25 novembre 2018

603ème semaine politique: la décrédibilisation en marche... de Macron.





Problème de pédagogie ? Le clan macroniste le répète, comme tous les gouvernements de l'ancien monde avant lui, la crise de confiance qui frappe le sommet de l’État serait un problème ... de pédagogie. Un exemple cocasse, voici le futur projet de "service national universel". Le résultat est loin de la promesse de campagne du candidat Macron, comme souvent. Macron avait évoqué un service militaire obligatoire d'une durée courte. Devant la fronde, les macronistes ont retiré l'exigence militaire. Puis ils ont commandé un gros sondage pour se donner une légitimité, et s'éviter une nouvelle fronde. Plus de 45 000 jeunes interrogés ! Résultat ?

"Une large majorité de jeunes adhèrent au projet, ... à partir du moment où ils en comprennent les objectifs" explique le gouvernement dans sa plaquette publicitaire. Fichu problème de pédagogie ! Notez la formule... "à partir du moment où..." . D'après l'enquête les trois quarts des sondés sont favorables aux "objectifs" du SNU, mais le gouvernement reconnait une hostilité majorité au projet lui-même. Et s'abstient de publier l'intégralité du rapport. C'est en brandissant une version tronquée que les ministres Blanquer et Attal s'enthousiasment devant la presse.

Ce sujet anecdotique illustre la double face de la Macronista: une multiplication de gadgets, d'artifices et de diversion d'une part, pour habiller une politique de classe inégalitaire et froidement violente d'autre part.


DÉCRÉDIBILISATION EN MARCHE
Cette trajectoire s'est cassée sur les routes de France grâce aux Gilets Jaunes. Le coup n'est certainement pas mortel, mais il est rude. L'affaire Benalla avait déjà décrédibilisé le discours moral et professionnel du clan Macron, en révélant l'incurie du staff élyséen incapable de justifier comment pareil barbouze pouvait se retrouver avec autant d'accès et des armes sans contrôle ni hiérarchie, des barbouzeries aussi minables que les tentatives de blocage des enquêtes de la justice et des parlementaires. Les Gilets Jaunes décrédibilisent maintenant l'arnaque fiscale du clan Macron. Ils exposent un ras-le-bol, certes, mais surtout l'inégalité fiscale de la politique macroniste. Ils incarnent également une reformation nécessaire d'un rapport des forces contre l'Etat macroniste. Le coup est d'autant plus rude qu'il intervient à la fin d'une courte séquence politique où l'Elysée espérait redorer son blason social avec l'entrée en vigueur des baisses de cotisations salariales (par ailleurs compensées par d'autres augmentations), d'une partie de la taxe d'habitation et un (ridicule) plan pauvreté inférieur sur 4 ans aux cadeaux fiscaux annuels pour les plus riches (ISF, flat tax).


La violence de certaines manifestations des Gilets Jaunes depuis le 17 novembre a été inacceptable et choquante - plus de 500 blessés et deux morts. Mais qui est coupable ? Après une bienveillance médiatique assez large, nombre d'éditocrates ont "retourné" leur veste, effrayés et/ou faussement rassurés par l'ampleur des blocages (entre 300 000 et un million de personnes suivant les sources le 17; moins de 110 000 le 24). Alors qu'ils s'étaient "calmés" dans leurs discours avant les manifestations, les officiels macronistes et les supporteurs ont ensuite redoublé d'efforts pour caricaturer l'ensemble du mouvement en une révolte irresponsable, violente et fasciste. Maurice Safrzan, Frédéric Haziza, Ruth Elkrief et quelques autres se succèdent sur les plateaux et les réseaux sociaux pour s'inquiéter. Certains accusent "l'ultra-gauche" (Le Figaro), d'autres "l'ultra-droite" (LCP). Chacun trouve facilement comment caricaturer facilement le mouvement.

Même François Hollande, l'ex-président, a été convié sur les plateaux pour comparer Mélenchon à Déroulède et par là même les Gilets Jaunes aux factieux des ligues d'extrême droite du début du XXème siècle. La seconde salve de critique des "bien-pensants" contre les Gilets Jaunes porte sur leur absence de débouchés politique: "les chefs de l'opposition jouent à souffler sur les braises, à faire grandir l'incendie, sans savoir s'ils sauront demain le maîtriser" écrit Frédéric Says sur France Culture. "Ils nourrissent la bête anti-gouvernementale, parfois anti-parlementariste, sans être sûrs de pouvoir demain la dompter. Sans être certains que le mouvement ne se retournera pas, à terme, aussi contre eux."



La "raison" serait donc de "rentrer dans le rangs" du débat politique qui s'orchestre dans des élections,  des lois votées au Parlement et des accords négociés par les partenaires sociaux.

QUI EST DÉRAISONNABLE ?
Mais est-il raisonnable de se contenter du fonctionnement institutionnel de cette Vème République vieillissante ? Il ne s'agit ici pas de légitimer des agressions homophobes, sexistes, racistes ou simplement gratuites que nombres de porteurs de ces gilets colorés ont commises sous prétexte de leur indignation. Mais de faire remarquer la délégitimation institutionnelle progressive de notre régime politique:
  1. Emmanuel Macron a été élu sur un chantage contre le Front National. 
  2. Il tente le même chantage politique pour les élections européennes: l'Europe/le Bien contre les populistes/le Mal. Ce faisant, il prive le débat politique d'un échange nécessaire et plus complexe que ses caricatures.
  3. Macron a aussi commis la même erreur que Chirac en 2002 en conduisant une politique clivante alors qu'il n'a pas élu sur son programme.
  4. Il est passé en force et sans débat sur une réforme inédite du code du travail.
  5. Macron a tenté de cacher sous le tapis de l'écologie, de l'humanisme international, et de l'européisme béat une politique qui précarise davantage le plus grand nombre et rend des milliards d'euros aux plus riches du pays.
  6. Il cherche à réduire le nombre de parlementaires au nom de "l'efficacité".
  7. Macron a supprimé 200 000 postes de représentants des salariés dans les entreprises avec ses Ordonnances Travail.
  8. Il a aussi décidé la suppression de 50 000 postes de fonctionnaires, notamment à l’Éducation nationale et dans les services fiscaux.
  9. Macron attaque les chômeurs (durcissement des règles d'indemnisation), les travailleurs (allègement de la prise en charge de la pénibilité), les étudiants (mise en concurrence de l'accès à l'université, réduction des APL), le secteur associatif (suppression des emplois aidés), les réfugiés (loi Asile et immigration), les syndicats (loi Travail), les lanceurs d'alerte (loi sur la protection du secret des affaires).
  10. La majorité macroniste pléthorique vote comme des godillots les desiderata du jeune monarque qui souvent se confondent avec les intérêts des grandes entreprises: récent exemple, l'interdiction du droit à l'oubli pour les cancers pédiatriques, pour satisfaire les assureurs privés.
  11. Les médias dominants servent avec facilité idéologique le discours macroniste en caricaturant comme populisme fasciste ou angélisme irresponsable toute défense des plus fragiles. Ils ne sont plus les bienvenus sur le terrain des opérations.
  12. Le silence de Macron envers les travers fiscaux de ses plus grands et fidèles alliés ne surprend plus. Peu avare en bons mots sur les "fainéants", "ceux qui ne sont rien", il sait se taire quand d'autres révèlent des scandales affectant le grand patronat.
  13. Au final, cette politique produit-elle au moins quelques effets de "ruissellement" en emplois et et en pouvoir d'achat ? Même pas. Le chômage stagne ou progresse, la croissance se grippe plus tôt qu'ailleurs, le pouvoir d'achat du plus grand nombre chute.
Reposons la question: où est la raison ? Est-il plus raisonnable de se taire et de faire confiance à ce "processus" politique-ci, ou ne faut-il pas re-créer des rapports des forces ? Comment ne pas suffoquer ?

Non seulement les Gilets Jaunes ont démoli l'argument écologiste macroniste qui habillait faussement sa politique fiscale, mais ce dernier a aussi subi un coup fatal porté par l'un des plus prestigieux ex-alliés écolos de la Macronista, Nicolas Hulot.

Jeudi soir, Nicolas Hulot est l'invité de France 2. L'ancien ministre de l’Environnement fait un constat sans appel: "À partir du moment où je restais, je cautionnais les choses, je ne cautionnais pas un mensonge conscient, mais une sorte de mystification. On se donnait le sentiment qu'on était à la hauteur des enjeux, et on ne l'était pas."

Problème de pédagogie ? 

Nicolas Hulot a décoché plusieurs flèches politiquement mortelles à Emmanuel Macron: 
primo, il répète que l'ambition écologiste de Macron est de la poudre aux yeux: "On n'ose même pas envisager ce que l'on a fait pour les banques en 2008 pour la transition écologique (…). On est en train de perdre la guerre. C'est un effort de guerre qu'il faut faire. C'est un plan Marshall qu'il faut." Secundo, il fustige l’iniquité sociale, qui est de surcroît contreproductive et dangereuse, des choix politiques de Macron en matière de transition environnementale: "ce sont les populations les plus vulnérables qui paieront les conséquences [du réchauffement climatique]. Ne mettez pas ça sur le dos de l'écologie, mettez ça sur le matraquage fiscal !"






LA HAINE ET LA PEUR
Macron et ses suppôts braillent contre la violence. "Honte ! Honte ! Honte" écrit le jeune monarque sur Twitter. Mais où est la honte ? La honte n'est-elle pas dans ce déséquilibre effarant de l'action macroniste ? La honte n'est-elle pas dans cette fracture fiscale qui aggrave et s'ajoute aux fractures sociale, environnementale et politique ?

On retrouve la double face de la Macronista. La face officielle est policée. Les visages sont souvent souriants, le vocabulaire est choisi et jamais excessif. Cette face s'incarne par les ministres, députés et autres porte-paroles. Les mêmes donnent des leçons de bienséance à leurs opposants. Emmanuel Macron lui-même est souvent le premier à tancer ses critiques, à abuser de quelques formules de vieux français pour assoir une autorité qui lui fait défaut. Puis il y a l'autre face, haineuse et méprisante, celle que les Gilets Jaunes ont mis à jour, celle qui s'exprime dans les tweets rageurs du jeune monarque, mais surtout dans les messages enflammés des soutiens du président - la "Team Macron" sur Twitter ou Facebook n'est jamais avare d'insultes.

Les premiers résultats de ce nouveau rapport de force ne se sont pas fait attendre. Avant les manifestation, le gouvernement avait déjà augmenté certaines aides. Ce résultat aurait-il été obtenu sans pression ? Non. En mode panique, le gouvernement a ensuite reporté la vignette pour les poids lourds. Puis Macron a annoncé la création d'un "Haut Conseil de l'Environnement", pour "expliquer" sa politique écologiste (lol!). Et mardi, quatre jours avant une nouvelle manifestation annoncée des Gilets Jaunes, une journée où un nouveau slogan - "Macron démission!", le jeune monarque parlera encore dans les écrans,

On appelle cela de la trouille.






"On est condamnés à agir tous ensemble, ou à mourir tous ensemble comme des idiots". Nicolas Hulot



***

Ami macroniste, où es-tu ?





17 novembre 2018

602ème semaine politique: oui, Jupiter a eu la trouille.



Ils sont 125 000 d'après la police, sans doute le double, avec 2000 rassemblements recensés. De toutes façons, personne n'ose minorer le mouvement qui est soutenu par les trois quarts du pays selon les enquêtes des instituts officiels. Samedi 17 novembre, les "Gilets Jaunes" protestent, mais ne bloquent pas le pays. Il y a des heurts, un mort, quelques blessés. Et l'on retient enfin le ras-le-bol de la France d'en bas, et l'on constate la trouille de la France d'en haut.

Contre les gueux, la Macronista use de trois ressorts prévisibles:  caricaturer le mouvement, puis culpabiliser sur la défense de l'environnement, puis enfin tenter l'apaisement, trop tard.


Caricaturer
Il est difficile de ne pas voir cette rage populaire, un mouvement certes brouillon, confus et contradictoire. Mais une rage évidente, qui effraye les puissants. Le diesel est le carburant des classes modestes, des territoires ruraux et excentrés, des zones périphériques mal desservies et des départements urbanisés et désindustrialisés (Nord, Pas-de-Calais, Moselle): "les départements où habitent le plus de ménages non imposés sont généralement aussi ceux où circulent le plus de véhicules diesel." (Sciences et Avenir). 

Quand les Gilets Jaunes enflamment les réseaux sociaux, qu'une pétition atteint près d'un million de soutiens, puis que la presse s'empare quotidiennement du sujet, la première attaque macroniste concertée est d'accuser le mouvement de populisme facho. Il s'agirait de "lâcheté" ou d' "hypocrisie" que de manifester ou de soutenir les "gilets jaunes" le 17 novembre. Il s'agirait de "fascisme", de "poujadisme", d'"égoïsme". Les bigots macronistes font l'habituel chantage à l'extrême droite qui a permis l'élection de meur mentor en 2017, ils braillent contre "ce mouvement-récupéré-par-l'extrême-droite", et assimilent tout supporteur des Gilets Jaunes à un complice du Rassemblement National .

Les insultes fusent, le mépris se mêle à un début de trouille.  

"Mouvement irrationnel", d'après Édouard Philippe, "situation insaisissable" d'après Christophe Castaner. Sur les plateaux, les éditocrates fustigent, raillent et critiquent ces "gueux-qui-n'ont-rien-compris", ces poujadistes, ces fachos qui oublient que la planète va si mal, bref, ce "populisme."

"Populisme" ?  

L'étiquette est à la mode dans la France d'en haut et chez ses idiots utiles. Elle sert à caricaturer tout discours, tout argumentaire, toute personne ou tout groupe politique qui ne rentre pas dans le rang de cette présidence des riches.

Mais ces attaques sont inaudibles. Elles ne découragent rien ni personne, bien au contraire. Après "l'itinérance mémorielle" gâchée par des altercations de Français en colère la semaine précédent la cloture des cérémonies hommages au 100ème anniversaire de la Première Guerre mondiale, Jupiter s'exprime à nouveau, en vain. Il choisit le cadre et la mise en scène. Ce sera sur TF1, en direct du porte-avion Charles de Gaulle où il a choisi de faire savoir qu'il y dormirait une nuit entière (mais en cabine individuelle, faut pas déconner): "Je n’ai pas réussi à réconcilier le peuple français et ses dirigeants" grommelle-t-il. C'est la seule phrase que l'on retient de sa péroraison.

Macron se fait interroger dans un décor militaire, avec des gros obus derrière lui, quand le sujet du moment, celui qui provoque cette intervention présidentielle publique, est une affaire de taxe et d'injustice. L'image n'est pas fortuite. Elle est préparée. Le jeune monarque, inaudible, cherche à se re-légitimer en se montrant dans un pareil décor guerrier. Il y a quelques siècles, il se serait montré au balcon du palais, une couronne sur la tête. L'appareillage militaire est ce qu'il reste de symbole d'autorité présidentielle dans cette République monarchique affaiblie.


Culpabiliser  
Nicolas Hulot, en démissionnant fin août et en direct sur une radio publique, a lâché Macron là où les ambitions écologiques de ce clan des riches les avait, c'est-à-dire à terre: "Est-ce que nous avons COMMENCE à enrayer l'érosion de la biodiversité ? La réponse est non." Les choix écologiques de la Macronista sont pitoyables: les seules "avancées" sont celles qui ne dérangent pas les gros pollueurs et/ou les industriels mais perturbent et pénalisent les classes populaires. 
  1. Interdire les 4X4 et autres grosses cylindrées inutiles sur nos routes de France ? Non, pas question!  
  2. Taxer le kérosène ? N'y pensez pas! Jupiter lui-même use et abuse du Falcon présidentiel pour des micro-déplacements en France, comme ce dernier trajet de 110 km entre la Roche-sur-Yon, en Vendée, et Rochefort en Charente-Maritime, quarante-huit heures avant le mouvement du 17 novembre.  
  3. Interdire immédiatement le glyphosate ? Surtout pas ! L'écologie "pragmatique" de la Macronista tolère le glyphosate malgré le principe de précaution parce qu'il ne faut gêner l'agriculture industrielle.  
  4. Lutter contre la déforestation ? Il est urgent d'attendre, répète le gouvernement, en renvoyant vers un "encadrement européen": en catimini cette semaine, le gouvernement a même tenté d'inclure l'huile de palme dans la liste des biocarburants.
  5. Augmenter l'offre de services publics de transports ? Pas prévu, au contraire. Macron a fait voter la réforme de la SNCF pour préparer la privatisation du rail. La fermeture des petites lignes "non rentables" est toujours "à l'étude".
  6. Et le nucléaire ? Pas touche ! Le développement d'un nucléaire hors de prix, non-recyclable et dépendant de minerais en Afrique est une priorité macroniste. La simple fermeture de la centrale obsolète de Fessenheim a encore été reportée à après 2020. La récente audition à l'Assemblée nationale de la future présidente de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) fut l'occasion de constater l'impasse assumée que la Macronista fait sur le contrôle de la filière nucléaire. Même l'oratrice LReM, la députée Bérengère Abba, s'est déclarée déçue du manque de transparence.

Deux poids, deux mesures : la priorité de la Macronista est ailleurs, servir les riches. Il suffit de (re)lire les mesures les plus chères de la première année du quinquennat pour le constater: suppression de l'ISF (3,5 milliards par an), "flat tax" (1,5 milliards d'euros), rabotage des APL, suppression des emplois aidés, réduction des retraites par la hausse de la CSG, réduction des droits des salariés, suppression de 200 000 postes de représentants des salariés avec les Ordonnances Travail, privatisation du rail, protection du statut des riches, économie sur le budget des hôpitaux publics, déremboursements de frais de santé, traque des migrants, réduction des protections du droit d'alerte grâce à la loi sur le secret des affaires.

François Ruffin résume d'une formule: Macron, c'est "Robin des bois à l'envers, repeint en vert."

Boutique Enlysée


Calmer le bololo
Ni la culpabilisation ni les caricatures n'ont fonctionné, bien au contraire. Tous les partis politiques, sauf les macronistes, soutiennent le mouvement du 17 novembre.

Où sont d'ailleurs les écologistes ? Les "écologistes" macronistes se terrent et se taisent, au grand dam de leurs autres collègues macronistes qui leur reprochent de ne pas monter au créneau. Même les écologistes "officiels", EELV-Les Verts, s'indignent: "pas d'écologie sans justice". Le slogan est simple. Il résume une ambition, et l'absence d'ambition de la Macronista. "le choix actuel du Gouvernement de n’orienter que 19% de la fiscalité carbone à la transition énergétique est à la fois injuste socialement et inefficace écologiquement.​ ​Sans le financement d’alternatives, les personnes dépendantes de leurs voitures pour leurs déplacements continueront de s’en servir. Cette fiscalité ne permettra donc pas de baisser les émissions de CO2. À​ cela s’ajoute l’injustice sociale car ce sont les plus pauvres qui ressentiront le plus violemment la hausse du prix du carburant."

Même les effacés de l'UDI (qui ?) se désolidarisent de la macronista quelques jours avant le 17 novembre: "nous nous opposons également une taxation qui n’a d’écologique que le nom. (...) Pour que l’augmentation de la fiscalité sur les carburants soit acceptable et incitative, il faut que les alternatives proposées face aux moteurs thermiques soient viables et rendues abordables."

A l’Élysée, le stress grandit. Le blocage annoncé et le ras-le-bol incontrôlé provoquent une inquiétude parfois irresponsable. Par exemple, les forces de sécurité arrêtent de façon préventive 7 personnes suspectées de vouloir lancer...  quelques œufs contre le président de la République. On nage en plein délire sécuritaire. Puis quelques 200 manifestants scandent le jour d'une visite présidentielle, vendredi, "Macron démission !".

Le gouvernement adoucit donc son discours. On envoie un député macroniste se faire filmer au 13H de TF1 en train de compatir avec des râleurs. A Matignon, Édouard Philippe lâche en urgence la création d’une nouvelle prime à la conversion des chaudières au fioul, l'augmentation de 150 à 200 euros du chèque énergie pour près de 6 millions de Français, le doublement de 2 000 à 4 000 euros de la prime à la conversion des voi­tures pour les 20% les plus modestes qui roulent beaucoup.

Sa secrétaire d’État à l'écologie, l'ex-lobbyiste Emmanuelle Wargon brandit le chiffre de dix milliards consacrés à la transition énergétique, soit "plus que les 3,9 milliards" de la taxe carbone. Les chiffres sont lâchés: 500 millions d'aides  versus 4 milliards de taxation supplémentaires pas même fléchés vers la transition écologique.
"Nous n’avons pas été entendu. Les mesures qui ont été annoncées ne répondent pas aux attentes ce qui prouve que le contenu de la pétition n’a pas été lu." Priscillia Ludovsky, pétitionnaire.

La fin de la société ?
Des Gilets Jaunes sont même allés déranger la résidence versaillaise du jeune monarque, joli symbole. Comme Sarkozy en son temps, Macron a pris l'habitude de privatiser la Lanterne à Versailles pour ses repos du weekend. Le jeune monarque est parvenu à incarner l'injustice d'une situation politique et sociale qui ne cesse de s’aggraver. "Rends l'ISF d'abord !" lui crie François Ruffin à la tribune de l'Assemblée. Oui, rends l'argent, camarade président.


Jupiter ré-invente l'écologie punitive, celle qui veut complexer les classes populaires et décomplexe les très riches de leurs abus quotidiens. La liste des raisons d'exprimer sa colère est longue, très longue. Cette séquence des "gueux contre le monarque" n'est peut-être pas terminée. Mais il y a plus grave: ce compromis social que l'on appelle la société existe-t-il encore ? On ne sait plus, on en doute.  

Il y a cet acharnement convulsif d'une classe bourgeoise contre le reste du pays, cet acharnement qui prend des formes diverses: une politique de riches d'abord - quelques milliards d'euros pour ceux qui ont déjà tout. Un mépris permanent ensuite, incarné au sommet de l’État contre "ceux qui ne sont rien." Le découragement, enfin, des citoyens et des élus de terrains au profit d'une monarchie centralisée et sondagière.

"La question n’est pas tant de savoir ce qu’il faut faire ce samedi-là que de découvrir ce que cela fait ressortir comme fantasmes et représentations sociales de part et d’autre, des failles à présent béantes qui ont atomisé notre tissu social et qui nous empêchent à présent totalement de faire société." Agnès Maillard.


Ami(e) macroniste, où es-tu ?


10 novembre 2018

601ème semaine politique: la pensée complexe d'Emmanuel Macron vire au désastre

 

On s'inquiète de la complexité de la pensée macroniste. Quand elle ne cache pas une politique de classe qui ne s'assume pas, elle gâche l'hommage aux victimes de la Grande Guerre.


Macron fait le show
Emmanuel Macron gâche la fin de quatre années de cérémonies jusque là consensuelles pour le centième anniversaire de la première guerre mondiale. Pour cette dernière semaine avant l'hommage ultime, en France, avec une flopée de dirigeants étrangers au pied de l'Arc de Triomphe le 11 novembre, le jeune monarque avait choisi une semaine "d'itinérance mémorielle". Il fallait s'éloigner un peu de l'image désastreuse du président des riches qui lui colle à la peau dans tous les sondages. Cette formule pompeuse désignait un tour régional surmédiatisé, avec son lot de points d'étapes ultra-préparés, et son conseil des ministres délocalisé à Charleville-Mézières.



Malgré un dispositif sur-sécurisé, et la présence de militants figurants collés aux barrières ou dans un bar local (où ils furent présentés comme des Français là par hasard) ou les plans serrés des caméras et photographes pour pour faire "foule", Jupiter se heurte à la colère, quasiment partout. Mardi à Verdun, un passant l'accuse "d'écraser les gens".  Mercredi dans un marché, un autre lui balance: "on n'en peut plus", tandis qu'une dame refuse de le saluer. Jeudi, le spectacle présidentiel est interrompu par un un ouvrier syndicaliste chez Renault qui interpelle le monarque en plein discours dans une usine de Maubeuge: "Vous prenez dans la poche des ouvriers aujourd'hui M. Macron,".

Puis, catastrophe, Jupiter s'égare dans un hommage au "Maréchal" Pétain, "un grand soldat" dit-il. "Mais il y a eu une forfaiture dans la Seconde Guerre mondiale" se rattrape-t-il. Macron insiste pour un hommage aux Invalides. Jupiter défend sa pensée complexe sur le monde et de l'Histoire: "la vie politique et l'humaine nature sont parfois plus complexes qu'on ne voudrait le croire."

Frappé d'indignité nationale en 1944, Philippe Pétain n'est pourtant plus maréchal et ne mérite aucun hommage lors des plus grandes cérémonies que la France ait rendu au premier conflit mondial. Qui a pu penser qu'il fallait laisser ne serait-ce qu'un strapontin lors de cette fête nationale au chef de l’État français responsable de la mort de milliers de juifs et de collaboration avec les nazis ? 

La hiérarchie militaire sans doute. Emmanuel Macron également. 

"Honorer Simone Veil au Panthéon ET EN MÊME TEMPS le traître antisémite Pétain aux Invalides. Rien ne justifie une telle honte" commente Benoît Hamon. "Pétain est un traître et un antisémite." renchérit Jean-Luc Mélenchon.

Que la Grande Muette veuille même célébrer les 8 maréchaux responsables de la grande boucherie inutile du siècle d'avant, avec le soutien explicite et appuyé de Macron, pose question: honore-t-on une victoire militaire dans une guerre absurde, ou la paix et les morts civils et militaires ? Macron cède au piège de quelques hauts gradés qui veulent voir dans cette guerre leur victoire.

On se demande si l'erreur de Macron sur Pétain est une improvisation, un piège tendu par la hiérarchie militaire avec laquelle Macron ne cesse de donner des gages depuis la crise paroxysmique de l'été 2017, ou plutôt le souci calculé de faire un clin d’œil à l'extrême droite. Car Macron donne bel et bien une occasion au sinistre Eric Zemmour de polluer les plateaux télévisuels pour expliquer combien effectivement l'Histoire est "complexe" et Pétain fut un grand soldat qui mérite sa place dans nos souvenirs.

L'hommage aux morts civils et militaires du premier conflit mondial méritait-il pareille réhabilitation ?

Emmanuel n'a donc aucun réflexe culturel historique. A ce niveau, c'est stupéfiant.

Ses proches tentent rapidement de déminer le scandale. Édouard Philippe se fend d'un tweet inquiétant sur la recrudescence des actes antisémites en France, pour calmer le CRIF indigné par les propos du monarque. Les conseillers de com' et autres snipers de la Macronista minorent la polémique. D'autres rappellent que Mitterrand faisait fleurir sa tombe et que le Général de Gaule avait reconnu sa grandeur de soldat. Mais l’Élysée finit par retirer Pétain de la liste des maréchaux honorés le 10 novembre. Vu de l'étranger, l'effet est désastreux. La presse américaine et européenne est surprise ou stupéfaite.

L'image d'une France ouverte et moderne était déjà abimée par la politique migratoire xénophobe du pouvoir macroniste. Elle s'abime encore avec cet hommage présidentiel à un ancien dignitaire français collaborateur des nazis.

La pensée macroniste n'est pas toujours si complexe.

Il suffit de revenir sur le champ politique, économique et social pour le constater. Le show mémoriel de Macron ne saurait masquer la poursuite d'une politique de classe très binaire et sans grande subtilité.

#1. Haro sur les chômeurs
En matière de politique sociale,  les négociations sur l'assurance chômage entre partenaires sociaux débutent sous la pression de l'Elysée. Malgré ses distractions "mémorielles" cette semaine, Macron rappelle dans la presse régionale qu'il souhaite un renforcement des sanctions en cas de refus d' "offres raisonnables" d'emploi. Syndicats et patronaux doivent identifier entre 3 et 4 milliards d'euros d'économies sur 3 ans. Négocier une dégradation des conditions d'indemnisation des chômeurs (car c'est de cela dont il s'agit), alors que (1) la plupart des économistes s'inquiètent d'un nouveau krach boursier puis économique l'an prochain, (2) moins de un chômeurs sur deux est aujourd'hui indemnisé et (3) l'indemnisation moyenne est inférieure à 1200 euros par mois.

En parallèle, le gouvernement étudie comment réduire les indemnisations des arrêts maladie qui coûtent aussi "un pognon de dingue". Un premier rapport est remis cette semaine.

#2. Champ libre aux perquisitions
Le projet de réforme de la justice n'est pas non plus très "complexe" avec les libertés publiques. Au contraire, il témoigne d'une volonté de simplification des recours et d'une réduction des libertés individuelles assez binaires. Le gouvernement prévoit de simplifier "les dispositions relatives au statut et aux compétences des officiers, fonctionnaires et agents exerçant des missions de police judiciaire." L'article 30 du projet en cours d'examen supprime ainsi "l'exigence d'une autorisation préalable du procureur de la République ou du juge d'instruction pour étendre la compétence des officiers de police judiciaire sur l'ensemble du territoire national aux fins de poursuivre leurs investigations." En d'autres termes, la collecte, sans autorisation préalable d'un procureur, de toute information auprès d'organismes publics tels que l'URSSAF, la CAF, ou pôle emploi sera autorisée, sous prétexte d'une enquête préliminaire. On objectera que les procureurs sont de toutes façons désignés par l'Exécutif... Alors pourquoi se gêner ?

Au passage, pour récompenser ses fidèles, mêmes les plus compromis, Macron sait s'abstenir d'une pensée trop complexe. Ainsi la décision de décorer l'un des parjures de l'affaire des barbouzes de l'Elysée. Au grand dam de certains syndicats de policiers, Alain Gibelin, directeur de la DOPC, a été promu officier de l’ordre du national du mérite sur décision d'Emmanuel Macron.

#3. L'écologie punitive
Le gouvernement stresse au plus haut point sur la jacquerie fiscale des "gilets jaunes" contre la hausse du prix des carburants le 1er janvier prochain, qui promet blocages et manifestations le 17 novembre partout en France. On estime à une dizaine de centimes de plus par litre de diesel, pour un tiers à cause d'une hausse des taxes, l'inflation des carburants dès janvier. Le gouvernement "assume" cet effort au nom de la transition énergétique. Dans un premier temps, ses supporteurs ont accusé de tous les maux ce mouvement de protestation - populiste, facho, archaïque. Que l'extrême droite le soutienne officiellement a suffit aux macronistes les plus zélés à caricaturer l'ensemble de la protestation et faire mine de ne pas voir les causes profondes du problème.

Primo, la tartufferie jupitérienne est telle que les 3,9 milliards d'euros de recettes fiscales supplémentaires ne sont même pas fléchés vers le budget de l'environnement. Secundo, l'équipe macroniste fait mine de ne pas comprendre que le ras-le-bol est plus profond: cette hausse vient après une première année de dégradation du pouvoir d'achat des Français en 2018 alors qu'une ultra-minorité de foyers aisés ont bénéficié d'environ 6 milliards d'allègements fiscaux. Ignorer l'injustice fiscale de cette séquence macroniste est une hypocrisie.

Les derniers de cordées en ont marre, point barre. Et la responsabilité de Macron est d'avoir caricaturé le combat écologique en politique de classe. Il s'est montré complice des lobbies agro-industriels, incapable d'interdire le glyphosate, ou de limiter les pesticides et la torture animale. Il prône la "responsabilité écologique", mais il valide la mise en place d'une mega-mine d'or en Guyane. Son porte-parole Griveaux marmonne des messages d'autosatisfaction sur l'introduction de repas bio dans 50% des cantines scolaires, mais le gouvernement est incapable de verser aux agriculteurs bios les subventions qui leur sont dues.


#4. Plan social dans la fonction publique
Mais le gros morceau de la semaine est ce dossier enfin (partiellement) dévoilé: le plan "Action Publique 2022". Combien d'agences publicitaires ont bossé sur ce dossier ? L'habillage est bien fait, mais la publication du dossier discrète,

Le gel du point d'indice des fonctionnaires, les restrictions budgétaires et les suppressions de postes (y compris des emplois aidés qui dans le secteur non marchand suppléaient au manque de personnel, sont requalifiés en "nouveau contrat social avec les agents". La novlangue écœure parfois, souvent. On poursuit: "Le Gouvernement fait le choix de la transparence en rendant ces plans de transformation publics." C'est tout l'inverse. Depuis des mois, le gouvernement planque les résultats de l'analyse de ce comité Théodule qui rassemble un aréopage de classe.

Macron veut introduire des notations un peu partout. La ministre de la Santé avait promis un "Tripadvisor des hôpitaux". Mais la démarche serait généralisée: un dispositif numérique, baptisé Voxusagers, "sera ouvert aux citoyens pour partager leur expérience et leurs avis sur les services publics". Consulats, Services des impôts aux particuliers, Tribunaux de grande instance, Caisses de sécurité sociale, Préfectures, Commissariats et gendarmeries seront bientôt ouverts aux statistiques de "performance".

On attendait des détails sur les 50 000 suppressions de postes. On est déçu. Le gouvernement évoque pudiquement "l'évolution profonde des métiers et des organisations de nos administrations" et annonce la création d'une "Université de la transformation publique". Pas un mot sur les efforts d'économies, ni sur les suppressions de postes dont ce document n'est que la couverture, incroyable ! Pourtant, ce long dossier détaille des feuilles de route par ministère. Pour le fisc, il s'agit de "moderniser le recouvrement de l'impôt et son contrôle". On ne sait pas combien de postes Macron a l'intention de supprimer d'ici la fin du quinquennat. Pour faire bonne figure, le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin promet une meilleure lutte contre fraude fiscale via un espionnage des réseaux sociaux. La démarche pourrait être inquiétante, elle est surtout stupide quand on connait la faiblesse, et la réduction prochaine, des moyens du fisc français face aux 33 millions de comptes Facebook, 4 millions d'Instagrams ou autres 10 millions de comptes Twitter. Au chapitre Culture, la réforme de l'audiovisuel public est une autre belle arnaque: il s'agit d'économiser jusqu'à 300 millions d'euros, un plan social est déjà l'étude.

La "pensée complexe" cache souvent sa brutalité sociale derrière une novlangue polie.

Chacune des fiches thématiques par ministère se termine par les mêmes consignes: "réformer l’administration", "adapter l’organisation", "faire évoluer l’organisation et le fonctionnement des services, "déconcentrer". Cette novlangue de DRH ne fait pas illusion. C'est bel et bien d'un plan d'économies budgétaires dont il s'agit.






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Ami macroniste, où es-tu ?





4 novembre 2018

600ème semaine politique: pourquoi Macron est-il sans filtre ?



Pourquoi Emmanuel Macron apparaît-il sans filtre? Est-ce une stratégie délibérée ou un manque de contrôle ? Semaine après semaine, son attitude en dit autant sur son action que son action elle-même. Le caractère du jeune monarque devrait peu importer. 

 

Ou pas.


Macron et les européennes
La vidéo choque. C'est un clip publicitaire gouvernemental, en ligne depuis le 26 octobre, avec slogan directement emprunté à l'extrême droite - "immigration, maitriser au subir?"- et une musique de fond volontairement inquiétante et des migrants en fond d'images.

Macron laisse ses équipes de com' produire et publier cette vidéo de propagande politique pour sa campagne européenne. Pourtant, publiquement, "en même temps", il lâche être "frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l'entre-deux-guerres." Et d'ajouter: "Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l'Europe de l'après Première Guerre mondiale à la crise de 1929."

Venant d'un chef d’État ayant légalisé dans le droit commun l'essentiel des mesures liberticides de l'état d'urgence et une dégradation inédite du droit d'asile, et mobilisé les moyens de l’État pour refouler et traquer les immigrés et leurs aidants, la remarque est bien hypocrite. Le pompier pyromane vient se plaindre de l'incendie.

Loin des discours, le vrai et premier allié complice effectif de l'extrême droite européenne au pouvoir en Hongrie, en Italie et en Autriche est la Macronista. La politique migratoire et sécuritaire conduite par le gouvernement Macron est là pour le prouver. En matière économique et sociale, le programme régressif qu'il conduit - affaiblissement des services publics, réduction fiscale massive pour quelques centaines de milliers de foyers les plus aisés, grève du pouvoir d'achat des classes populaires, désindexation des prestations sociales de l'inflation, libéralisation du code du travail au profit des employeurs, et, en 2019, fusion des régimes de retraites en en système à points plus précarisant- est cohérent avec le diktat de la Commission européenne et l'orthodoxie conservatrice allemande qui découragent les peuples et nourrit le discours anti-européen

Avec ces comparaisons anachroniques, Macron voudrait paraître comme le progressiste défenseur de la démocratie. Mais il faut l'entendre avec Recep Erdogan, l'autocrate turc qui emprisonne son opposition et conduit un djihad anti-kurde en Syrie avec le soutien de la France.

La vidéo, enregistrée sur le vif mais sans traîtrise, est si surprenante qu'il faut se la repasser pour le croire. Encore une fois, on est surpris par ce jeune monarque, sans filtre, qui lâche son admiration pour la demeure de son hôte. Macron est avec Erdogan, et un interprète. Ils sont dans une résidence à Istanbul anciennement réservée aux premiers ministres. On entend Jupiter féliciter son hôte: "un ministre m’a dit que c’était pour le Premier ministre avant, mais comme tu as réglé le problème, il peut être maintenant mis à disposition." Erdogan regarde Macron, et sourit: "c'est le nouveau système présidentiel". Macron renchérit: "ouais, mais je sais... c'est la réforme." La "réforme" dont il est question a supprimé le poste de premier ministre, confié les pleins pouvoirs au président à vie Erdogan, et renforcé l'autocratisme du régime.

Un peu de retenue, camarade président.

Macron et le Brésil
Autre lieu, autre contexte, même complaisance.

On se souvient d'abord de l'attitude de Macron vis-à-vis du Vénézuela. Alors qu'il est silencieux sur la situation intérieure de nombre d'autocraties dans le monde au nom d'une real-politik qui ne dit pas son nom, Jupiter déploie une vigueur inégalée à la critique du Vénézuela. Dès 2016, il a choisi d'instrumentaliser l'autocratie vénézuélienne de Nicolas Maduro, mais préfère taire tant le soutien diplomatique en coulisses de la France au Vénézuela, que la collaboration de son numéro un de la communication élyséenne, Ismael Emélien, qui a travaillé pour la campagne présidentielle de Nicolas Maduro (sic!), et taire évidemment les propositions de médiation entre l'opposition et le pouvoir vénézuélien défendues par Podemos, le PSOE ou la France insoumise.

Il faut avouer que ces gesticulations contre Maduro sont sans grand risque tant les échanges économiques sont faibles avec la France, si l'on excepte sa proximité avec la Guyane. Macron donne donc des leçons démocratiques à distance, et reçoit même une fraction de l'opposition au Palais.

Mais quand le géant brésilien voisin élit un candidat d'extrême droite, ouvertement raciste, autoritaire, xénophobe et misogyne, silence dans les rangs, bien au contraire. Macron est dans les premiers pour féliciter le nouvel élu, tandis que les ONG s'inquiètent de la répression à venir contre l'opposition, les minorités indiennes, et les plus pauvres. "On s'attend à ce qu'il mette en marche un plan économique centré sur l'austérité fiscale, le contrôle des dépenses, un processus de concessions et de privatisations" explique un économiste au JDD. Un programme à la Macron en quelques sortes. Éditocrates complaisants et autres soutiens du jeune monarque se répandent dans les ondes pour crier leur inquiétude face à cette "contagion populiste".  On lit avec amusement le fidèle Philippe Grangeon, nouveau patron par intérim du parti En Marche, le soin de fustiger la "tragédie" brésilienne. Jouer sur les deux tableaux, la belle affaire ! Quand on évoque une autre tragédie, entre l'Arabie Saoudite et le Yémen, silence dans les rangs, à nouveau. Une fois de trop.

Jupiter n'a aucun embarras à justifier la persistance du commerce des armes avec l'Arabie Saoudite qui justement utilise de l'armement français pour mieux bombarder les populations civiles au Yémen. Il envoie sa ministre des armées, l'ex-socialiste Florence Parly bredouiller des explications foireuses à la télévision: "La France est un fournisseur modeste d'armes à l'Arabie saoudite. (...) À ma connaissance, les armes qui ont été vendues récemment ne sont pas utilisées contre les populations civiles."

Vraiment ?
"75 % de la population, soit 22 millions de personnes, a besoin d’une aide et de protection, dont 8,4 millions sont en situation d’insécurité alimentaire grave et dépendent d’un apport en nourriture urgent." Mark Lockwood, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les affaires humanitaires
Macron ne fait publier aucun communiqué officiel sur le Yémen après la confirmation, cette semaine, que l'ONU considère la guerre dans ce pays comme "la plus grave du monde en ce moment." Jupiter ne veut pas en entendre parler; à peine exige-t-il un peu de "clarté" de la part de son allié saoudien, sur la situation dans ce pays "où nous sommes très attachés aux règles humanitaires." 
 
Il s'indigne même qu'on ose lui réclamer publiquement quelque sanction à l'égard du régime saoudien après l'assassinat du journaliste Khashoggi.

Manu contrarié
Cette affaire saoudienne est contrariante pour l'image présidentielle, parce qu'elle est une illustration voyante de tout ce qu'il y a de plus glauque, de plus horrible, de plus choquant, du "pragmatisme" macroniste. Elle contrarie des mois de publi-reportages sur papier glacé où les loisirs du couple présidentiel, l'acharnement au travail du jeune monarque, l'attention bien placée de la "première dame" encombrait les pages des Paris Match, Gala et autre Voici.

Un récent ouvrage lève une partie du voile sur les coulisses de cette stratégie de communication. L'affaire est presque cocasse. On se souvient en effet que Macron avait été choqué par l’incroyable légèreté supposée de François Hollande vis-à-vis des médias. Le livre des deux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, "un président ne devrait pas dire cela", publié en octobre 2016, avait sonné comme un coup de grâce, l'archétype du contre-exemple en matière de transparence. A peine élu, Macron était devenu Jupiter et imposé une distance réelle avec certains médias: pas de conférence de presse, peu d'interviews, des monologues réguliers (comme ces convocations répétées du Congrès à Versailles ou la récente intervention le jour du remaniement ministériel d'octobre); et, last but not least, la fermeture de la salle de presse au sein de l’Élysée pour exfiltrer les journalistes définitivement de l'enceinte élyséenne (une mesure aux conséquences pratiques très concrètes, vivement critiquée par la presse anglo-saxonne peu habituée à cet archaïsme  monarchique). Bref, Macron a bel et bien orchestré un divorce réel entre la Présidence de la République et la presse, ou plutôt une certaine presse: les médias d'informations générales.

Mais il est un autre terrain médiatique où Macron a au contraire agit sans filtre, la presse people. Dans un récent ouvrage, "Mimi", trois journalistes racontent comment Emmanuel et (surtout) Brigitte Macron travaillent leur image depuis 2016 avec Mimi Marchand. Les révélation de cette collaboration exclusive sont étourdissantes. On apprend beaucoup de la vie de cette reine de la presse people: sa collaboration avec Voici, puis Gala, ses mariages avec quelques truands, ses séjours en prison pour divers motifs, la création puis la revente de Purepeople à Webedia et la fidélité qui s'en est créé avec Marc Ladreit de la Charrière. Et puis, surtout, cette relation si particulière nouée avec Brigitte et Emmanuel Macron en 2016, au point que le futur couple présidentiel lui confie l'exclusivité des ses reportages people. Les réunions du jeudi matin à l'Elysée, les conseils en communication à Alexandre Benalla quand le scandale éclate en juillet 2018, et, bien sûr, les menaces à peine voilée contre les journalistes trop curieux.

Macron n'aime pas la presse qui lui pose des questions, mais adore celle qui le fait poser.

En 2017, Mimi Marchand est immortalisée derrière le bureau présidentiel à l’Élysée levant les mains avec un V de la victoire triomphant.  Le cliché résume sa victoire. Elle est parvenue à envahir la presse people de reportages complaisants et photos retouchées sur le couple présidentiel dès le lancement de la campagne. Joli coup marketing, cette propagande politique efficace a permis à Emmanuel Macron de pénétrer les salles d'attente et les salons des millions de lectrices et lecteurs de Paris Match, Gala, Voici, Closer, ou Gala. Confier son image à une dame qui fait commerce de la vie privées de stars parait impensable pour un aspirant président, voire un président de la République.

Mais pas pour Macron, sans filtre.
"Vous ne pouvez pas avoir à l'Elysée quelqu'un dont le métier est de faire de la révélation de vie privée". François Hollande, cité dans "Mimi" de Décugis, Guéna et Leplongeon, page 154.



Parler-vrai, parler-riche, parler-con.
Une démocratie mature ne devrait pas donner trop d'importance aux critères personnels sauf à favoriser un culte de la personnalité très peu démocratique. Le récent regain de hargne à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon à cause de ses protestations verbales contre la quinzaine de perquisitions ordonnées par un procureur adjoint récemment nommé par le pouvoir en place témoigne de cette envie, cette tentation, ce besoin de personnaliser le combat politique pour éviter de débattre du fond. Une analyse purement comportementale de la vie politique est une bêtise et un piège. On ne vote pas pour Hollande parce qu'il est sympathique, pour Sarkozy car il serait charismatique, pour Marine Le Pen parce qu'elle aime les chats, ou contre Mélenchon parce sa voix porte trop fort.

Et en même temps, l'attitude d'un responsable élu, surtout une fois parvenu au pouvoir suprême de cette Vème République, interroge forcément. L'agitation de Nicolas Sarkozy se voyait dans son comportement et dans son action. La seconde moitié de son quinquennat a été consacré à tenter de gommer son image Bling Bling, sans filtre, et à "présidentialiser" l'ancien monarque, en vain. Le sarkozysme s'est fracassé sur les outrances individuelles de son héros.

Depuis mai 2017, certains ont fait mine de découvrir l'autre face d'Emmanuel Macron. Le candidat souriant, proche et humaniste a laissé place à un jeune homme capricieux, autoritaire et hautain. La multiplication de ses déclarations méprisantes à l'égard de "ceux qui ne sont rien", des "fainéants" qui n'auraient "qu'à traverser la rue pour trouver un job" et pouvoir enfin "se payer des costards", ces "pauvres" qui "coûtent un pognon de dingue", a été la première illustration de cette absence de précaution bourgeoise: Macron est un bourgeois sans filtre. Comme Sarkozy, il pense qu'il va ainsi bouger les esprits, re-légitimer la fortune et le succès individuels, le mythe capitaliste qui voudrait que chacun a sa chance de parvenir au sommet quand il ne s'agit en fait que d'habiller l'exploitation du plus grand nombre par le plus petit. Albert Camus disait que "la démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité." La macronista, ce n'est pas la solidarité de la majorité mais la protection d'une minorité d'ultra-riches.

Macron fait ainsi sauter des digues, psychologiques ou politiques, les unes après les autres. Ces attaques verbales contre les gens, les "réfractaires", les chômeurs, les SDF, ou les migrants, ne sont pas des éructations involontaires, mais un patient travail de sape de l'esprit républicain.

Certains appellent cela du "parler-vrai". C'est surtout du "parler-con", tant l'ignorance du monde qui s'en dégage parait évidente, et du "parler-riche" tant le mépris social suinte à longueur de phrases-choc.

Quand on s'étonne qu'il privatise pour quelques jours un hôtel de luxe à Honfleur, il s'étonne à son tour et tente de légitimer la démarche: "Je suis simplement, comme tous nos concitoyens, attaché à l'équilibre de ma famille et aux habitudes que nous avons." Il place ce séjour de luxe sur le terrain des "habitudes" familiales de tout un chacun. Un séjour dont il aurait réglé personnellement les frais de son hébergement. On se demande si la dizaine de personnels de sécurité nécessaires à sa protection a dû faire de même (sic!).

Macron aime le privilège: ses selfies avec l'équipe de France de football dont il a privatisé l'accueil pour son seul bénéfice après la victoire en Russie, sa fascination pour les belles demeures de ses hôtes comme récemment avec Erdogan (cf. infra),

Cette absence de filtre social, de compréhension que les privilèges sont injustes quand ils s'appuient sur la rente, l'inefficacité, l'égoïsme et l'austérité imposée au plus grand nombre est l'une des marques de fabrique de la Macronista.