25 juin 2016

477ème semaine politique: le jour où le Royaume Uni est enfin devenu européen.



Et si il y avait un contre-sens historique sur ce qui se passe outre-Manche ?



Évacuons d'abord, et rapidement, une actualité française qui a sombré dans l'absurde. 

L'annonce de l'organisation d'une primaire socialiste, de surcroit tardive (janvier 2017 !), provoque remous et incompréhensions. Dimanche, le trublion écologiste Dany Cohn-Bendit traite Jean-Luc Mélenchon de "poule mouillée" après son refus réitéré de participer à cette opération. Sur les plateaux radio-télévisuels, le dernier carré des partisans du président sortant multiplie les attaques contre les critiques. Ils font mine d'oublier l'essentiel: la prochaine présidentielle se jugera sur le bilan de François Hollande. Une primaire est là pour arbitrer entre différentes options politiques pour l'avenir, et non pour forcer le ralliement d'un camp aux échecs d'un quinquennat. François Hollande est certainement le seul à ne pouvoir participer à cette primaire. Il est aussi l'un des rares à ne pas avoir compris cette affaire.

Les enquêtes sondagières se suivent et se ressemblent. La séquence violente, dans les stades, dans les rues, à l'Assemblée, et sur nos écrans, des semaines précédentes a abîmé encore un peu plus le couple exécutif. LesJours révèlent que l'un des proches PDG de Hollande s'amuse avec le fisc et le Luxembourg. C'est bêta. Sur Canalplus, Yann Barthès et son Petit Journal tirent leur révérence, après 12 années de bons et loyaux services. La succession de témoignages politiques souvent haineux à leur encontre est assez troublante et révélatrice d'une époque.


Nouvelle manif, jeudi 23 juin. Valls refuse. La CGT menace. FO maintient. On frise le ridicule gouvernemental quand on entend la proposition d'une "manifestation statique". Finalement, il y aura bien déplacement de foules - si foule il y a - mais sur un circuit court, près de Bastille. Entre 20 et 60 000 personnes tournent en rond. Il y a un policier casqué tous les 50 mètres. "Pas de casse, ni de gaz lacrymogène" se félicite le ministre de l'intérieur. Le droit de manifester est préservé... dans un enclot.

Mais le plus important est ailleurs. 

Il y a des semaines où l'on sait à l'avance que l'on vivra un évènement historique. Cette semaine en fut un. La contrée des Beatles, de James Bond et de Shakespeare décidait de son avenir européen. 

Jeudi 23 juin, les Britanniques votent, jusque tard le soir. 

La participation est élevée, 72%. Il y a 4 mois, David Cameron avait obtenu de ses futurs ex-collègues européens quelques graves reculs de l'intégration et de la solidarité européennes, telles cette suspension pendant 4 ans des allocations sociales des immigrés (y compris les citoyens d’autres pays de l’UE), ou cette promesse d'assouplir encore davantage les conditions de libre-échangisme intra-UE. Le conservateur pensait avoir suffisamment négocié pour convaincre ses électeurs qu'il valait mieux rester dans l'Union européenne.

Il n'en fut rien. Une fraction du peuple, le pauvre, a choisi une autre voie. Une gros tiers du pays a voté pour la sortie. 

Churchill l'avait toujours dit, dès juin 1944.

Pour défendre cette sortie de l'Union, on entend les habituels arguments xénophobes, parfois racistes, que l'extrême droite continentale propage également avec gourmandise: les nonistes agitent ainsi le danger d'une immigration non contrôlée qui déstabiliserait l'emploi. On croyait que le Royaume Uni, après ces récentes saignées austéritaires, n'avait plus de chômage.

Ces délires anxiogènes ne reprennent que très peu des arguments identitaires que le Front national et une fraction furibarde de la droite ont tant l'habitude de ressasser. Les partisans du Brexit pointent aussi, et surtout, une Union "technocratique" et "coûteuse". En 1979, Margareth Thatcher réclamait: "I want my money back !". En 2016,  Boris Johnson, l’ancien maire de Londres en campagne pour le Brexit, fait distribuer des tracts où l'on peut lire: "Let's give our NHS the £350 million the EU takes every week" ("rendons à notre service public de santé les 350 millions de livres sterling que l'Union européenne prend chaque semaine".) L'argument est faux, mais il porte, et surtout dans les couches populaires.

Là-bas, la gauche travailliste dirigée par l'excellent Jérémy Corbyn bataille pour le maintien dans l'UE, maigre gage d'un maigre rempart contre l'ultra-libéralisme de ces conservateurs et autres socio-libéraux au pouvoir. Les classes populaires sont-elles bêtes pour soutenir ainsi leurs ennemis de classe ?  

Le 23 juin au soir, on se couche avec des sondages favorables au maintien. Au petit matin, on se réveille avec un Brexit triomphant. Les Bourses dévissent, la livre sterling s'effondre. Le paysage politique britannique est un champs de ruine. La campagne du Brexit a fracturé avant, pendant et après le Royaume Uni comme jamais depuis 5 décennies: Gallois, Ecossais et Irlandais (du Nord) ont voté massivement pour le Oui. Le conservateur David Cameron promet de démissionner à l'automne. A Bruxelles et ailleurs dans les institutions européennes, un bon millier de Britanniques seront prochainement virés.

A l'automne, il y a a fort à parier qu'elles hériterons du conservateur Boris Johnson comme premier ministre.  Le Brexit est d'abord la victoire des conservateurs.
En France, après la stupeur, certains cèdent facilement au mépris.

Gueule de bois et langue de bois
Dès samedi, une pétition qui rassemble un million de soutiens réclame un nouveau soutien. Et le leader de UKIP avoue le mensonge: non, la sortie de l'UE ne permettra pas de "récupérer" 350 millions de livres par semaine, et encore moins de les attribuer au financement du système de santé. Il faut se souvenir de cette leçon: l'extrême droite reste un suppôt du patronat et un mélange de me songes et d'approximations.

En ce qui concerne l'arrivée de migrants, cette grande trouille qui aurait motivé le vote de sortie, le Brexit changera peu. Pour les migrants qui s'amassent à Calais, l'affaire est entendue.

Les chefs d’États européens s'agitent, de réunions improvisées en conseils extraordinaires; de déclarations solennelles en communiqués de presse rassurants.

"Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en criant l'Europe, l'Europe, l'Europe." Charles de Gaulle
En France, la campagne référendaire britannique a peu intéressé les médias et l'opinion. Et donc le lendemain, une gueule de bois frappe nos élites.

On se réveille avec un gout amer.

"L'Europe ne peut plus se faire comme avant" annone François Hollande à l'Elysée. Sarkozy, Juppé, Mélenchon ou Valls ne disent pas autre chose. Marine Le Pen réclame même un référendum sur la sortie de l'UE en France. Bruno Le Maire, candidat à la candidature LR pour la présidentielle, et ancien ministre sarkozyste des affaires européennes, braille qu'il faudrait un référendum sur un "nouveau projet". Mais il récuse tout référendum à la Britannique avec un argument assez lunaire: "il ne s'agit pas de demander aux Français s'ils veulent sortir ou rester dans l'Union européenne. Mais de dire, voilà le nouveau projet sur lequel nous avons travaillé avec l'Allemagne et les six pays fondateurs." Faire le bien des peuples sans trop leur demander leur avis, quelle conception de la démocratie !
"L’Europe, pour les Français, on la change ou on la quitte." Jean-Luc Mélenchon, 24 juin 2016
Cette unanimité franco-française sur la nécessité de changement n'est que de façade. La droite extrême et l'extrême droite reprennent les arguments de l'UKIP: l'Europe serait envahie, l'identité serait menacée.

Sarkozy réclame "le rétablissement des contrôles aux frontières" et l'arrêt du processus d'élargissement de l'Union européenne. Qui pense encore que l'Europe est ouverte à tout vent ? Quant à l'élargissement de l'UE, le processus est au point mort malgré les candidatures de la Turquie, du Montenegro, de la Serbie, de l'Albanie, du Kosovo ou de la Bosnie-Herzégovine. Le Maire n'est pas mieux:  "Le projet que je propose c'est des frontières, la défense de nos intérêts économique, la capacité à protéger les Français et les Européens contre les menaces, en particulier le terrorisme et l'afflux de réfugiés."  Faudrait-il leur rappeler que la France n'a accueilli qu'une vingtaine de milliers de migrants depuis 18 mois ?

La gauche libérale (sic!) n'y comprend rien, incapable de voir que la dérégulation et l'austérité européennes ne peuvent que produire des réactions nationales de rejet en cascade.

Le libéralisme a tué l'Europe. 

Qu'on se le répète.

Mesdames, messieurs les Anglais, partez donc, mais partez vite.  Hollande puis Juncker insistent: hors de question d'attendre deux ans et de longues tractations de sortie. On coupe les ponts, et vite.

Ils ont raison. 

Finalement, le Royaume Uni est peut-être devenu véritablement européen. Mélenchon a rappelé cette évidence:"Depuis 2005 (...), chaque fois que l'on pose la questions aux peuples de savoir s'ils acceptent ce qui est proposé par l'Europe, la réponse est non." Jean-Luc Mélenchon, 24 juin 2016

18 juin 2016

476ème semaine politique: pourquoi la France suffoque de sa politique


 

Comment ne pas suffoquer ?

La violence est partout, comme un craquement, involontaire chez certains, qui devient général. "L'adversaire" (politique, sportif, etc) a été remplacé par "l'ennemi" (politique, sportif, ou de classe). Les mots "dérapent", les dialogues deviennent "de sourds", la démocratie s'abime jusque dans les stades.

Comment ne pas suffoquer ? 


La violence
Dans le Nord de l'Angleterre, une jeune députée travailliste pro-européenne est assassinée de trois coups de feux et une dizaine de coups de couteaux. L'acharnement du forcené, un sympathisant d'extrême droite, choque, le meurtre émeut. A une semaine du scrutin sur le fameux "Brexit", la campagne est suspendue. Le meurtrier aurait crié "Britain First" à en croire des témoins. Devant la justice il braille "mort aux traîtres!", confirmant ainsi la portée politique qu'il voulait donner à son crime. Nombre d'observateurs pointent du doigt cette violence politique qui frappe nos voisins britanniques à l'occasion de leur référendum: onze ans après la France et son référendum sur le Traité Constitutionnel européen, le Royaume-Uni se déchire à son tour sur sa sortie de l'Union européenne. Les partisans du Brexit sont donnés vainqueurs par les sondages. Les milieux d'affaires s'inquiètent, la presse conservatrice est divisée.
En Méditerranée, 1 370 migrant au moins sont morts noyés depuis le début de l'année. MSF refuse les quelque 56 millions d'euros de subventions de l'Union européenne. L'ONG ne peut plus cautionner l'ignoble traitement réservé aux migrants. Depuis la signature de l'accord UE/Turquie en mars dernier (qui autorise le renvoi en Turquie de réfugiés syriens éligibles à l’asile en Europe) , 8 000 réfugiés, dont plusieurs centaines de mineurs, sont "stockés" dans les îles grecques. A Beyrouth comme ailleurs, on rechigne à délivrer des visas dans l'ambassade française.

Après le massacre de 49 clients d'une boîte gay d'Orlando par un déséquilibré rapidement récupéré par Daech, la France est frappé par l'assassinat d'un couple de fonctionnaires de police à leur domicile. La trop longue confession du terroriste, dans la maison du couple égorgé, témoigne du fanatisme sanglant et sectaire de l'individu.

C'est un loup solitaire, paraît-il. C'est surtout un fragile, un ancien délinquant comme bien d'autres avant lui (Merah, Kouachi, Coulibaly, etc.) qui croit gagner son salut en cachant ses pulsions mortifères sous un argument religieux fanatique. Les premiers résultats de l'enquête lui trouvent des complices.

A la cérémonie d'hommage quatre jours plus tard, un policier refuse de serrer la main de Hollande et Valls. Il est en colère.

L'outrance
Le traitement médiatique du monde n'est pas en reste. Comme s'il fallait davantage d'huile sur le brasier, les couvertures de magazines qui sont placardées dans nos rues sont autant d'appels à la haine, la peur ou le défoulement.

Mais il y a pire encore: la parole contradictoire est peu audible, cantonnée à quelques amuseurs publics quand elle n'est pas purement et simplement censurée. La reprise en main des médias à l'approche du Grand scrutin se devine. La première chaîne cryptée du pays est ainsi purgée de toute contestation (suppression du Zapping et des JT, mise au pas de l'investigation, cryptage des Guignols de l'Info, démission de l'équipe du Petit Journal), sa filiale d'informations continues est recadrée dans la douleur, avec la suppression d'un quart des effectifs. Un objectif, ne pas gêner, ni troubler une campagne présidentielle en vue d'un autre coup de poker capitalistique par l'actionnaire breton. A "gauche", le Nouvel Obs vire sa directrice adjointe de la rédaction, laquelle explique le sens politique qu'elle donne à cette sanction.

Pour le reste, la presse indépendante est fragile. Elle se réfugie chez Mediapart, Charlie, Le Canard Enchaîné, Les Jours, Fakir, ou même La Tribune.

La casse
Sur nos écrans de télévision, le sport est abîmé par la violence des hooligans de la grande Europe. La violence est dans les stades. Loin d'être la grande fête populaire que l'on attendait, l'Euro 2016 ressemble à une tournée de hooligans avinés. La France se qualifie pour les huitièmes de finale de cet Euro 2016 d'une UEFA surfinancée. Hollande et Sarkozy blaguent ensemble dans l'estrade. Mais la fête est tâchée, entachée. Le spectacle lui-même est gâché par des affrontements de supporteurs. On s'inquiète de savoir si les matches ne sont pas joués trop proche de nos domiciles. Trois Russes condamnés à de la prison ferme, d'autres sont expulsés; et une dizaine d'Anglais interpelés.

Mais ce n'est pas tout. Depuis des semaines, chaque manifestation donne l'occasion à des casseurs de semer la violence en marge des cortèges. Mardi 14 juin, un cap est franchi. La manifestation nationale est l'occasion d'autres nouvelles violences, en début de cortèges, après les barrières de CRS et loin des troupes de manifestants. Les images d'une attaque au pavé contre l'hôpital pédiatrique Necker à Paris scandalisent à juste titre. Les racailles qui ont attaqué l'hôpital l'ont-elles fait sciemment ? Qu'importe, le gouvernement décide de se saisir de cette occasion pour fustiger la CGT: "on met la pression sur la CGT en prenant à témoin l'opinion" confirme un "haut responsable socialiste", anonyme bien sûr. Sur toutes les ondes, les réactions indignées se succèdent. Certains partisans du mouvement anti-loi Travail se croient obligés de répliquer en minimisant le fait divers, ou en rappelant l'autre casse, sociale celle-là, comme ces 22 000 suppressions de postes dans les hôpitaux publics décidées par l'actuel gouvernement.

L'irresponsabilité
Plus grave est la réaction officielle. Hollande puis Valls se servent des images de la façade abimée de l'hôpital. Mercredi, ils menacent d'interdire les prochaines manifestations syndicales. Valls évoque même un établissement "dévasté" sur France inter, le mensonge est flagrant. Cette instrumentalisation de la détresse des malades est grossière, et contreproductive. Il s'agit d' "institutionnaliser" la haine de la CGT. La stratégie du pourrissement n'a pas suffit. Place à l'attaque frontale. Fallait-il rappeler, comme la Ligue des Droits de l'Homme, à Manuel Valls qu'en démocratie, seul l’Etat est responsable du maintien de l’ordre ?

La énième rencontre entre le patron de la CGT et la ministre du travail, vendredi, ne débouche sur rien. Plus loin, le MEDEF bloque les négociations sur la nouvelle convention chômage. Au Sénat, la droite durcit la loi El-Khomri, en supprimant la rémunération des heures supplémentaires au-delà de 35 heures de travail hebdomadaire, en créant un "super-CDD" de 48 mois ("contrat de mission") et en relevant les seuils de représentation de personnel (11 à 20 salariés pour les délégués du personnel; 50 à 100 salariés pour la création d'un comité d'entreprise et d'un comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail).

Les thuriféraires du pouvoir ont beau jeu de se réjouir de la baisse confirmée du chômage annoncée cette semaine. L'inversion de la courbe aura bien lieu cette année, on espère environ 210 000 créations d'emplois. Comparé aux 40 milliards d'euros de baisse de charges sociales accordées aux entreprises dans le cadre du Pacte irresponsable, cela fait cher l'emploi créé.

La violence se loge évidemment dans les paroles des opposants. Aucun prétendant, avoué ou pas, à la prochaine élection présidentielle n'a posé son angle de (pré)campagne sur la France rassemblée, l'apaisement ou la solidarité.

Du côté de LR, la primaire excite une droite déjà furibarde. Nicolas Sarkozy sillonne la France (quand il n'est pas à l'étranger pour fustiger son propre pays, comme cette semaine en Russie), à coups de discours anxiogènes et xénophobes. Alain Juppé conteste ces dérives: "Je refuse d’avoir l’identité malheureuse, frileuse, anxieuse, presque névrotique. Pour moi, identité ne rime pas avec exclusion ni refus de l’autre." Mais Juppé ne tiendra pas longtemps sur ce positionnement "mesuré". Il a la trouille, il décroche, trop tôt, dans les sondages.

Pour taire les contestations internes, le Parti socialiste s'invente une primaire. Il n'y aura ni EELV, ni le PCF, ni le Parti de Gauche. Seulement la "Belle Alliance Populaire", un machin qui compte le PS, le PRG et un sous-groupuscule écologiste.


Ne riez pas.

L'idée est simple comme du sarkozysme: enfermer Macron, Montebourg et les autres vrais-faux critiques "de l'intérieur" dans une joute interne à un Parti où le réflexe légitimiste devrait favoriser l'actuel président.  En creux, on retiendra que Jean-Christiophe Cambadélis, auteur de cette brillante manoeuvre, pense donc que Hollande n'est plus si naturellement le candidat légitime à sa propre succession.

A gauche, Mélenchon dépasse désormais Hollande dans les intentions sondagières de premier tour. Il défend "la France insoumise". 

Mais la France insoumise peut-elle être aussi un rassemblement optimiste, généreux et ouvert ?

11 juin 2016

475ème semaine politique: comment la droite veut prolonger l'oeuvre de Hollande

 

Cette semaine marque l'entrée en campagne de Nicolas Sarkozy. Malgré un spectacle raté près de Lille, l'ancien monarque a permis de rappeler combien la droite furibarde entend prolonger, plutôt que déconstruire, l'action social-libérale de François Hollande. Et ce n'est pas un autre meeting, également raté, mais socialiste celui-là, qui permettra de contredire ce constat.


Enfin, la gauche ?
Le mouvement de protestation contre la loi El-Khomri s'essouffle. Mais dimanche 5 juin, Jean-Luc Mélenchon rassemble quelque 10 000 personnes à Paris. "La France insoumise" se cherche, et se trouve. Mélenchon est moins radical dans son allure qu'en 2012, il tend la main à l'opposition de gauche. Il lance sa campagne sur l'urgence écologique. Le créneau est vacant, puisque EELV a disparu. La crise écologique est toujours là, bien là, chaque jour pire qu'hier. Les crues hors normes, après une année des plus chaudes, sont là pour le rappeler. Pourtant, le thème est quasiment absent du discours politique dominant. Passé le show de la COP21, chacun est revenu à ses sujets de prédilections - terrorisme, islam, identité ... et chômage.

Dans les sondages, Mélenchon est plus populaire que Hollande, Valls ou d'autres personnalités telles Montebourg ou Duflot parmi les sympathisants de gauche. En intentions de vote, son score frôle ceux de Hollande et de Valls.
"La radicalité concrète, ce n’est pas de rabaisser ses rêves, au contraire, c’est les faire entrer dans le réel." Jean-Luc Mélenchon, 3 juin 2016, dans les colonnes de Reporterre.

Et il est persuadé que Sarkozy finira par l'emporter à la primaire de novembre.

L'entrée en campagne de Sarko
A Saint-André-lez-Lille, mercredi 8 juin, Nicolas Sarkozy prononce un discours paraît-il "fondateur", qui poserait "les bases du sarkozysme de 2017". Ses proches martèlent que le moment est "essentiel", aussi essentiel que celui de Nîmes en 2006 qui précédait sa candidature de "rupture". Il faut imprimer les mémoires. Pourtant, la salle est peu remplie, l'assistance réagit par salves d'applaudissements polis, la ferveur n'est pas au rendez-vous. Sarkozy fait grise mine. Il reste rivé sur son texte, un texte qu'il aurait tout seul, comme un grand. Les plumes de l'ombre Camille Pascal, Henri Guaino ou Sébastien Proto ne sont pas intervenues.

Évidemment, Nicolas Sarkozy n'est pas candidat. D'ailleurs, il avait promis d'arrêter la politique en cas d'échec en 2012.



En attendant, il use et abuse des moyens du parti Les Républicains. Cela finit par enrager ses rivaux. Le filloniste Bernard Accoyer, ancien président de l'Assemblée nationale, va d'ailleurs saisir la "Haute Autorité" du parti pour qu'elle se prononce sur cette tricherie.

Ce meeting de Lille ressemblait à celui de Toulon en décembre 2011, où l'ancien monarque avait convié ses troupes militants aux frais de la République. Une dépense que le Conseil constitutionnel présidé par le gaulliste Debré avait ensuite requalifiée en dépense de campagne.

Travail, mérite, autorité
A Saint-André-lez-Lille, Sarkozy veut montrer qu'il a un avantage de "leadership" sur ses concurrent. Il parle "restauration de l'autorité" et "réveil de la conscience nationale". Comme Richard Nixon en 1968, il s'adresse à la majorité silencieuse ("la minorité n'a plus les mêmes droits que les autres, elle en a désormais davantage").
"Pourquoi, dans la société multiculturelle, tout le monde aurait-il le droit de cultiver sa différence, tout le monde sauf la majorité, tout le monde sauf le Peuple français qui commettrait un crime contre l’altérité en voulant demeurer lui-même ?" Nicolas Sarkozy
 Mais surtout, il parle "identité nationale", "confrontation avec un Islam identitaire", et "immigration massive et communautarisée".  Il évoque la France éternelle à tire-larigots: "La France, que nous avons cru éternelle comme ses landes de granit breton ou ses grands plateaux de l'Aubrac, la France n'est-elle pas en train de se dissoudre, de s'effacer, de disparaître à coup de renoncements, de lâchetés, de reculs, de démissions ? "

Comme Marine Le Pen, il confond patriotisme et anxiété xénophobe. Contre le FN, sa "ligne rouge" paraît bien faible tant il emprunte massivement, comme en 2012, la plupart des thématiques et arguments frontistes. Il va même fustiger l'Europe qui "passerait le Peuple à la trappe au profit d’une gouvernance anonyme, technocratique, impersonnelle."

Le sarkozysme de 2017 ressemble furieusement à celui de 2012, un ensemble d'incantations nostalgiques aux relents xénophobes, de slogans furibards et anxiogènes, et de raccourcis avec la réalité. Patrick Buisson, l'ancien vizir de la fachosphère qui enregistrait clandestinement ses rencontres, n'est plus là pour écrire ni souffler ses idées nauséabondes aux oreilles de l'ancien monarque. Mais Sarkozy n'a plus besoin d'inspiration. Il trouve tout seul ses caricatures anxiogènes: "Si une poignée d'islamistes radicaux prennent en otage un quartier, il faut s’y résigner.

Et bien moi, je n’accepte pas ces résignations."
 Quand il écrit lui-même, Sarkozy est capable de formules improbables et mémorables, comme celle-ci: "je veux rendre hommage au peuple français qui a façonné les paysages de la France de ses mains et qui a ensemencé la terre française de sa peine." Ou cette autre: "


 

Au cours de son propos, Nicolas Sarkozy a pourtant cet éclair de lucidité: "Il y a peu, quand on parlait de contrôle de l’immigration, quand on parlait d’identité, quand on parlait de déchéance de nationalité, on se faisait traiter de fasciste." Il a raison, le terrain a été déblayé, préparé, aplani. Depuis l'effroyable discours de Grenoble de l'ancien monarque en 2010, la "vallscination" a porté ses fruits.

Nicolas Sarkozy, comme d'autres à droite, doit crier plus fort, plus outrancier, pour singer la rupture avec un Hollandisme dont il ne sera que la continuation. 

Au secours ?
Après trois mois de manifestations, Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis organisent un meeting politique, rétréci à quelques centaines de supporteurs silencieux dans "les Salons de l'Aveyron", près de Bercy, à Paris. Il s'agit de prouver que cette loi El Khomri est finalement de gauche ... puisque la droite fera pire. Ils ont caché Emmanuel Macron, lequel de toutes façons n'est ni adhérent au PS,  et "ni de gauche, ni de gauche".

"Le problème de la France, c'est la droite" balance Camba. "Au secours! La droite revient!" ose-t-il ajouter, comme un mauvais clin d’œil à la campagne socialiste ratée de 1986.

"La droite, c'est la fin des 35 heures !" clame El Khomri. "On n'a pas trahi nos engagements, on a tenu compte de certaines réalités" justifie au micro Stéphane Le Foll. Pourtant, cette droite dont tous les ténors ont été pris du virus ultra-libéral et sécuritaire, n'apparaît aucunement en rupture avec l'action du gouvernement Valls/Hollande.

En 1986, la droite révisa ou supprima ce que la gauche avait réalisé. Pour 2017, les programmes annoncés par Juppé, Sarkozy, Fillon ou même Le Maire constituent principalement une prolongation de l’œuvre du quinquennat Hollande.

Sarkozy avait repoussé l'âge minimal de départ à retraite à 62 ans; Hollande à 63 ans; Juppé et consorts proposent 65 ans.

La loi El Khomri rend la négociation du temps de travail aux entreprises et non plus aux branches; Fillon avait ouvert la voie en 2004. Sarkozy et consorts veulent enfoncer la brèche après 2017 et étendre cette déconstruction néolibérale à l'ensemble du droit social.

Valls a tenté de faire constitutionnaliser la déchéance de nationalité. Sarkozy et Fillon promettent de réussir.

Hollande a réduit les cotisations sociales des entreprises de quelque 40 milliards via son Pacte irresponsable; Juppé fera davantage en ciblant les PME et TPE.

Valls avait proposé le plafonnement des indemnités prudhommales, qu'il a retiré ensuite pour s’accommoder la CFDT. Juppé assure qu'il l'établira.

Macron a assoupli les conditions de travail le dimanche, Juppé promet de l'assouplir davantage encore.

En matière économique, les quelques "ruptures" sur lesquelles on peut deviner que François Hollande insistera pour prouver sa "gauchitude" sont la suppression de l'ISF (que Macron souhaite également), la suppression de la rémunération des heures supplémentaires entre 35 et 39 heures par semaine (mais Juppé propose de compenser par des baisses d'impôts sur le revenu), et la soumission du RSA à une obligation de travail

France footue

Que la grande fête du football commence ! C'est une Europe en proie au doute et à la division, secouée par la crise et affaiblie par ses égoïsmes, qui tente de livrer un autre spectacle, sportif celui-là, un grand cirque . En France, nos gouvernants aimeraient que se réédite l'exploit de 1998, qu'une victoire des Bleus efface la morosité et les protestations. Que ce moment sportif devienne une grande liesse populaire. Hollande a même invité Nicolas Sarkozy. Dix "fan-zones" ont été installées un peu partout dans le pays pour accueillir les supporteurs, comme un pied de nez aux terroristes. Dans les colonnes du Monde, Zlatan, qui vient de quitter le PSG, prévient: "je peux rendre populaire Hollande si je veux." L'arrogance hors sol de certaines vedettes du ballon rond a quelque chose de grotesque. 

Jeudi, l'Euro 2016 débute à Paris sous le soleil, mais la Ville-Lumière est bloquée: la grève des éboueurs est prolongée, les berges de la Seine toujours inondées, et le concert gratuit en pleine ville pour 80 000 personnes sème la pagaille. Du côté des transports, les grévistes sont plus isolés, car le gouvernement a fait quelques concessions tardives. Le concert des critiques contre les grévistes et les protestataires, contre tout ce qui pourrait gêner le bon déroulement de cette grande messe footballistique, redouble d'énergie. On fustige des grèves "catégorielles", ou "corporatistes". Même Hollande s'y met à son tour.

Dans un entretien à la Voix du Nord, il s'obstine sur cet article 2 de la loi Travail: " sur l’article 2 les principes et la philosophie seront maintenus." Il tance les grévistes en usant d'une citation tronquée de Maurice Thorez: "il faut savoir arrêter une grève". Le leader de la CGT lui rappelle la formulation complète: " Il faut savoir arrêter une grève dès que la satisfaction a été obtenue."

Ces critiques sont absurdes: c'est le propre du combat politique et syndical que de saisir les moments les plus favorables au rapport de force. Quelques médias libéraux et une fraction politique hors sol nous propagent une vision "bisounours" de la vie sociale .

Point Culture
Jeudi, quelques heures avant un spectacle quadrillé par la sécurité au pied de la Tour Eiffel, Nicolas Sarkozy organise une journée thématique comme il les affectionne. Le sujet est la culture. Le plus amusant de cette énième intervention au micro devant un public conquis de l'ancien monarque est l'aggravation physique stupéfiante de ... ses tics. Impossible d'enchaîner plus d'une phrase sans un haussement d'épaules. Il enchaîne également les banalités : "Y a jamais eu autant de chaînes, y a jamais autant de choix". Ou encore: "Quelle est l'espèce du vivant qui a ce rapport à la culture ?"
"Nous ne voulons pas d'un monde aplati". Nicolas Sarkozy, 9 juin.
Comme la veille près de Lille, Sarko est en spectacle, un show presque comique s'il ne s'agissait d'un candidat non-déclaré à la revanche l'an prochain. Il construit son attaque contre la dématérialisation des supports - vive le livre, le cd, la cassette (?). Nicolas Sarkozy est dans son époque, celle d'il y a longtemps. Rarement, sans doute jamais depuis des lustres, Nicolas Sarkozy n'était-il apparu aussi ringard, hors sol et du temps.

Nicolas Sarkozy ne cite pas la Princesse de Clèves, qu'il décriait tant quand il était président.

En fin de semaine, Jean-Louis Debré, ancien président du conseil constitutionnel, lâche: "Nicolas Sarkozy nous joue l'éternel revenant qui s'accroche. Il devrait prendre acte que pour lui, aujourd'hui, c'est fini."

Cette formule s'applique à d'autres.

Ami sarkozyste, prépare-toi.




4 juin 2016

474ème semaine politique: comment Hollande aide au retour de Sarkozy

 

La semaine a démarré sur les clichés improbables d'un débat de la droite furibarde à Béziers et une première chute de Juppé dans les sondages. Sur fond d'effondrement politico-sondagier, le couple Hollande/Valls tente de déminer les oppositions à coups de négociations ciblées et de capitulations discrètes, au risque de rendre illisible sa fin de quinquennat. 

Et de faire oublier le précédent quinquennat ?


Retour de Sarkofrance ?
A Bézier, le maire organise un congrès de "la droite radicale et conservatrice." Rober Ménard ne s'affiche pas. Sur l'estrade, on parle "remigration", "péril islamique", "France islamisée", "France blanche", "France colonisée". Les formules lâchées pendant ces trois jours nous ramenaient aux pires moments de l'Histoire, ou au simple temps présent de l'extrême droite. En fait, cette séquence Menardienne en rappelle surtout une autre: l'effroyable débat sur l'identité nationale lancé par Nicolas Sarkozy fin 2009, et orchestré par son ministre de l'identité nationale de l'époque, Eric Besson.

Nicolas Sarkozy réactive son mouvement de jeunes, "Nous leS jeunes", avec des "smileys" sur les posters, des jeunes qui crient "Nicolas Président!" et insultent facilement le rival Juppé quand le micro du journaliste du Petit Journal de Canal+ s'approchent d'eux. Pas d'idées, pas de débats, le show est juste là pour les caméras. Sur leur site, ces supporteurs de moins de 25 ans ont posté le nombre de kilomètres parcourus par Sarko - à vélo, à pied, en train (ou en jet).

Deux jours après, le même Sarkozy rassemble 400 maires au siège du parti, dont le très chiraquien François Baroin ("chira-quoi ?" demanderont les moins de 20 ans). Il paraît que le maire de Troyes va se lancer auprès de lui. Sarko, qui n'est officiellement toujours pas candidat aux primaires de droite, réédite sa brillante formule de conquête de 2007, le duo idéologico-pratique avec Baroin rappelle celui constitué avec Fillon il y a 10 ans au moment de sa première conquête de l'Elysée.


Quand un joueur de football brillant mais recalé de la sélection de l'Equipe des Bleus pour l'Euro-2016 qui débute le 10 juin confie à un journal espagnol qu'il juge raciste sa "non-sélection", il n'en faut pas plus pour que le concert de bêtises médiatiques reprenne. Même la maison du sélectionneur Deschamps se fait taguer. Et évidemment Sarkozy instrumentalise la chose: "C'est le résultat d'un communautarisme militant, encouragé par ce gouvernement depuis quatre ans. (...) Le gouvernement et notamment François Hollande, a joué avec les communautarismes, a poussé les Français les uns contre les autres".

A Cannes, Sarkozy dédicace encore son livre. C'est la cohue, on a rameuté tout ce que le coin compte de militants et sarko-fans souvent blond(e)s décoloré(e)s, âgé(e)s et sur-bronzé(e)s, pour illustrer cette ferveur populaire pour l'ancien monarque: "Même les stars du Festival ne ramènent pas autant de monde" s'exclame un supporteur. Ces gens vivent dans une bulle.

Sarkozy dédicace plutôt que d'expliquer son programme, d'avouer sa candidature, ou justifier son bilan passé. Une décennie d'échecs, dont un mandat à l'Elysée. Mais il ne raccroche pas les gants, malgré son mensonge du soir de la défaite. Alors Sarko signe, dédicace et embrasse.

A Paris, il évite de commenter le non-lieu prononcé au bénéfice de Mediapart : l'ancien président avait porté plainte pour faux après les révélations du site sur le financement libyen de sa campagne de 2007.  Il est débouté, en bonne et due forme. Non, Mediapart n'a pas bidonné ses documents. Quelle surprise !

Sarko reste une star de terrain. L'ex-président des Riches joue même la montre face à la Justice. Et il terre ses voyages en jet, ses conférences rémunérées, et son bilan désastreux. Mais il est aidé dans son retrour par l'incroyable défaillance du couple exécutif actuel.

Macronneries, suite.
Le "Sarko de gauche" s'appelle Macron. La comparaison s'arrête à la stratégie suivie par le jeune ministre, qui est singée sur celle de Sarko en 2002-2007, pour prendre son envol politique: un pied dedans, un pied dehors. Politiquement, Macron n'est pas Sarko.



Mais Macron est une jeune bête politique encore fragile, encore fraîche, encore naïve.

On apprend ainsi qu'il avait sous-évalué son patrimoine. Et donc son ISF. C'est bêta. Le garçon est ministre de l'Economie. Mais ne lui parlez pas de redressement fiscal, les sommes sont "modestes", après près de deux ans de tractations. Macron n'y voit qu'une manœuvre politique: "Cette semaine, il y a une polémique ou un emballement sur à peu près tous les sujets pour essayer de me fragiliser ou, sans doute, de salir mon action".

Dans les sondages, Macron décroche, un peu. Enfin. Dans les couloirs du parlement, il se fait tacler plus violemment par ses camarades de jeu.

"Je veux bien qu'il soit 'en marche'. Déjà, il va être en marche pour aller payer ses impôts, si j'ai bien compris" Un sénateur socialiste
Sur Facebook, la vidéo d'une jeune enseignante lui enjoignant de se taire , après son altercation avec un jeune gréviste la semaine passée, dépasse les 2 millions de vues.

"Macron, tes costards ça coûte 1.200 euros pièce."
Le 29 mai, François Hollande est à Verdun avec Angela Merkel. Les médias ricanent. On reproche un manque d'émotion entre les deux dirigeants. Hollande et Merkel sous le même parapluie ne vaut pas Mitterrand et Kohl main dans la main au même endroit 32 ans plus tôt. Et la cérémonie d'hommage aux combattants, avec ce jogging au milieu des tombes du cimetière militaire, ne plait pas à Marine Le Pen.

Valls, à son tour
"Ça va mieux", Hollande tombe à 14% dans une enquête sondagière sur le premier tour de l'élection présidentielle. Il entraîne Valls dans sa dégringolade. Le premier ministre se ramasse à 14% de popularité, son plus mauvais score depuis 2012.  

A force de gouverner "hors sol", hors promesses et sans méthode, le couple de l'exécutif s'est coupé de tous. 

Manuel Valls s'en fiche. Fin mai, il a invité une soixantaine d'élus et de responsables politiques de la Contre-Réforme. Pas encore une troupe de fidèles, mais déjà une première cohorte pour le prochain combat présidentiel, celui de 2022. Valls est"zen" et "souriant". Il pense au scrutin d'après. Bizarrement, il pense que sa loyauté à François Hollande qui est donné perdant l'an prochain à 9 contre 1 le servira cinq ans plus tard.

Toutes les enquêtes d'opinion donnent Marine Le Pen, pourtant si silencieuse, qualifiée pour le second tour. Qui peut penser que c'est grâce à son programme - inexistant sauf en matière xénophobe ? Marine Le Pen prospère sur les ruines d'un cirque politique à bout de souffle.

"Ça va mieux", bien sûr. Les comptes publics sont (un peu) redressés. Le déficit budgétaire s'approche de 3,5% du PIB, contre 5% pour la dernière année du mandat Sarkozy. La croissance du premier trimestre a été de +0,6%. L'intérim repart, les investissements des entreprises également. On oublierait presque le chômage toujours massif, l'explosion du temps partiel, et la stagnation des prix.

Hashtag #LaFranceAvance. Même les constructions repartent, avec 4 ans de retard.  Effet des nouvelles défiscalisations (la loi Pinel prolongée) et des taux d'intérêt si bas de la BCE.

"Ça va mieux", on nous promet que la reprise est presque là. Alleluhia ! Pourquoi donc aurait-on besoin alors de cette loi Travail qui flexibilise encore davantage le code du travail par son article 2 ? Parce qu'il y a des "fragilités".  On débat, enfin, de cet article 2 de la loi Travail, cette "grande avancée sociale" (sic!). Celui-là même qui permettra aux entreprises de négocier des conditions de temps de travail moins-disantes par rapport aux accords de branche. Dans la nov-langue libérale, on appelle cela la "démocratie au plus près des salariés". Une variante moderne de la maxime du "renard libre dans un poulailler libre" adaptée au dialogue social.

Ça lutte
Cette semaine, les grèves et annonces de grèves se multiplient, Hollande poursuit sa campagne de réélection. Il annule 134 millions d'euros d'économies demandées à la recherche, après une tribune ravageuse de quelques sommités. Il fait donner du lestes aux cheminots pour tenter, en vain, de déminer la crise à la SNCF. Son secrétaire d'Etat aux Transports accepte que les routiers soient exonérés d'abaissement de la majoration de leurs heures supplémentaires telle que la loi Travail le permet.

Au Congrès des maires de France, il promet un allègement des réductions de dotations de l'Etat aux collectivités locales. Aux enseignants, il dégèle le point d'indice et promet un (petit) rattrapage salarial généralisé, dont 500 millions d'euros dès l'an prochain. Au total, 4 milliards d'euro qui font hurler la foule de candidats à la primaire de droite au gaspillage et à l'électoralisme. Ces derniers oubliaient bien sûr combien leur ancien mentor Sarkozy avait tenté de s'acheter les faveurs de toutes de sortes de clientèles à la même période finissante de son mandat, alors que la situation des comptes publics était bien pire encore.

Le 31 mai, François Hollande rend visite à ... Alain Juppé. Il inaugure la Cité du vin, à peine terminée. Des opposants à la loi Travail sont là, encerclés par la police. Tout le centre-ville est bouclé, le tram arrêté. On attend Hollande. "Partout où il va, il pleut." Une partie du pays est sous l'eau, littéralement. La Grande Crue centenaire, celle que l'on attend depuis 1910, est peut-être arrivée. La Seine monte, la Marne déborde, ses affluents aussi. Des villes et villages deviennent tels Venise. Le Chateau de Chamborg est inondé, l'autoroute A10 transformée en rivière dans le Loiret. Le Zouave parisien a les hanches sous l'eau.



La crue éclipse la grève. Ou plutôt, la crue sert d'arguments à quelques éditocrates et responsables libéraux: comment des grévistes peuvent-ils encore continuer leur mouvement qui paralyse (un peu, pas beaucoup) les transports ? Valérie Pécresse, présidente de la région IDF "demande aux agents de la de suspendre leur grève face à la gravité de la situation pour les Franciliens". Guillaume Pépy, président de la SNCF, fait de même. Sur France inter, le très libéral Dominique Seux éructe sa rage vendredi matin après le refus de Sud-Rails et de la CGT. Aucun n'explique en quoi cette grève, modérément suivie, ajoute des difficultés sur des lignes par ailleurs coupées par les intempéries.

La CGT est l'ennemi à abattre ou à isoler, le nouveau symbole d'une lutte des classes que certains avaient oublié à force de se gaver. A l'encontre de Philippe Martinez, son secrétaire général, acclamé au Congrès du PC jeudi, Pierre Gattaz accuse encore une fois la "dictature stalinienne": "le sigle CGT est égal à chômage". Le patron du MEDEF se trimballait avec un pin's figurant la promesse d'un million d'emplois si le Pacte irresponsable de Hollande réduisant de quelque 41 milliards d'euros les charges sociales des employeurs sur le quinquennat était voté. Le Pacte fut voté. Depuis 2013, première année des premières exonérations, c'est le nombre de chômeurs, et non celui des embauches, qui a progressé le plus violemment.


Pour Sarkozy et quelques autres, Hollande a tracé la voie, désormais inondée, d'une plus grande libéralisation du travail au profit des employeurs (accord ANI, réforme des retraites, loi Travail, Pacte irresponsable, etc), mâtiné de quelques concessions symboliques et ravageuses aux mauvais esprits de la droite furibarde (déchéance de nationalité, indifférence face aux migrants), sur fond d'inefficacité opérationnelle. 

 

Il y avait un quinquennat pour gagner la bataille des idées, nous l'avons perdu, ils se sont couchés. 


Ami sarkozyste, réjouis-toi.