31 mars 2018

569ème semaine politique: hommage national, affront social.

 

Semaine d'hommages, semaine de conflits sociaux, semaine paradoxale. Union nationale ou front social, faudrait-il choisir ? Ce pas de deux, mal aisé, a été réussi par Macron et Mélenchon, sans conteste.



Hommage national, ou presque
Les cadavres des victimes n'étaient pas refroidis que les furax, les rageux et les haineux se lâchent. Cette semaine, deux drames, l'attentat de Trèbes et le meurtre de Mireille Knoll, ont suffit.

Deux responsables politiques attaquent dans une même formule Jupiter et ses ministres prétendument coupables de naïveté. Marine Le Pen et son jumeau Laurent Wauquiez braillaient contre l'angélisme supposé du gouvernement. Wauquiez est désavoué par des proches, et nombre de députés républicains qui, enfin, se souvenaient que la dénomination de leur parti pouvait avoir un sens.

Au passage les deux répétaient la même ineptie, emprisonnons les fichés S quand ils sont Français, expulsons-les quand ils sont étrangers. Au-delà des problèmes éthique (sanctionner sur le soupçon, est-ce la nouvelle norme ?) et pratique (ils sont 15 000), la proposition est surtout bien naïve: le fichage S sert justement à identifier, surveiller, enquêter. Quelles seraient les conséquences, désastreuses, de priver les forces de renseignement de pareil outil dans la lutte contre le terrorisme ? Même le très fidèle sarkozyste Frédéric Péchenard, ex-directeur général de la police national et désormais élu de droite à la Région ile-de-France, a fustigé la bêtise.

Wauquiez réclame aussi l'extension de la déchéance de nationalité aux binationaux terroristes (quelle dissuasion!), et, bizarrement, le rétablissement de l'état d'urgence: primo, l'essentiel de l'état d'urgence est désormais dans le droit commun. Secundo, jamais Wauquiez n'explique ce que ce rétablissement aurait d'utile pour prévenir des cas tels que l'attentat de Trèbes. Plus ridicule encore, Wauquiez propose enfin de "créer un délit d’incitation à la haine de la République". Oulalala la menace dissuasive ! Cette naïveté, couplée à un discours de division au moment où il aurait un moment d'union, est confondante.

A l'Assemblée nationale, même les autres opposants les plus irréductibles à la politique jupiterienne taisent un instant leurs désaccords.

Si l'on oublie un heureux instant les outrances marginales d'un Wauquiez ou d'une Le Pen, il y a deux discours qui marquent ce moment historique. Jean-Luc Mélenchon à la tribune de l'Assemblée reçoit une ovation de gauche à droite: il rappelle que le message du terroriste - faire peur, diviser, mépriser la vie humaine des "non-musulmans" - a été défait par ce gendarme héroïque, il célèbre "l'acte hors du commun" du lieutenant-colonel Beltrame et sa valeur humaniste et généreuse . Mélenchon proclame aussi son soutien à tout hommage national que le gouvernement voudrait organiser. Les autres leaders d'opposition, à l'exception des rageux d'extrême droite, sont à l'unisson. "Personne ne devrait prendre prétexte du malheur qui nous frappe pour entrer dans une surenchère démagogique" rappelle le socialiste Olivier Faure.
"le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a remis le monde humain en ordre ; il a réaffirmé la primauté de la compassion ; il a assumé la primauté d’un altruisme absolu, celui qui prend pour soi la mort possible de l’autre, illustrant ainsi les valeurs de foi et de philosophie auxquelles il était attaché personnellement. " Jean-Luc Mélenchon, 30 mars 2018.


Contre le terrorisme, la meilleure riposte, comme dans d'autres pays frappés du même fléau, est d'abord l'union derrière la République et ses valeurs. Mardi, six téléspectateurs sur dix sont devant leur écran de télévision pour regarder l'hommage aux Invalides au héros Beltrame, désormais colonel. Le second discours historique est celui de Macron. Jupiter célèbre peut-être trop "l'exemplarité du chef" aux dépends de la signification humaine du sacrifice.

Mais l'hommage présidentiel sonne juste et patriotique: "Votre sacrifice, Arnaud Beltrame nous oblige. Il nous élève. Il dit comme aucun autre ce qu’est la France, ce qu’elle ne doit jamais cesser d’être et qu’elle ne cessera jamais d’être tant que des femmes et des hommes décideront de la servir avec le courage, le sens de l’honneur, l’amour de la patrie que vous avez démontrés."
"Être prêt à donner sa vie parce que rien n’est plus important que la vie d’un concitoyen, tel est le ressort intime de cette transcendance qui le portait. Là était cette grandeur qui a sidéré la France." Emmanuel Macron, 28 mars 2018
En même temps que l'attentat de Trèbes, une autre mort. Ce n'est pas un attentat. Mais la signification politique est forte, trop forte. Une vieille dame de 85 ans, rescapée de la Rafle du Vel d'Hiv en juillet 1942, est lacérée et brûlée dans son appartement du 11ème arrondissement de Paris. Les deux suspects aussitôt arrêtés se renvoient la balle, l'un accusant l'autre de crime antisémite. La double qualification d'antisémitisme et de crime crapuleux est aussitôt retenue par la justice. Une marche blanche est organisée dès mardi, mais M. Kalifat, président du CRIF et ancien membre du Bétar, interdit à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon de venir à l’hommage à Mireille Knoll.

Cette privatisation d'un hommage est crétin, cette réaction du CRIF est une faute politique et morale: il légitime l'argument des lâches et des antisémites selon lequel il faudrait confondre Israël avec son gouvernement et, pire encore, les juifs de France. Parce les insoumis s'opposent à la politique souvent criminelle du gouvernement Netanyahou contre les Palestiniens, ils seraient interdits de manifester contre l'antisémitisme. Le fils de Mireille Knoll intervient aussitôt à la télévision pour appeler tout le monde à manifester: "Le CRIF fait de la politique, moi j’ouvre mon cœur."

Près de Gaza, 16 Palestiniens sont tués, 1400 blessés, lors d'affrontements à la frontière dans le cadre d'une "grande marche du retour" organisée. Peut-on fustiger ce massacre sans se faire traiter d'antisémite ? 

Le soir de la manifestation, Gilbert Collard (FN) s'agrippe à quelques proches et crie: "regardez, j'ai des amis juifs!". Il est ridicule. Marine Le Pen est huée, part puis revient, protégée par quelques gros bras de la Ligue de Défense Juive, un groupuscule d'extrême droite. Le cas de Mélenchon est plus simple: d'autres représentants musclés de la même LDJ se précipitent sur lui et la délégation d'élu(e)s insoumis(e)s - Danielle Simonet, Clémentine Autain, Danièle Obono, Caroline Fiat  - pour les siffler et les bousculer. Dans une rue adjacente, Mélenchon temporise: "c'est dommage, mais il faut le prendre avec philosophie et ne pas jeter de l'huile sur le feu."

La "concertation"... des luttes!

Comment parler d'union face au terrorisme islamiste et, "en même temps", relayer cette lutte des classes qui ne dit pas son nom? Pourtant cette lutte est bien là. Elle se constate, jour après jour, n'en déplaisent à celles et ceux qui voudraient l'effacer par d'autres débats, ou la nier sous le coup d'autres polémiques ou réformes. Mercredi, Macron lâche une nouvelle diversion, l'école obligatoire dès l'âge de trois ans. Des mots creux, puisqu'on ne sait quels moyens il apporte en renfort tandis que son ministre des Comptes publics (Darmanin), flanqué d'un débauché socialiste (Dussopt) prépare la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires.

Sur le front social, le combat continue donc. La fameuse "convergence des luttes" n'est pas encore achevée, mais on en prend le chemin. On perçoit un début de panique larvée chez les macronistes. Sur France info, Sylvain Maillard, ce député qui expliquait à l'automne dernier que la majorité des SDF était à la rue par choix, explique que "pour un cheminot qui travaille, dix autres le surveillent". Il n'est plus à une provocation près.

La grève "perlée" a surpris. Les syndicats, cette fois-ci pleinement unis, ont innové. Cette grève se présente comme potentiellement durable. Et la désorganisation sévère. Si elle réussit, elle portera un mauvais coup à l'image de Jupiter, ce-président-qui-réforme-coute-que-coute.

Le gouvernement panique. Ses proches s'inquiètent. Richard Ferrand, le patron du groupe de députés macronistes, prévient: "il va quand même falloir expliquer en quoi cette réforme de la SNCF va permettre aux trains d'arriver à l'heure. Car pour l'instant la démonstration n'est pas faite." La direction de la SNCF prévient les cheminots qu'elle ne paiera pas les jours de congés si ceux-ci sont accolés à des jours de grève.


"Personne ne remet en cause le droit de grève" répète l'éditocrate Jean-Michel Aphatie, "mais la pertinence ou le bien-fondé de la grève en la circonstance".

Sur les ondes et les tribunes, la ministre des transports répète le mot concertation à en faire rire les journalistes. Cette concertation est si sérieuse qu'à quatre jours de la grève,  le patron de la SNCF annonce près de 90% de trains annulés ... dès lundi soir, veille de la grève perlée annoncée pour 3 mois. La moitié des Eurostars est déjà annoncée comme annulée.

En coulisses, le gouvernement cède pas à pas. 

La grogne sociale s'étend. Le 3 avril, les éboueurs se mettent aussi en grève. La FNME-CGT, première organisation syndicale dans l'énergie, appelle aussi à la grève à partir "du 3 avril jusqu'au 28 juin".

Vendredi 30 mars, "journée justice morte". A Bordeaux, Marseille, Lyon, Nantes ou Besançon, Greffiers et avocats protestent sous des formes diverses: minute de silence, entassement de Dalloz devant les tribunaux, couronne de fleurs mortuaire jetée à l'eau... Les gestes sont symboliques, la colère ne l'est pas. En cause, le projet de réforme de la justice, avec ses 5 chantiers. Annoncé début octobre dernier, à Nantes, il n'avait pas suscité trop de commentaires ni de réactions. La presse officielle était même béate: "La composition des tandems chargés de piloter les cinq chantiers reflète un souci d’efficacité et de pragmatisme." Six mois plus tard, la même presse réalise l'écart entre le discours bisounours et la réaction des personnels concernés: "suppression des 307 tribunaux d’instance et de la fonction spécialisée de juge d’instance, organisation judiciaire illisible et éloignée du citoyen, déshumanisation de la justice, privatisation du contentieux civil ». Les personnels dénoncent une « régression des droits de la défense, [un] recul du contrôle de la justice sur les atteintes aux libertés publiques, [une] suppression larvée du juge d’instruction et du juge de l’application des peines, [une] réduction de la collégialité." Fichtre !


"Racler, réduire, supprimer", le résumé de la réforme de la Justice par les organisations syndicales est sans appel.

Du côté des facs et des lycées, le mouvement semble prendre. La vidéo du tabassage d'étudiants grévistes par des hommes cagoulés à la fac de droit de Montpellier, puis l'interview surréaliste du doyen justifiant l'intervention ont fait s'intéresser à d'autres violences, comme celles des fascistes du GUD dans un lycée autogéré parisien. Mais la mobilisation dans les universités s'étend - de Montpellier et Toulouse, à Paris-I Panthéon Sorbonne, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, et Nancy. - et se durcit contre la réforme de l'entrée en études supérieures. Une dizaine d'établissements, sur 70, sont touchés.

Tous les lycéens ont du clore leur dossier de vœux d'études post-bac dans cette application qui a remplacé APB. Ce système d'affectation cache mal sa logique de classe: l'utilisation de l'application est complexe, surtout pour quiconque souffre déjà de la fracture numérique. L'objectif de l'enseignement scolaire public n'est pas tant de réduire les inégalités sociales que d'éviter d'aggraver toute ségrégation sociale. Or Parcoursup est en fait un filtre social de plus: les vœux sont encadrés, certains sont découragés (notamment par la publication des attendus de chaque établissement), le conseil de classe doit donner son avis sur les souhaits des lycéens (et cet avis est tenu secret jusqu'en juin), et, enfin, le futur étudiant doit rédiger son projet professionnel. Pire, les enseignants découvrent l'ampleur du désastre Parcoursup: pour les études très demandées, ils se retrouvent à devoir lire quelques milliers de lettres de motivation en quelques semaines, une tâche impossible. Le syndicat SNES-FSU appelle les enseignants à valider tous les vœux plutôt que de trier.

Le gouvernement ne peut rien lâcher, c'est trop tard.

Dans le privé, Air France voit un quart de ses vols annulés vendredi. Samedi, voici Carrefour, ce leader privé de la grande distribution, qui subit des grèves aussi massives, "un mouvement de grande ampleur" résume le Figaro. Les grévistes protestent contre les suppressions de 4 700 postes dans le groupe et la baisse de la participation (57€ en moyenne contre 610€ l'an dernier). Les dividendes de l'entreprise en 2017 étaient de 345 millions d'euros.

Deux poids deux mesures, ou l'histoire éternelle de la lutte des classes.

Dans la semaine, Gérald Darmanin annonce la création d'une police fiscale pour renforcer la lutte contre la fraude. Par cette pirouette sans moyens, Darmanin renforce cette anomalie française où la fraude à l'impôt des particuliers n'est pas de la police de tous. Ce "verrou fiscal" permet au ministre du budget de contrôler si et comment ces enquêtes sont menées.

Justice de classe.

Tard dans la nuit de mardi à mercredi, les députés godillots votent discrètement une loi sur le secret des affaires qui fait si plaisir aux lobbies patronaux: désormais, sauf à dénoncer des crimes et délits, les lanceurs d'alerte seront poursuivis par la justice pour toute divulgation d'une information sur l'activité d'une entreprise. Exit, par exemple, les révélations sur l'évasion fiscale (légale) des grands groupes ou les dangers pour la santé de certains médicaments ou produits (Mediator, bisphénol A): " Il s’agit de protéger nos entreprises contre l’espionnage économique, le pillage industriel ou la concurrence déloyale " plaide un sous-fiffre macroniste. "Un travail d’enquête approfondi mené par l’ONG bruxelloise Corporate Europe Observatory" rappelle Bastamag, "montre comment un petit groupe de multinationales essentiellement françaises et états-uniennes ont orchestré l’élaboration de la directive en relation étroite avec la Commission européenne et des cabinets d’avocats d’affaires internationaux."


***


Protéger le secret de leurs affaires.

Maintenir une justice réservée pour les fraudeurs fiscaux.

Alléger l'impôt des revenus du capital et supprimer l'ISF
.
Réduire les services publics.

Virer des fonctionnaires.

Introduire davantage de ségrégation sociale dans l'enseignement public

... qui dit mieux ?




1 commentaire:

  1. La récupération politique, religieuse et sociétale des affaires Knoll et Beltrame ont été d'une indécence méprisable. Je me demande si certains(es) réalisent bien que cette démesure dans la sensiblerie est outrageante pour les victimes et pour leurs proches.
    Hier, sur le plateau de BFM, la mère du colonel Beltrame a su trouver, avec une pudeur qui honore, les mots appropriés pour restaurer une réalité bienvenue et indispensable.

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