16 avril 2018

571ème semaine politique: Jupiter, maître d'école ou sous-curé ?

 

 

Il est apparu dans une salle de classe aux couleurs vives, d'une école rurale de l'Orne. Jupiter, maître d'école ? Il fallait délivrer la bonne parole aux Français, ils sont un peu plus de 6 millions, essentiellement âgés,  à suivre finalement le faux évènement. La mise en scène est contreproductive, à moins que ses communicants souhaitaient envoyer un pareil message.

"J'ai demandé un effort aux personnes retraitées, à une partie d'entre elles (...) Je leur dis merci." 

Assez vite, le ton est donné. On sait à qui Macron s'adresse.

Le vide
Jupiter ne répond pas à la contestation sociale.  Il répète un argumentaire idéologique connu (la théorie du ruissellement, rebaptisée "de la cordée"). Il répète, encore et encore, des mots et des formules rabâchés par ses prédécesseurs: "président de tous les Français", il martèle que "le monde change à une vitesse stupéfiante", et que la France "n'a pas fait les réformes qu'il fallait depuis 30 ans". Macron en 2018 parle comme Hollande en 2013, ou Sarkozy en 2008, ou même Chirac en 2003.  Il répète ses formules: "ce n’est pas vrai qu’on est juste quand on empêche les gens de réussir."

Nous sommes en France, république monarchique, où le président choisit la chaîne où il intervient, qui l'interroge, quelles seront les questions posées, quels reportages seront proposés, quelle durée pour cet interview. Évidemment, Jean-Pierre Pernaut n'aura pas de droit de suite, en aurait-il besoin ? Les communicants élyséens détaillent la cible, les enjeux, la mise en scène, mais rares sont les éditocrates et autres professionnels de cette mauvaise politique qui sont choqués par ce contrôle total et lunaire de notre démocratie. Interrogé sur France inter, le journaliste David Pujadas devenu producteur d'un énième documentaire sur Macron justement diffusé le même jour, servile et docile, justifie: "c'est la règle du jeu".

La règle du jeu ? Mais où vivez-vous ?

Sarkozy Macron met en scène, et cela ne choque plus grand monde.

Pernaut ne pose que peu de questions gênantes: il ne demande rien sur les affaires qui frappent ses ministres Darmanin et Hulot; rien non plus sur le financement de sa campagne électorale alors que ses comptes n'ont pas été publiés (à l'inverse de ceux de celle de Mélenchon). Rien encore sur la réforme des institutions où Macron veut réduire le nombre de parlementaires et leur pouvoir. Rien non plus sur le Yémen alors qu'il reçoit la même semaine le dictateur saoudien. Pas grand chose bien sûr, sauf une rapide question sur les effets de réforme fiscale qui rend quelques milliards d'euros aux plus fortunés. Il ne contredit pas davantage Macron quand ce dernier ment en affirmant que l'ISF n'a pas été supprimé. L'ISF a été remplacé par un nouvel impôt plus restreint, aux bases de calculs et aux barèmes différents, pour rendre quelque 3,2 milliards d'euros d'économies d'impôts à 350 000 foyers fortunés. Qui dit mieux ?

Jean-Pierre Pernaut est un "journaliste de proximité." Qu'on se le dise...

Quand Jean-Pierre Pernaut répète les critiques personnelles contre Macron, il laisse l'impétrant répliquer d'une formule publicitaire préparée à l'avance, sans que le journaliste n'ait bien sûr le loisir d'un quelconque droit de suite. D'ailleurs, Pernaut sait-il seulement ce qu'est un droit de suite ? Président des riches ? "Les riches n'ont pas de besoin de président." C'est tout l'inverse. Les riches de ce pays ont toujours besoin d'un zélé travailleur pour imposer une politique de classe. Président des villes ? "On s'engage pour le rural. On n'abandonne pas du tout la ruralité." Mensonges, mensonges. "À la rentrée prochaine, on aura 20 000 élèves en moins qui rentreront en CP dans les zones rurales. Et pourtant, on va y ouvrir 1000 classes ! " Faux... à la rentrée prochaine, entre 200 et 300 classes rurales seront supprimées.
"Cette production continue de donner le triste spectacle d'une télévision aux ordre, digne de la Papouasie." Bruno Roger-Petit, à propos de Sarkozy interrogé par Pernault en 2011, et actuel conseiller en communication de Macron, cité par le Canard Enchaîné du 11 avril 2018
Quand Jean-Pierre Pernaut évoque la contestation contre la réforme de la SNCF, il n'explique pas ce que tout le monde sait enfinque l'endettement de la SNCF n'a que peu à voir avec le statut des cheminots, 50 milliards d'euros dont les deux tiers sont dus aux investissements dans les lignes et non au statut des cheminots, dont 23 milliards pour les seuls TGV; et qu'il s'agit de préparer l'entreprise à une privatisation du rail Quand Jean-Pierre Pernaut évoque la contestation contre la réforme de la SNCF, il préfère soutenir Macron par un reportage à charge contre les grévistes, sur ces "usagers excédés" par le manque de trains.

Il laisse ensuite Macron répéter trois mensonges, ponctués d'un sourire à peine masqué: primo, il attribue à sa réforme un périmètre qu'elle n'a pas. Macron ment quand il affirme que sa réforme va doter l'entreprise d'un nouveau plan d'investissement ou d'une nouvelle convention collective pour les cheminots ("On a besoin d'un chemin de fer fort (...) et la réforme va le renforcer.") Cette réforme, et c'est normal, ne traite que tu statut de l'entreprise. Secundo, Macron ment quand il explique que l'Allemagne a réalisé la même réforme pour les mêmes raisons. En 1994, la réforme allemande était motivée par la réunification Est-Ouest; elle a supprimé 100 000 postes de cheminots en 6 ans, et l'endettement de la Deutsche Bahn a bondi à 20 milliards d'euros. Tertio, Macron ment quant il explique qu'il n'y aura pas de privatisation: ce n'est pas la SNCF qui est menacée de privatisation mais le rail français avec l'ouverture à la concurrence. La seule ouverture à la concertation porte sur le délai du changement du statut pour les nouveaux cheminots: "Cette réforme, il vaut la faire ensemble."

Des manifestants attendent Macron devant l'école. Ils sont écartés, évidemment. Macron tweete une photo de lui avec un maire du coin, "qui le remercie" pour avoir enfin augmenté les dotations aux collectivités locales, ce qui est faux.

Les macronistes aussitôt répètent les éléments de langage pour louer ce président "profondément à l'écoute."

Macron ne répond pas aux sujets des contestations. C'est le plus surprenant, la seule réelle nouveauté de cette interview. Aux blocages de facs et aux manifestations d'étudiants et de professeurs contre la réforme "Parcoursup", aux interventions de CRS dans certaines universités, Macron ne dit  que cela: " Les étudiants, ils doivent comprendre une chose, il vaut mieux réviser. Car il n'y a pas d'examen en chocolat dans la République." Contre Notre-Dame-des-Landes, Macron explique "Tout ce qui est évacuable a été évacué et dans les prochains jours, la préfète va examiner les projets légaux qui peuvent se faire." Où est la concertation ?


Les diversions du sous-curé Macron 

La semaine est riche, l'offensive médiatique macroniste puissante. Il y a donc des diversions.

Lundi, démonstration de force à Notre-Dame-des-Landes. Jupiter donne carte blanche à Collomb, qui s'en vante en coulisses: "La ZAD sera nettoyée en 3 ou 4 jours." Qui les Zadistes menaçaient-ils ? On invoque le respect de la loi. Depuis le renoncement à l'aéroport de NDDL en janvier dernier, on a ordonné aux Zadistes de dégager. Sur TF1, Macron explique qu'il faut désormais laisser la place à des projets agricoles. Il se fiche du monde. La ferme des Cent Noms, l'exemple même d'un projet agricole réussi, installée depuis 5 ans, est rasée au bulldozer, ses habitants évacués de forces, le tout filmé par un drone de l'armée.

Un photographe de l'AFP témoigne de la violence initiale des forces de l'ordre, puis l'affrontement et l'escalade. Des véhicules blindés, des gendarmes déguisés en Dark Vador. Les premiers Zadistes expulsés sont des paysans. Puis l'affrontement est plus sérieux, d'autres, plus jeunes, prennent la relève. Des blessés, nombreux, de part et d'autres. Qui comprend pourquoi on en est arrivé là ? Le gouvernement voulait une preuve d'autorité alors que partout en France la contestation sociale fait rage: "Mais les forces de l’ordre ont été utilisées avec beaucoup de violence pour l'opération d'expulsion des occupants de la ZAD considérés comme illégaux. J’ai du mal à comprendre pourquoi. C’était peut-être à la base une action symbolique, mais elle a été douloureuse, y compris pour moi, physiquement."

Plus tard, Macron parle à la Conférence nationale des Evêques. Une intervention lunaire, en totale contradiction avec les principes de la République laïque. Il parle de "réparer le lien entre l’Église et l’État". C'est une autre diversion, évidente, pour faire parler d'autre chose que des contestations, un besoin pressant d'attirer l'attention médiatique ailleurs. Il fallait lire le discours intégral du jeune monarque, à défaut de pouvoir l'écouter. Les services élyséens publient quelques morceaux de choix, des tweets soigneusement préparés qui témoignent d'une conception obsolète et rétrograde de la laïcité qui va jusqu'à heurter quelques fidèles.

Sans surprise, Macron emboite le pas de Sarkozy, une décennie plus tard.
"Dites ce que vous avez à dire à la société, pas seulement à vos fidèles. À l'heure où l'on écoute ces experts en tout, pourquoi ceux qui défendent une religion n'auraient-ils pas le droit à la parole?" Nicolas Sarkozy, décembre 2011. 
"J’appelle les catholiques à s’engager politiquement. Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin." Emmanuel Macron, avril 2018.
Avec cet appel à la mobilisation politique des catholiques devant les hiérarques catholiques, Macron a-t-il oublié, lui qui soutenait pourtant la réforme de Hollande, combien l’Église s'est mobilisée contre la légalisation du mariage homosexuel en 2013 ? Qui est-il pour appeler à l'intervention politique des catholiques en tant que catholiques dans la sphère politique ?

La raison de cette intervention est double: faire diversion, mais aussi séduire l'électorat catholique. Le commentaire de l'ineffable Gérard Collomb est ridicule et drôle: "Je ne sais pas si Emmanuel Macron est catholique, mais il a ce sens de l'absolu que d'autres, peut-être, ont moins."

Enfin, il y a la guerre, comme en 1991 ou en 2003. Samedi à 3 heures du matin, la France bombarde quelques entrepôts en Syrie, en toute illégalité internationale. Le jeune monarque se fait photographier dans une salle de contrôle de l'état major, tout attentif qu'il est à son image. Le boucher Bachar el Assad aurait fait usage de gaz chimique. Il y a quelques semaines, Macron accueillait en grandes pompes le président turc Erdogan, qui fait la guerre aux Kurdes laïcs aux côtés du même boucher Assad. "Nous avons la preuve" a expliqué Macron sur TF1 la veille.


La France entre en guerre.


(MAJ du 15 avril 2018, 23 heures).

Dimanche soir, nous sommes au théâtre. Au Théâtre de Chaillot, à Paris. Décor grandiose pour spectacle pénible. Jupiter est face à face à deux journalistes engagés à lui porter la contradiction, Edwy Plenel de Mediapart et Jean-Jacques Bourdin de RMC.

Macron annonce peu de choses, mais tout de même: la fin des régimes spéciaux de retraite, un plan pour aider les urgences d'ici fin mai, et l'absence de compensation fiscale pour la suppression de la taxe d'habitation. Sur la Syrie, son explication sur la légalité de l'intervention française ne convainc pas.

Mais l'on retient surtout son inconfort évident .

Il suffit d'attendre 7 minutes à peine pour que Macron s'énerver d'une question dérangeante. Puis encore une fois. Et encore. Jupiter s'agace, perd presque les nerfs quand on lui rétorque du tac au tac. Sur les réseaux sociaux, des confrères journalistes exposent leur surprise et leur désaccord, tous paumés devant ce manque de servilité.

Macron s'agace que l'on critique son silence en Syrie avant l'intervention sans mandat  ("De là où je suis, on ne peut pas se contenter de donner des leçons de morale "), sur sa pratique quasi-monarchique du régime ("Si la constitution ne vous plaît pas, vous pouvez proposer de la changer et vous présenter devant le peuple"), sur sa politique de réduction de certaines dépenses publiques ("Il n’y a pas d’argent magique"), sur l'augmentation de la CSG pour les retraités ("je vous remercie de me donner des instructions sur ce que je dois faire"), ou sur sa paresse à lutter contre la fraude et l'évasion fiscales.

A propos de la destruction de la ferme des Cent Noms à Notre-Dame-des-Landes, la réponse de Jupiter est lunaire et méprisante: " Je vais m'installer dans votre salon et dire que c'est un projet agricole alternatif !" Elle résume peut-être le mieux cet homme: agacé par la critique, et sans envie d'autre chose que de passer en force à défaut de convaincre.

Il y a enfin ces demi-aveux, enfin: d'abord, il reconnait qu'il n’a "pas plus de garanties que vous" et nous que les ex-assujettis à l’ISF investiront dans l’économie, et non dans la "spéculation", le gain qu’ils vont tirer de la suppression de l’ISF. Ensuite, il admet que son élection personnelle ne s'est pas faite sur son programme: "Je ne pense pas que les 65% qui ont voté pour moi au second tour ont tous une adhésion massive à mon programme. Mais je ne crois pas qu'il y ait eu une ambiguïté aux législatives ,au premier comme au second tour". Les deux journalistes n'auront pas le loisir de lui rétorquer que l'abstention record aux législatives ne vaut pas adhésion.

Sur les réseaux sociaux, une large fraction de journalistes politiques s'offusquent de voir le président ainsi bousculé. Soyons gré à Macron de nous avoir avoir offert ce spectacle-là aussi. Le Parti médiatique, qui n'incarne pas tous les médias mais au moins ceux et celles qui s'expriment le plus souvent, apparait dans sa quasi-globalité: surpris par leurs relances, effrayés devant la liberté de ton des deux journalistes, effarés devant le parti-pris des questions qui n'est pas le leur.



Ami journaliste, ne sois pas effrayé.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci par avance de votre commentaire. Les insultes, les commentaires racistes, antisémites, pornographiques, révisionnistes, sexistes ou en général tout sujet contraire aux valeurs humanistes ne sont pas acceptés.
Les commentaires PEUVENT être modérés et donc censurés.