand patron oscille entre 600 et 1100 fois le SMIC. On est assez loin des contre-exemples sportifs ou culturels rapidement bafouillés par quelques éditocrates libéraux pour "excuser" ces outrances. Raboter le salaire de Carlos Ghosn ne changera ni la situation de Renault ni celle du pays. Mais ces exemples outranciers d'une France qui se gave tout en réclamant, dans une novlangue techno-libérale pour enrober son propos, que les plus mal lotis le soient encore davantage au nom de la compétitivité a quelque chose d'indécent qui brise la République.

L'aggravation de la précarité en France, y compris sous le quinquennat de François Hollande, est une réalité: les inégalités salariales et plus généralement de revenus, ont progressé malgré la crise. Comme le rappelle l'Observatoire des inégalités, le nombre de bénéficiaires du RSA a bondi de plus de 600 000 personnes entre 2008 et 2015. A fin décembre dernier, quelque 1,9 million de personnes le percevaient. Soit environ 6 millions de personnes en France qui vivent avec des minima des sociaux. Pire encore, on compte désormais plus d'un million de travailleurs pauvres, soit gagnant moins de 800 euros par mois.

Fractionnement des emplois, temps partiels, ou gel des bas salaires, ces facteurs sont rarement explicités, détaillés, portés sur le devant de la scène. Ils sont pourtant connus, ils ne sont pas nouveaux. On préfère débattre du "coût du travail", ou se féliciter de la baisse du nombre de sans-emploi (qui masque l'augmentation du travail partiel). Mais parfois l'actualité joue des tours à ces irréductibles de la doxa libérale qui truste le débat politique. 

Ainsi pouvions-nous remercier Carlos Ghosn. Encore faudrait-il débattre sereinnement du sujet qui, bien sûr, sera brouillé dans un brouhaha d'exemples et d'anecdotes destinés à effacer la réalité. Melenchon tente de préciser l'arnaque: "depuis l’arrivée des auto-entrepreneurs, la classe patronale est devenue un plus grand fourre-tout où, comme d’habitude, les gros sont cachés derrière la masse de petits qui leur sert de bouclier."

Le 18 mai, dans une tribune publiée par Libération, 40 personnalités politiques et patronales réclament ainsi une loi "pour qu'un patron ne perçoive pas plus de 100 Smic".
"On nous objectera qu’à cause de cette loi, les investisseurs étrangers vont être découragés d’investir en France. On répondra que ces derniers profiteront d’un vivier de dirigeants «bon marché»." Les signataires.
Le lendemain, Manuel Valls approuve. Pourquoi n'a-t-il rien fait ? Laurence Parisot, ex-présidente du MEDEF, signale son désaccord: "il faut s’y prendre autrement." Pourquoi n'a-t-elle rien fait ? Pierre Gattaz lâche une formule creuse qui n'engage pas grand monde: "nous avons décidé que le vote doit être impératif". En réalité, les entreprises restent libres de suivre, ou pas, les recommandations du MEDEF en matière de gouvernance.

Tandis que Hollande surveille ce Grand Complot de Gauche, les candidats de droite se préparent et, parfois, nous font rire. Nicolas Sarkozy continue son one-man-show parsemé de gaffes, buches et bêtise. La dernière, qui fit bien rire sur les réseaux sociaux et dans les bistrots, fut cette confidence méprisante lâchée en public: " Quand je suis en Angleterre, si vous saviez comme je me sens Français... Et quand je suis dans les territoires et les provinces de France, si vous saviez comme je me sens Parisien!" 

L'un de ses rivaux, Jean-François Copé, est le premier à déposer les parrainages nécessaires à sa candidature aux primaires de novembre. "Il faut me calculer un peu", réclame-t-il aux médias. Sa cote sondagière est si basse que Copé, qui fut omniprésent pour la sortie d'un bouquin où il clamait sa modestie et son abstinence médiatique (sic!), s'énerve. Alain Juppé, toujours favori des enquêtes, multiplie les surenchères libérales, comme cette suppression des rémunérations supplémentaires des heures entre 35 et 39 heures par semaine.

La primaire à droite vire aux extrêmes. 

C'est certainement le retour du clivage droite/gauche. 

Mais lequel ?



14 mai 2016

471ème semaine politique: comment ils ont préparé le terrain au pire

 

Comment résister à ce curieux sentiment, cette intuition désagréable qu'ils nous ont préparé au pire ?


L'omerta

Denis Baupin, député écologiste, est accusé de harcèlement sexuel par 8 femmes, élues ou responsables de son propre parti EELV, après une enquête de France Inter et Mediapart. L'affaire soulève les cœurs, échauffe les esprits, et frappe la Hollandie sur son flanc écolo. Car la compagne de Baupin est l'ancienne patronne d'EELV devenue ministre du Logement à la faveur du débauchage gouvernemental de novembre dernier. Baupin démissionne de sa vice-présidence de l'Assemblée, se met en "retrait" du groupe écologiste à l'Assemblée, puis porte plainte pour diffamation.

Au PS ou au gouvernement, pas de réaction officielle. On se tait, on se terre, surtout si l'on est un homme. "Ça concerne les Verts" lâche Hollande. "C’est un autre parti qui est concerné" confirme Valls. A gauche comme à droite, les éluEs, souvent jeunes, protestent contre ces silences voire les ricanements de leurs confrères souvent âgés. A gauche comme à droite, elles enfoncent le clou. La frondeuse Delphine Batho réclame au ministre Sapin de s'expliquer sur les accusations dont il fait l'objet depuis quelques semaines, lequel ministre s'empresse de publier un communiqué d'excuse sur "l'affaire de la culotte". La jeune élue élue Les Républicains des Yvelines Aurore Bergé témoigne des obscénités qui lui furent adressées le soir même de l'affaire lors d'un conseil d'agglomération. Et une pétition du collectif "Levons l'omerta" est lancée.

Pourtant, ces premiers craquellements d'une omerta au long cours sont historiques. Des élues à visage découvert racontent ce qu'elles ont subies. Parole contre parole, la justice devra trancher. Ces comportements sont marginaux, mais ils restent odieux, coupables et punissables.

La censure
Mercredi, le gouvernement est convoqué pour un conseil des ministres exceptionnel. Manuel Valls en ressort l'air contrit ou carbonisé. Il s'excuse presque sur TF1:

"Ça me fait mal au cœur".

Hollande décide l'utilisation de l'article 49-3 pour faire passer sans débat sa fichue loi de réforme du travail. Malgré 5000 amendements et plusieurs semaines de négociations avec quelques syndicats, Hollande choisit la censure.

Au final, le fiasco apparaît total: la nouvelle version du texte mécontente tout le monde. Valls a cru bien faire en retirant toute surtaxation des CDD (pour le MEDEF), et ne pas changer le périmètre de définition du licenciement économique ou supprimer le plafonnement des indemnités prudhommales (pour les syndicats). Il a conservé le pire, la mesure la plus rétrograde, l'article 2 de sa loi qui annule l'acquis vieux d'un siècle, celui qui inverse la hiérarchie des normes dans les entreprises et rétablit le primat de l'accord d'entreprise, où les salariés sont plus fragiles et exposés, sur les accords de branches en matière d'organisation de conditions de travail et de rémunération. 

Mais sur cette annonce de 49-3, il fracture encore davantage la gauche. Hollande censure le débat parlementaires, quelques parlementaires tentent, en vain, de censurer le gouvernement. Mercredi, 56 députés de gauche, dont 28 socialistes, signent une motion de censure contre le gouvernement. C'est insuffisant. Mais la sécession est quasi-définitive, l'implosion proche, l'ambiance "crépusculaire". A l'Assemblée, Valls éructe: "Je prends cette tentative pour ce qu'elle est. Elle est grave, même si elle a échoué. (...) Je ne laisserai pas détruire la gauche de gouvernement, la social-démocratie française." L'homme qui prononce ces phrases tentait encore il y a peu de convaincre la droite et l'extrême droite de voter l'extension constitutionnelle de la déchéance de nationalité. Manuel Valls a perdu tout sens de la mesure. 

Vendredi, Martine Aubry s'en mêle et fustige le recours au 49-3: elle aurait pu demander à ses proches de signer la motion de censure de gauche, à laquelle il manquait 2 voix pour être recevable. Que les actes suivent les paroles, aussi dans l'opposition... 

"Valls est à portée de main, la loi El Khomri à portée de poubelle!" s'exclame Jean-Luc Mélenchon. le texte El Khomri va revenir une seconde fois à l'Assemblée. Le temps de la vraie censure pourrait enfin arrivé. Il suffirait que tous les frondeurs, enfin, se décident tous à voter en fonction de leurs convictions frondeuses.
"La situation est surcritique en France quand à deux voix près le gouvernement peut tomber sous les coups de sa propre majorité". Jean-Luc Mélenchon.
 Dans les rues, les manifestations contre la loi s'essoufflent. L'appel du 12 mai rassemble peut. Cela suffit à quelques éditocrates pour nier la révolte, le grand incendie, l'éruption qui vient.


Le suppositoire libéral.
A droite, la surenchère libérale se poursuit.

C'est une "drôle d'escalade" titre Le Monde. Le scrutin des primaires de novembre prochain risque fort de désigner le vainqueur de l'élection présidentielle de 2017. Et cette perspective droitise à souhait tous les candidats. La comparaison des propositions des candidats déclarés (ou pas) à la primaire de droite laisse pantois.

On se croirait en 1979.

Cette semaine, Alain Juppé livre ses idées en matière économique et sociale. Un petit bouquin publié mercredi, un pamphlet ultra-libéral comme on n'avait pas lu depuis l'âge d'or des années Thatcher/Reagan.

L'homme n'a rien à perdre. Vu son âge, il ne sera le président que d'un seul mandat. Face à un Hollande qui truste le social-libéralisme si habituel à droite, Juppé se décale encore. Sa potion est amère. Juppé propose 100 milliards d'euros d'économies budgétaires (110 pour Fillon; 35 pour Mariton, etc), la suppression de la rémunération des heures supp entre 35 et 39 heures hebdo; le report à 65 ans de l'âge minimal de la retraite; la suppression de l'ISF; et la réduction de 250.000 emplois publics. On attend de connaître certains détails: Juppé envisage-t-il de réduire les effectifs de sécurité - dont on peine à payer les heures supp tant la charge est hors normes -, des infirmier(e)s des hopitaux publics surchargés ou des professeurs à classes de 40 élèves ?

Juppé endosse aussi les pires des idées rétrogrades sur la protection des salariés. En visite dans une entreprise du XVIIIème arrondissement de Paris, le candidat promis à toutes les victoires explique qu'il veut "que les représentants du personnel ne fassent pas plus de deux mandats et que 50% de leur temps soit consacré à leur travail pour l'entreprise". Autrement dit, les maintenir sous la pression de l'employeur.

Le suppositoire libéral qu'il promet aux Français est assez lunatique. Nulle part en Europe il n'a servi à autre chose qu'à réduire le chômage statistique au profit de la précarité réelle. "Mon ennemi, c'est le chômage" clame-t-il sur RTL. Et d'ajouter: "les prévisions de la Commission européenne disent que l'on va passer de 10,2 à 10,1% et ça permet à monsieur Hollande de dire que ça va mieux."

Les esprits sont préparés à pareille bêtise. Les sondages ne démentent pas Juppé. Un quinquennat ou presque qu'Hollande, Valls, Mosco puis Macron expliquent combien la politique de l'offre est nécessaire; combien le licenciement doit être facilité pour augmenter les embauches; combien la lutte des classes a été remplacée par des relations bisounours entre employeurs 2.0 et "contractants" ubérisés et ravis.

La confusion
Pour Juppé, Fillon et autres Sarkozy, il n'y a plus de rupture à clamer. Juste à convaincre l'électeur qu'Hollande n'était qu'un amateur, un faible ou un incompétent en matière libérale. Tout n'est plus qu'une question de curseur. L'abstention fera le reste.

Même en matière sociétale, le bilan sera mince. Cette semaine, le Défenseur des droits Jacques Toubon, que l'on ne soupçonnera pas de faire campagne pour Jean-Luc Mélenchon ou Edwy Plenel, s'émeut dans son rapport "Les droits fondamentaux des étrangers en France". "Au cœur de la pensée d’extrême droite, la préférence nationale s’est doucement instillée au pays des Lumières" résume le Monde, autre journal que les Hollandolâtres qualifieront de gauchiste. Insidieusement, à coups de mesures discrètes et de saloperies réelles, notre droit national discrimine les étrangers. Marine l'a rêvé, la République l'a fait. Refus de prestations sociales à certaines nationalités, pouvoir discrétionnaire en matière de visas dans certaines préfectures, précarisation des conditions de séjour, refus de scolarisation, réduction des accueils au guichet, etc. La description, sur 305 pages, fait froid dans le dos. Elle nous rappelle cette France pré-pétainisme si docile et déjà prête aux heures les plus honteuses de notre Histoire.
"Aucune période de l’histoire de l’immigration, aussi intense soit-elle, n’a modifié le socle des valeurs républicaines communes." le Défenseur des Droits.
A l'Elysée, on fait des "calculs". On se réjouit d'une biographie semi-autorisée de Julie Gayet, la compagne du Président. On espère toujours que Nicolas Sarkozy l'emportera lors de ces primaires. L'ancien monarque est le meilleur rival, celui qui susciterait encore plus de détestation que Hollande lui-même. Hollande a besoin d'une caricature clivante en face de lui pour espérer l'emporter. Nicolas Sarkozy est pourtant bien mal en point. L'incarnation de la droite furibarde se ridiculise quasiment à chacune de ses interventions. La semaine dernière, sa "table ronde" sur l'environnement a fait les choux gras des gazettes: l'ancien monarque expliquait que le réchauffement climatique n'était pas si grave. Jeudi près de Lyon, il a été surpris en s'interrogeant publiquement :"C'est quoi, Le Bon Coin ?". Le patron du site de petites annonces (26 millions chaque mois !) a simplement commenté : "le fait que Nicolas Sarkozy ne sait pas ce qu'est Le Bon Coin montre qu'il y a une déconnexion des élites."

Pourtant, d'autres laissent planer de moins en moins de doute sur leurs envies présidentielles. Le ras-le-bol est tel que quiconque a désormais sa chance. Arnaud Montebourg profite de son traditionnel discours au mont Beauvray le lundi de Pentecôte pour clarifier ses intentions. Emmanuel Macron est de moins en moins discret. Après sa parade en l'honneur de Jeanne d'Arc à Orléans qui fit jaser davantage que le dernier défilé traditionnel du chef de l'Etat sur les Champs Elysées pour l'anniversaire de la fin de la IIème guerre mondiale, Macron a taclé la "caste politique" cumularde qui lui reproche son engagement militant. Sur les bancs de l'Assemblée le lendemain, les caméras surprennent Valls rouge de colère en train de tancer son jeune ministre.
Manuel Valls: "C’est inacceptable. Pourquoi tu dis ça?" Emmanuel Macron: "Je suis d’accord avec toi, c’est Juppé que je visais." Manuel Valls: "Mais alors dis-le! Dis-le!"
(source)
En début de semaine, Yann Barthès quitte le Petit Journal, l'animateur-vedette des moins de 25 ans annonce son départ lundi pour TMC et TF1 dès la rentrée prochaine.

Cela promet une belle saison présidentielle.


Triste période.


7 mai 2016

470ème semaine politique: comment Hollande emboite finalement le pas à Sarkozy


François Hollande a gagné. Il a brillamment remporté, et contre toute attente, une élection que d'aucuns lui prédisaient impossible. "Flamby", le mou, le flou, le "capitaine de pédalo" a évincé son plus préparé des rivaux, Nicolas Sarkozy. Quatre ans plus tard, jour pour jour, il emboite le pas à Sarkozy. 

Il ne lui reste plus qu'à dissoudre l'Assemblée sans attendre, et tenter d'éviter le désastre.

 

Les souvenirs
Nous étions le 6 mai 2012. Les cœurs étaient légers, les espoirs étaient grands, la tâche était immense. Hollande a gagné parce qu'il était le mieux à même de vaincre l'ancien monarque, cet héritier de la mafia des Hauts-de-Seine, un homme agité mais immobile, qui par ses décisions et son comportement amena la France proche de la ruine et de la honte. Quatre ans après cette victoire-là, obtenue à l'arrachée et avec plaisir, il faut se souvenir de ce moment.
"C'était la joie. Elle est toujours très forte, très grave, quand on gagne une élection. Nicolas Sarkozy avait été défait, hier soir. Sarkofrance va changer. La Sarkofrance allait disparaître. La droite pouvait renaître, mais il fallait licencier Nicolas Sarkozy ce soir." Sarkofrance, saison 1, 7 mai 2012.
Aujourd'hui, il faut se souvenir de ce jour-là. Surtout chez celles et ceux qui sont (encore) à l'Elysée.
"Plus on me dit que c'est impossible, plus je me bats. Hollande rira bien qui rira le dernier." Anne Roumanoff, le 1er mai 2016
Quatre ans plus tard, Hollande est face à son propre bilan. Les discours gauchisants qui avaient mobilisé la gauche, les clins d'oeil au centre heurté par la dérive frontiste de Sarkozy, ont été oubliés par leurs promoteurs de l'époque, niés dans les actes, effacés dans les discours.

A gauche, c'est le ras-le-bol, la déception ou l'indifférence.

Il y a un air de déjà vu. Pour partie, c'est normal. L'exercice du pouvoir associe malheureusement, parfois ou souvent, les titulaires de la présidence. Certes, Hollande ne commet pas l'affront d'un Sarkozy d'une centaine de meetings filmés par an sur des thématiques parfois improbables. Il ne convoque pas (encore) des salles entières sur les frais de la présidence sans avouer sa candidature. Mais sa fin de mandat ressemble quand même furieusement à la précédente.

La lucidité tardive
Lucide sur les risques de la défaite en 2017, l'Elysée place ses proches. Comme lors du précédent quinquennat, les conseillers élyséens sont ainsi exfiltrés dans le privé, ou le public, pour des jobs moins précaires à l'approche du Grand Scrutin.

Comme lors de la précédente fin de mandat, le titulaire cherche aussi à parfaire son bilan à la va-vite. On connaît cet "esprit de panique", où l'on réalise que le temps a filé sans crier gare et que l'heure des comptes (difficiles) approche.

Hollande s'autorise même quelques éclairs de lucidité. Par exemple, il s'oppose enfin au traité transatlantique. Cela fait trois ans que l'Europe négocie ce TAFTA (ou TTIP) dans le plus grand secret. Trois ans que des parlementaires, des ONG, des syndicats réclament débats et transparence. Trois ans que le gouvernement est sourd. Trois ans que le PS se réfugie derrière le mandat de négociation accordé à la Commission.

Mardi, le président explique donc que la France allait finalement refuser de conclure  qui sent l'arnaque, la fin de l'Europe et le libre-échangisme débridé. Ce soudain revirement n'est du qu'aux révélations de Greenpeace. La branche hollandaise (sic!) de l'association écologiste a publié les deux tiers des documents de négociation du traité. Des documents confidentiels sur ces discussions si secrètes alors qu'elles devraient être si publiques, et qui révèlent l'ampleur d'une déréglementation généralisée.

Répétons la séquence: Hollande se bouge parce que les révélations de Greenpeace dérangent. A Bruxelles, on s'en fiche visiblement. 

Comme Sarkozy en 2011, Hollande se transforme en "président-candidat". Il reprend des accents de campagne dans tous ses discours, dans chacune de ses postures. Même s'il s'en défend, même s'il promet, jure et crache qu'il travaillera "jusqu'au bout", il ne pense qu'à sa réélection.

Mardi, la situation devient cocasse. Au théâtre du Rond-Point, à l'occasion du 80e anniversaire de l'avènement du Front populaire, François Hollande a des accents gauchistes, socialistes et "blumistes". Quel autre intérêt de venir célébrer cet anniversaire si ce n'est pour le symbole ?Sur place, Hollande se livre à un long bilan flatteur de son action depuis 2012. Il faut se pincer pour le croire. Les mots sont vidés de leur sens, les formules sont creuses.

Mais au même moment, à l'Assemblée, Myriam El Khomri part au front et défend son texte de réforme du droit du travail: avec 4983 amendements, le texte a frôlé le record des 5000 de la loi sur le mariage gay.  Face à elle, la droite, trop heureuse d'expliquer et démontrer que Hollande est un faux libéral, se régale. Et une majorité de gauche, jusqu'aux frondeurs du parti socialiste, tentent de convaincre ce gouvernement aux abois que l'inversion de la hiérarchie des normes est une incroyable mesure réactionnaire. Pourquoi faut-il expliquer à ce gouvernement "socialiste" que les "simples salariés serviles" sont mieux défendus/protégés au niveau des branches que des entreprises ?
"Les accords d’entreprise primeraient sur ceux de branche, sur les accords nationaux et la loi, qui se contenteraient d’établir les normes minimales. Cela revient à permettre aux employeurs de prendre des décisions au niveau de l’entreprise, là où les rapports de force sont plus déséquilibrés (en défaveur des salariés) qu’au niveau des branches ou au niveau interprofessionnel. D’autant que la possibilité accrue de recourir à un référendum d’entreprise risque d’y affaiblir davantage les syndicats." Les économistes atterrés, 28 mars 2016.
Un député socialiste, rapporteur du texte, concède qu'il leur manque au moins une quarantaine de voix pour faire passer le texte. La menace du 49-3, c'est-à-dire le vote bloqué, est à nouveau agitée. Faudrait-il dissoudre enfin l'Assemblée, et prendre acte du changement des rapports de forces ? Sans doute, certainement, ... si au moins le mode de scrutin proposait autre chose qu'une victoire à 80% avec 40% des suffrages à peine.

Le déni
Sarkozy était le président des riches. Hollande est celui des patrons. Au Théâtre du Rond-point, il célèbre Blum, Mitterrand, Jospin et le Front pop. Sur l'estrade, un panneau "la gauche au pouvoir". Personne n'était là pour rappeler que la "gauche au pouvoir" version 2016 signifiait donc la réduction de la protection des salariés: la réforme des retraites, les franchises médicales, l'ANI, la libéralisation du travail le dimanche, et maintenant la loi El Khomri. Il fallut même des semaines de manifestations et de "Nuit Debout" pour faire retirer d'autres mesures réactionnaires et scélérates.

Le plus terrifiant fut d'écouter Hollande considérer que la loi El Khomri était digne de l'héritage des réformes du Front Populaire ou des lois Auroux de 1982.
"La démocratie sociale, j’évoquais les conventions collectives de 1936, mais aussi le paritarisme pour la question des régimes sociaux, au lendemain de la guerre, les lois Auroux, en 1982. Dans le même mouvement, depuis 2012, la Parlement a inscrit plusieurs accords nationaux interprofessionnels, modernisé le dialogue social, une loi, dite loi REBSAMEN, l’a fait l’année dernière et aujourd'hui le projet de loi présenté par Myriam EL KHOMRI vise à donner une plus large place au dialogue social dans le cadre des entreprises." François Hollande, le 3 mai 2016

Fallait-il avoir ce mépris pour l'Histoire ?

Mais ce n'était pas tout. Sur cette estrade, dans cet hommage si symbolique, Hollande livre quelques cadeaux qui font rager une droite amnésique qui a oublié comment elle s'est couchée devant les outrances, les mensonges puis les cadeaux de dernière minute de son ancien monarque: Hollande promet des baisses d'impôts pour les plus modestes... pour 2017. Mais "en fonction des marges et seulement en fonction des marges dont nous pourrons disposer".

Au Théâtre du Rond-point, Hollande explique que "la Gauche n’a jamais accédé au pouvoir par une mer de tranquillité, sous un ciel de sérénité et par temps calme et c’est parce la Nation vit des épreuves qu’elle y arrive, la Gauche au pouvoir." Il n'évoque pas les gaz lacrymogènes, les bavures policières, les dérapages de l'état d'urgence. Il n'évoque pas non plus la déchéance de nationalité.

Il se défend mal d'un revirement, il refuse de reconnaître ce ras-le-bol, cette déception, cette lassitude qui frappent jusqu'à ses plus proches soutiens. 

"Il fallait d’abord redresser pour ensuite redistribuer" clame-t-il. Mais de quelle "redistribution" parle-t-il ? Du "plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale" lancé en 2013 par Jean-Marc Ayrault, dont le gouvernement se félicite sur son site que "58% des mesures décidées alors ont été réalisées" ? Ce plan de lutte contre la pauvreté coûte 6% du Pacte de responsabilité.

A chacun ses priorités...

Hollande célèbre Blum, quand Macron applaudit Jeanne d'Arc. Ne riez pas. C'est la reconquête ! Dimanche, le ministre défile dans les rues d'Orléans en l'honneur de la Pucelle. Une partie de la droite locale boycotte. Marine Le Pen vient de lâcher le symbole. Lors du 1er mai, la présidente du FN a fait son show militant ailleurs. A Orléans (*), Macron célèbre Jeanne d'Arc qui "a su rassembler la France". "Comme une flèche" ajoute-t-il, "sa trajectoire est nette, Jeanne fend le système, elle brusque l’injustice qui devait l’enfermer."
 
Le jeune ministre aurait profité d'un déplacement officiel à Londres pour lever 12 millions d'euros pour son propre micro-parti. C'est honteux, mais son entourage dément.

Mardi, à l'Assemblée, Emmanuel Macron agite la menace d'une loi de plafonnement des salaires des patrons si le PDG de Renault, Carlos Ghosn, dont l'Assemblée Générale a refusé l'augmentation de rémunération la semaine précédente, ne renonce pas effectivement à ce bonus. Mais le trop jeune ministre ne rappelle pas que ces bonus sont justement faramineux grâce à l'allègement de la fiscalité sur l'attribution d'actions gratuites qu'il a lui-même mis en place.

La boucle est bouclée, l'heure du bilan est proche.

Pour notre plus grand plaisir, il y en a un qui n'a pas changé. Nicolas Sarkozy reste fidèle à ses meilleures caricatures. Il parait même que le succès de son bouquin lui a redonné la patate. Une patate si énorme qu'il se sent libre de modifier les règles électorales de la primaire à droite. Le 4 mai, petit coup bas, il fait approuver en l'absence de ses rivaux, un changement qui affecte les adhérents de l'étranger, la suppression du vote électronique.

Sarkozy n'a pas changé.

Ami sarkozyste, ne change pas.





(*) mise à jour le 8 mai 2016.