4 novembre 2018

600ème semaine politique: pourquoi Macron est-il sans filtre ?



Pourquoi Emmanuel Macron apparaît-il sans filtre? Est-ce une stratégie délibérée ou un manque de contrôle ? Semaine après semaine, son attitude en dit autant sur son action que son action elle-même. Le caractère du jeune monarque devrait peu importer. 

 

Ou pas.


Macron et les européennes
La vidéo choque. C'est un clip publicitaire gouvernemental, en ligne depuis le 26 octobre, avec slogan directement emprunté à l'extrême droite - "immigration, maitriser au subir?"- et une musique de fond volontairement inquiétante et des migrants en fond d'images.

Macron laisse ses équipes de com' produire et publier cette vidéo de propagande politique pour sa campagne européenne. Pourtant, publiquement, "en même temps", il lâche être "frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l'entre-deux-guerres." Et d'ajouter: "Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l'Europe de l'après Première Guerre mondiale à la crise de 1929."

Venant d'un chef d’État ayant légalisé dans le droit commun l'essentiel des mesures liberticides de l'état d'urgence et une dégradation inédite du droit d'asile, et mobilisé les moyens de l’État pour refouler et traquer les immigrés et leurs aidants, la remarque est bien hypocrite. Le pompier pyromane vient se plaindre de l'incendie.

Loin des discours, le vrai et premier allié complice effectif de l'extrême droite européenne au pouvoir en Hongrie, en Italie et en Autriche est la Macronista. La politique migratoire et sécuritaire conduite par le gouvernement Macron est là pour le prouver. En matière économique et sociale, le programme régressif qu'il conduit - affaiblissement des services publics, réduction fiscale massive pour quelques centaines de milliers de foyers les plus aisés, grève du pouvoir d'achat des classes populaires, désindexation des prestations sociales de l'inflation, libéralisation du code du travail au profit des employeurs, et, en 2019, fusion des régimes de retraites en en système à points plus précarisant- est cohérent avec le diktat de la Commission européenne et l'orthodoxie conservatrice allemande qui découragent les peuples et nourrit le discours anti-européen

Avec ces comparaisons anachroniques, Macron voudrait paraître comme le progressiste défenseur de la démocratie. Mais il faut l'entendre avec Recep Erdogan, l'autocrate turc qui emprisonne son opposition et conduit un djihad anti-kurde en Syrie avec le soutien de la France.

La vidéo, enregistrée sur le vif mais sans traîtrise, est si surprenante qu'il faut se la repasser pour le croire. Encore une fois, on est surpris par ce jeune monarque, sans filtre, qui lâche son admiration pour la demeure de son hôte. Macron est avec Erdogan, et un interprète. Ils sont dans une résidence à Istanbul anciennement réservée aux premiers ministres. On entend Jupiter féliciter son hôte: "un ministre m’a dit que c’était pour le Premier ministre avant, mais comme tu as réglé le problème, il peut être maintenant mis à disposition." Erdogan regarde Macron, et sourit: "c'est le nouveau système présidentiel". Macron renchérit: "ouais, mais je sais... c'est la réforme." La "réforme" dont il est question a supprimé le poste de premier ministre, confié les pleins pouvoirs au président à vie Erdogan, et renforcé l'autocratisme du régime.

Un peu de retenue, camarade président.

Macron et le Brésil
Autre lieu, autre contexte, même complaisance.

On se souvient d'abord de l'attitude de Macron vis-à-vis du Vénézuela. Alors qu'il est silencieux sur la situation intérieure de nombre d'autocraties dans le monde au nom d'une real-politik qui ne dit pas son nom, Jupiter déploie une vigueur inégalée à la critique du Vénézuela. Dès 2016, il a choisi d'instrumentaliser l'autocratie vénézuélienne de Nicolas Maduro, mais préfère taire tant le soutien diplomatique en coulisses de la France au Vénézuela, que la collaboration de son numéro un de la communication élyséenne, Ismael Emélien, qui a travaillé pour la campagne présidentielle de Nicolas Maduro (sic!), et taire évidemment les propositions de médiation entre l'opposition et le pouvoir vénézuélien défendues par Podemos, le PSOE ou la France insoumise.

Il faut avouer que ces gesticulations contre Maduro sont sans grand risque tant les échanges économiques sont faibles avec la France, si l'on excepte sa proximité avec la Guyane. Macron donne donc des leçons démocratiques à distance, et reçoit même une fraction de l'opposition au Palais.

Mais quand le géant brésilien voisin élit un candidat d'extrême droite, ouvertement raciste, autoritaire, xénophobe et misogyne, silence dans les rangs, bien au contraire. Macron est dans les premiers pour féliciter le nouvel élu, tandis que les ONG s'inquiètent de la répression à venir contre l'opposition, les minorités indiennes, et les plus pauvres. "On s'attend à ce qu'il mette en marche un plan économique centré sur l'austérité fiscale, le contrôle des dépenses, un processus de concessions et de privatisations" explique un économiste au JDD. Un programme à la Macron en quelques sortes. Éditocrates complaisants et autres soutiens du jeune monarque se répandent dans les ondes pour crier leur inquiétude face à cette "contagion populiste".  On lit avec amusement le fidèle Philippe Grangeon, nouveau patron par intérim du parti En Marche, le soin de fustiger la "tragédie" brésilienne. Jouer sur les deux tableaux, la belle affaire ! Quand on évoque une autre tragédie, entre l'Arabie Saoudite et le Yémen, silence dans les rangs, à nouveau. Une fois de trop.

Jupiter n'a aucun embarras à justifier la persistance du commerce des armes avec l'Arabie Saoudite qui justement utilise de l'armement français pour mieux bombarder les populations civiles au Yémen. Il envoie sa ministre des armées, l'ex-socialiste Florence Parly bredouiller des explications foireuses à la télévision: "La France est un fournisseur modeste d'armes à l'Arabie saoudite. (...) À ma connaissance, les armes qui ont été vendues récemment ne sont pas utilisées contre les populations civiles."

Vraiment ?
"75 % de la population, soit 22 millions de personnes, a besoin d’une aide et de protection, dont 8,4 millions sont en situation d’insécurité alimentaire grave et dépendent d’un apport en nourriture urgent." Mark Lockwood, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les affaires humanitaires
Macron ne fait publier aucun communiqué officiel sur le Yémen après la confirmation, cette semaine, que l'ONU considère la guerre dans ce pays comme "la plus grave du monde en ce moment." Jupiter ne veut pas en entendre parler; à peine exige-t-il un peu de "clarté" de la part de son allié saoudien, sur la situation dans ce pays "où nous sommes très attachés aux règles humanitaires." 
 
Il s'indigne même qu'on ose lui réclamer publiquement quelque sanction à l'égard du régime saoudien après l'assassinat du journaliste Khashoggi.

Manu contrarié
Cette affaire saoudienne est contrariante pour l'image présidentielle, parce qu'elle est une illustration voyante de tout ce qu'il y a de plus glauque, de plus horrible, de plus choquant, du "pragmatisme" macroniste. Elle contrarie des mois de publi-reportages sur papier glacé où les loisirs du couple présidentiel, l'acharnement au travail du jeune monarque, l'attention bien placée de la "première dame" encombrait les pages des Paris Match, Gala et autre Voici.

Un récent ouvrage lève une partie du voile sur les coulisses de cette stratégie de communication. L'affaire est presque cocasse. On se souvient en effet que Macron avait été choqué par l’incroyable légèreté supposée de François Hollande vis-à-vis des médias. Le livre des deux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, "un président ne devrait pas dire cela", publié en octobre 2016, avait sonné comme un coup de grâce, l'archétype du contre-exemple en matière de transparence. A peine élu, Macron était devenu Jupiter et imposé une distance réelle avec certains médias: pas de conférence de presse, peu d'interviews, des monologues réguliers (comme ces convocations répétées du Congrès à Versailles ou la récente intervention le jour du remaniement ministériel d'octobre); et, last but not least, la fermeture de la salle de presse au sein de l’Élysée pour exfiltrer les journalistes définitivement de l'enceinte élyséenne (une mesure aux conséquences pratiques très concrètes, vivement critiquée par la presse anglo-saxonne peu habituée à cet archaïsme  monarchique). Bref, Macron a bel et bien orchestré un divorce réel entre la Présidence de la République et la presse, ou plutôt une certaine presse: les médias d'informations générales.

Mais il est un autre terrain médiatique où Macron a au contraire agit sans filtre, la presse people. Dans un récent ouvrage, "Mimi", trois journalistes racontent comment Emmanuel et (surtout) Brigitte Macron travaillent leur image depuis 2016 avec Mimi Marchand. Les révélation de cette collaboration exclusive sont étourdissantes. On apprend beaucoup de la vie de cette reine de la presse people: sa collaboration avec Voici, puis Gala, ses mariages avec quelques truands, ses séjours en prison pour divers motifs, la création puis la revente de Purepeople à Webedia et la fidélité qui s'en est créé avec Marc Ladreit de la Charrière. Et puis, surtout, cette relation si particulière nouée avec Brigitte et Emmanuel Macron en 2016, au point que le futur couple présidentiel lui confie l'exclusivité des ses reportages people. Les réunions du jeudi matin à l'Elysée, les conseils en communication à Alexandre Benalla quand le scandale éclate en juillet 2018, et, bien sûr, les menaces à peine voilée contre les journalistes trop curieux.

Macron n'aime pas la presse qui lui pose des questions, mais adore celle qui le fait poser.

En 2017, Mimi Marchand est immortalisée derrière le bureau présidentiel à l’Élysée levant les mains avec un V de la victoire triomphant.  Le cliché résume sa victoire. Elle est parvenue à envahir la presse people de reportages complaisants et photos retouchées sur le couple présidentiel dès le lancement de la campagne. Joli coup marketing, cette propagande politique efficace a permis à Emmanuel Macron de pénétrer les salles d'attente et les salons des millions de lectrices et lecteurs de Paris Match, Gala, Voici, Closer, ou Gala. Confier son image à une dame qui fait commerce de la vie privées de stars parait impensable pour un aspirant président, voire un président de la République.

Mais pas pour Macron, sans filtre.
"Vous ne pouvez pas avoir à l'Elysée quelqu'un dont le métier est de faire de la révélation de vie privée". François Hollande, cité dans "Mimi" de Décugis, Guéna et Leplongeon, page 154.



Parler-vrai, parler-riche, parler-con.
Une démocratie mature ne devrait pas donner trop d'importance aux critères personnels sauf à favoriser un culte de la personnalité très peu démocratique. Le récent regain de hargne à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon à cause de ses protestations verbales contre la quinzaine de perquisitions ordonnées par un procureur adjoint récemment nommé par le pouvoir en place témoigne de cette envie, cette tentation, ce besoin de personnaliser le combat politique pour éviter de débattre du fond. Une analyse purement comportementale de la vie politique est une bêtise et un piège. On ne vote pas pour Hollande parce qu'il est sympathique, pour Sarkozy car il serait charismatique, pour Marine Le Pen parce qu'elle aime les chats, ou contre Mélenchon parce sa voix porte trop fort.

Et en même temps, l'attitude d'un responsable élu, surtout une fois parvenu au pouvoir suprême de cette Vème République, interroge forcément. L'agitation de Nicolas Sarkozy se voyait dans son comportement et dans son action. La seconde moitié de son quinquennat a été consacré à tenter de gommer son image Bling Bling, sans filtre, et à "présidentialiser" l'ancien monarque, en vain. Le sarkozysme s'est fracassé sur les outrances individuelles de son héros.

Depuis mai 2017, certains ont fait mine de découvrir l'autre face d'Emmanuel Macron. Le candidat souriant, proche et humaniste a laissé place à un jeune homme capricieux, autoritaire et hautain. La multiplication de ses déclarations méprisantes à l'égard de "ceux qui ne sont rien", des "fainéants" qui n'auraient "qu'à traverser la rue pour trouver un job" et pouvoir enfin "se payer des costards", ces "pauvres" qui "coûtent un pognon de dingue", a été la première illustration de cette absence de précaution bourgeoise: Macron est un bourgeois sans filtre. Comme Sarkozy, il pense qu'il va ainsi bouger les esprits, re-légitimer la fortune et le succès individuels, le mythe capitaliste qui voudrait que chacun a sa chance de parvenir au sommet quand il ne s'agit en fait que d'habiller l'exploitation du plus grand nombre par le plus petit. Albert Camus disait que "la démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité." La macronista, ce n'est pas la solidarité de la majorité mais la protection d'une minorité d'ultra-riches.

Macron fait ainsi sauter des digues, psychologiques ou politiques, les unes après les autres. Ces attaques verbales contre les gens, les "réfractaires", les chômeurs, les SDF, ou les migrants, ne sont pas des éructations involontaires, mais un patient travail de sape de l'esprit républicain.

Certains appellent cela du "parler-vrai". C'est surtout du "parler-con", tant l'ignorance du monde qui s'en dégage parait évidente, et du "parler-riche" tant le mépris social suinte à longueur de phrases-choc.

Quand on s'étonne qu'il privatise pour quelques jours un hôtel de luxe à Honfleur, il s'étonne à son tour et tente de légitimer la démarche: "Je suis simplement, comme tous nos concitoyens, attaché à l'équilibre de ma famille et aux habitudes que nous avons." Il place ce séjour de luxe sur le terrain des "habitudes" familiales de tout un chacun. Un séjour dont il aurait réglé personnellement les frais de son hébergement. On se demande si la dizaine de personnels de sécurité nécessaires à sa protection a dû faire de même (sic!).

Macron aime le privilège: ses selfies avec l'équipe de France de football dont il a privatisé l'accueil pour son seul bénéfice après la victoire en Russie, sa fascination pour les belles demeures de ses hôtes comme récemment avec Erdogan (cf. infra),

Cette absence de filtre social, de compréhension que les privilèges sont injustes quand ils s'appuient sur la rente, l'inefficacité, l'égoïsme et l'austérité imposée au plus grand nombre est l'une des marques de fabrique de la Macronista.








9 commentaires:

  1. Il me semble que le nouveau régime présidentiel turc a été approuvé ( de justesse : 51 % des voix ) par référendum.

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  2. Et il me semble aussi que l'Arabie saoudite trouvera toujours des pays vendeurs d'armes pour remplacer la France (et donc lui piquer des emplois industriels ), et que ceux qui lui donnent des leçons de morale sont ceux qui n'en produisent pas beaucoup. Il

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    1. Vous souvenez-vous de Mitterrand qui, en 1981, à son premier salon du Bourget, fit retirer les armes des avions de combat français exposés, mais ne recommença jamais les années suivantes, se rendant compte du ridicule qu' il y avait à vendre des "avions de combat pacifiques " ?

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  3. Et alors ? Faut-il avoir la naïveté de se retirer du marché international des armes, dans lequel la France est bien placée, et qui existera toujours ? Ne faut-il produire des armes que pour soi-même et s' interdire d'en exporter ? Ne faut-il en vendre qu' aux pays ayant un régime politique "vertueux ", en sachant que les régime peut changer mais que les armes y resteront ?

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  4. Un exemple concret: en 2009, la France a vendu, pour 10 milliards,au Brésil du gentil Lula, 7 sous-marins et l'assistance technique pour la construction d'un sous-marin nucléaire ;aujourd'hui, tout cela se trouve entre les mains du moins gentil Bolsonaro...

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    1. pas certain que votre exemple fonctionne: l'Arabie Saoudite a le même régime dictatorial et islamiste depuis des lustres.,Vous cherchez comme souvent la petite bête.

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  5. Juan
    Je vous ai envoyé 3 réponses, il me semblerait correct de les publier (et, éventuellement, d'y répondre pour poursuivre le débat )

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