4 juin 2016

474ème semaine politique: comment Hollande aide au retour de Sarkozy

 

La semaine a démarré sur les clichés improbables d'un débat de la droite furibarde à Béziers et une première chute de Juppé dans les sondages. Sur fond d'effondrement politico-sondagier, le couple Hollande/Valls tente de déminer les oppositions à coups de négociations ciblées et de capitulations discrètes, au risque de rendre illisible sa fin de quinquennat. 

Et de faire oublier le précédent quinquennat ?


Retour de Sarkofrance ?
A Bézier, le maire organise un congrès de "la droite radicale et conservatrice." Rober Ménard ne s'affiche pas. Sur l'estrade, on parle "remigration", "péril islamique", "France islamisée", "France blanche", "France colonisée". Les formules lâchées pendant ces trois jours nous ramenaient aux pires moments de l'Histoire, ou au simple temps présent de l'extrême droite. En fait, cette séquence Menardienne en rappelle surtout une autre: l'effroyable débat sur l'identité nationale lancé par Nicolas Sarkozy fin 2009, et orchestré par son ministre de l'identité nationale de l'époque, Eric Besson.

Nicolas Sarkozy réactive son mouvement de jeunes, "Nous leS jeunes", avec des "smileys" sur les posters, des jeunes qui crient "Nicolas Président!" et insultent facilement le rival Juppé quand le micro du journaliste du Petit Journal de Canal+ s'approchent d'eux. Pas d'idées, pas de débats, le show est juste là pour les caméras. Sur leur site, ces supporteurs de moins de 25 ans ont posté le nombre de kilomètres parcourus par Sarko - à vélo, à pied, en train (ou en jet).

Deux jours après, le même Sarkozy rassemble 400 maires au siège du parti, dont le très chiraquien François Baroin ("chira-quoi ?" demanderont les moins de 20 ans). Il paraît que le maire de Troyes va se lancer auprès de lui. Sarko, qui n'est officiellement toujours pas candidat aux primaires de droite, réédite sa brillante formule de conquête de 2007, le duo idéologico-pratique avec Baroin rappelle celui constitué avec Fillon il y a 10 ans au moment de sa première conquête de l'Elysée.


Quand un joueur de football brillant mais recalé de la sélection de l'Equipe des Bleus pour l'Euro-2016 qui débute le 10 juin confie à un journal espagnol qu'il juge raciste sa "non-sélection", il n'en faut pas plus pour que le concert de bêtises médiatiques reprenne. Même la maison du sélectionneur Deschamps se fait taguer. Et évidemment Sarkozy instrumentalise la chose: "C'est le résultat d'un communautarisme militant, encouragé par ce gouvernement depuis quatre ans. (...) Le gouvernement et notamment François Hollande, a joué avec les communautarismes, a poussé les Français les uns contre les autres".

A Cannes, Sarkozy dédicace encore son livre. C'est la cohue, on a rameuté tout ce que le coin compte de militants et sarko-fans souvent blond(e)s décoloré(e)s, âgé(e)s et sur-bronzé(e)s, pour illustrer cette ferveur populaire pour l'ancien monarque: "Même les stars du Festival ne ramènent pas autant de monde" s'exclame un supporteur. Ces gens vivent dans une bulle.

Sarkozy dédicace plutôt que d'expliquer son programme, d'avouer sa candidature, ou justifier son bilan passé. Une décennie d'échecs, dont un mandat à l'Elysée. Mais il ne raccroche pas les gants, malgré son mensonge du soir de la défaite. Alors Sarko signe, dédicace et embrasse.

A Paris, il évite de commenter le non-lieu prononcé au bénéfice de Mediapart : l'ancien président avait porté plainte pour faux après les révélations du site sur le financement libyen de sa campagne de 2007.  Il est débouté, en bonne et due forme. Non, Mediapart n'a pas bidonné ses documents. Quelle surprise !

Sarko reste une star de terrain. L'ex-président des Riches joue même la montre face à la Justice. Et il terre ses voyages en jet, ses conférences rémunérées, et son bilan désastreux. Mais il est aidé dans son retrour par l'incroyable défaillance du couple exécutif actuel.

Macronneries, suite.
Le "Sarko de gauche" s'appelle Macron. La comparaison s'arrête à la stratégie suivie par le jeune ministre, qui est singée sur celle de Sarko en 2002-2007, pour prendre son envol politique: un pied dedans, un pied dehors. Politiquement, Macron n'est pas Sarko.



Mais Macron est une jeune bête politique encore fragile, encore fraîche, encore naïve.

On apprend ainsi qu'il avait sous-évalué son patrimoine. Et donc son ISF. C'est bêta. Le garçon est ministre de l'Economie. Mais ne lui parlez pas de redressement fiscal, les sommes sont "modestes", après près de deux ans de tractations. Macron n'y voit qu'une manœuvre politique: "Cette semaine, il y a une polémique ou un emballement sur à peu près tous les sujets pour essayer de me fragiliser ou, sans doute, de salir mon action".

Dans les sondages, Macron décroche, un peu. Enfin. Dans les couloirs du parlement, il se fait tacler plus violemment par ses camarades de jeu.

"Je veux bien qu'il soit 'en marche'. Déjà, il va être en marche pour aller payer ses impôts, si j'ai bien compris" Un sénateur socialiste
Sur Facebook, la vidéo d'une jeune enseignante lui enjoignant de se taire , après son altercation avec un jeune gréviste la semaine passée, dépasse les 2 millions de vues.

"Macron, tes costards ça coûte 1.200 euros pièce."
Le 29 mai, François Hollande est à Verdun avec Angela Merkel. Les médias ricanent. On reproche un manque d'émotion entre les deux dirigeants. Hollande et Merkel sous le même parapluie ne vaut pas Mitterrand et Kohl main dans la main au même endroit 32 ans plus tôt. Et la cérémonie d'hommage aux combattants, avec ce jogging au milieu des tombes du cimetière militaire, ne plait pas à Marine Le Pen.

Valls, à son tour
"Ça va mieux", Hollande tombe à 14% dans une enquête sondagière sur le premier tour de l'élection présidentielle. Il entraîne Valls dans sa dégringolade. Le premier ministre se ramasse à 14% de popularité, son plus mauvais score depuis 2012.  

A force de gouverner "hors sol", hors promesses et sans méthode, le couple de l'exécutif s'est coupé de tous. 

Manuel Valls s'en fiche. Fin mai, il a invité une soixantaine d'élus et de responsables politiques de la Contre-Réforme. Pas encore une troupe de fidèles, mais déjà une première cohorte pour le prochain combat présidentiel, celui de 2022. Valls est"zen" et "souriant". Il pense au scrutin d'après. Bizarrement, il pense que sa loyauté à François Hollande qui est donné perdant l'an prochain à 9 contre 1 le servira cinq ans plus tard.

Toutes les enquêtes d'opinion donnent Marine Le Pen, pourtant si silencieuse, qualifiée pour le second tour. Qui peut penser que c'est grâce à son programme - inexistant sauf en matière xénophobe ? Marine Le Pen prospère sur les ruines d'un cirque politique à bout de souffle.

"Ça va mieux", bien sûr. Les comptes publics sont (un peu) redressés. Le déficit budgétaire s'approche de 3,5% du PIB, contre 5% pour la dernière année du mandat Sarkozy. La croissance du premier trimestre a été de +0,6%. L'intérim repart, les investissements des entreprises également. On oublierait presque le chômage toujours massif, l'explosion du temps partiel, et la stagnation des prix.

Hashtag #LaFranceAvance. Même les constructions repartent, avec 4 ans de retard.  Effet des nouvelles défiscalisations (la loi Pinel prolongée) et des taux d'intérêt si bas de la BCE.

"Ça va mieux", on nous promet que la reprise est presque là. Alleluhia ! Pourquoi donc aurait-on besoin alors de cette loi Travail qui flexibilise encore davantage le code du travail par son article 2 ? Parce qu'il y a des "fragilités".  On débat, enfin, de cet article 2 de la loi Travail, cette "grande avancée sociale" (sic!). Celui-là même qui permettra aux entreprises de négocier des conditions de temps de travail moins-disantes par rapport aux accords de branche. Dans la nov-langue libérale, on appelle cela la "démocratie au plus près des salariés". Une variante moderne de la maxime du "renard libre dans un poulailler libre" adaptée au dialogue social.

Ça lutte
Cette semaine, les grèves et annonces de grèves se multiplient, Hollande poursuit sa campagne de réélection. Il annule 134 millions d'euros d'économies demandées à la recherche, après une tribune ravageuse de quelques sommités. Il fait donner du lestes aux cheminots pour tenter, en vain, de déminer la crise à la SNCF. Son secrétaire d'Etat aux Transports accepte que les routiers soient exonérés d'abaissement de la majoration de leurs heures supplémentaires telle que la loi Travail le permet.

Au Congrès des maires de France, il promet un allègement des réductions de dotations de l'Etat aux collectivités locales. Aux enseignants, il dégèle le point d'indice et promet un (petit) rattrapage salarial généralisé, dont 500 millions d'euros dès l'an prochain. Au total, 4 milliards d'euro qui font hurler la foule de candidats à la primaire de droite au gaspillage et à l'électoralisme. Ces derniers oubliaient bien sûr combien leur ancien mentor Sarkozy avait tenté de s'acheter les faveurs de toutes de sortes de clientèles à la même période finissante de son mandat, alors que la situation des comptes publics était bien pire encore.

Le 31 mai, François Hollande rend visite à ... Alain Juppé. Il inaugure la Cité du vin, à peine terminée. Des opposants à la loi Travail sont là, encerclés par la police. Tout le centre-ville est bouclé, le tram arrêté. On attend Hollande. "Partout où il va, il pleut." Une partie du pays est sous l'eau, littéralement. La Grande Crue centenaire, celle que l'on attend depuis 1910, est peut-être arrivée. La Seine monte, la Marne déborde, ses affluents aussi. Des villes et villages deviennent tels Venise. Le Chateau de Chamborg est inondé, l'autoroute A10 transformée en rivière dans le Loiret. Le Zouave parisien a les hanches sous l'eau.



La crue éclipse la grève. Ou plutôt, la crue sert d'arguments à quelques éditocrates et responsables libéraux: comment des grévistes peuvent-ils encore continuer leur mouvement qui paralyse (un peu, pas beaucoup) les transports ? Valérie Pécresse, présidente de la région IDF "demande aux agents de la de suspendre leur grève face à la gravité de la situation pour les Franciliens". Guillaume Pépy, président de la SNCF, fait de même. Sur France inter, le très libéral Dominique Seux éructe sa rage vendredi matin après le refus de Sud-Rails et de la CGT. Aucun n'explique en quoi cette grève, modérément suivie, ajoute des difficultés sur des lignes par ailleurs coupées par les intempéries.

La CGT est l'ennemi à abattre ou à isoler, le nouveau symbole d'une lutte des classes que certains avaient oublié à force de se gaver. A l'encontre de Philippe Martinez, son secrétaire général, acclamé au Congrès du PC jeudi, Pierre Gattaz accuse encore une fois la "dictature stalinienne": "le sigle CGT est égal à chômage". Le patron du MEDEF se trimballait avec un pin's figurant la promesse d'un million d'emplois si le Pacte irresponsable de Hollande réduisant de quelque 41 milliards d'euros les charges sociales des employeurs sur le quinquennat était voté. Le Pacte fut voté. Depuis 2013, première année des premières exonérations, c'est le nombre de chômeurs, et non celui des embauches, qui a progressé le plus violemment.


Pour Sarkozy et quelques autres, Hollande a tracé la voie, désormais inondée, d'une plus grande libéralisation du travail au profit des employeurs (accord ANI, réforme des retraites, loi Travail, Pacte irresponsable, etc), mâtiné de quelques concessions symboliques et ravageuses aux mauvais esprits de la droite furibarde (déchéance de nationalité, indifférence face aux migrants), sur fond d'inefficacité opérationnelle. 

 

Il y avait un quinquennat pour gagner la bataille des idées, nous l'avons perdu, ils se sont couchés. 


Ami sarkozyste, réjouis-toi.




1 commentaire:

  1. Bon, ça se défend; et maintenant, un billet :" Comment Mélenchon aide au retour de Sarkozy "(ça se défend aussi...)?

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