26 janvier 2019

612ème semaine politique: comment Macron veut pulvériser le débat politique



Emmanuel Macron continue son show, une tournée baptisée Le Grand Débat, que l'on rebaptisera Grande Campagne puisqu'il s'agit de cela, pour les prochains scrutins, en faveur de la propagande macroniste. 



#1 Succès médiatique
Nul ne sait encore si la Grande Campagne est un succès populaire mais tous les médias dominants assurent qu'elle en sera une. On annonce 800 meetings, peut -être plus, les premières tenues attirent entre 80 personnes (à Paris, dans la belle salle du Conseil de Paris, vendredi 25 janvier) et 300 personnes, rarement plus.  Soyons généreux, prenons 300 participants en moyenne par débat, soit au final 300 000 personnes, peut être 500 000.

Pourtant, les moyens médiatiques sont démesurés:
  • Tous les éditocrates multiplient les commentaires sur l'exercice, la forme et pas que le fond. Ils applaudissent des deux mains.
  • Les chaînes d'informations accordent une antenne disproportionnée à cette Grande Campagne - BFMTV diffusait en direct les images du premier ministre en écoute silencieuse dans une salle à Sartrouville.
  • Les réponses de Macron sont sur-relayées que les commentaires critiques des anonymes. 
  • Emmanuel Macron lui-même fournit le show et nourrit la bête - Le 25 janvier, les caméras élyséennes sont encore là pour filmer la "venue surprise" de Jupiter à Bourg-de-Péage. 
  • La veille, le service public se plie à l'agenda présidentiel et consacre une émission entière à la Grande Campagne. 
Au final, c'est bien une overdose biaisée: des louanges à la tonne sur le Grand Débat, les grands ébats. Et des attaques en règle sur le mouvement des Gilets Jaunes.


#2 Le moment Hanouna
Le summum du ridicule n'est pas loin avec cette émission spéciale co-animée par l'animateur le plus condamné de France pour dérapages sexistes et homophobes, Cyril Hanouna et la secrétaire d’État à l'égalité Femmes/Hommes Marlène Schiappa, sur C8, vendredi 25 janvier. Cette dernière, peu avare en bêtises, s'exclama, joyeuse: « Un atelier du , ça peut être n’importe quoi. » Et effectivement, ce fut le cas.
"Marlène Schiappa sera derrière moi avec un paperboard et elle notera toutes les idées qui nous seront soumises."  Cyril Hanouna, animateur de soirée.
Dès le lendemain, la presse dominante s'empresse de titrer sur les 7 propositions que l'émission a "fait émerger". Les mêmes qui raillaient, moquaient les propositions des Gilets Jaunes car elles n'émaneient pas de la représentation nationale ni du programme présidentiel s'extasient devant cet exercice télévisuel pour une raison simple: il est contrôlé à la source.

L'émission est un semi-flop: 1 million de téléspectateurs, mieux que la moyenne de la chaîne, mais un score deux fois moins élevé que l'émission de la veille sur France 2 pourtant considéré comme un échec. 98% des Français ont choisi une autre activité que de regarder ce cirque.

Sur le fond, on devrait se réjouir puisque la plupart de ces propositions heurte la doxa libérale de Jupiter,  mais en même temps Mme Simplette n'a rien promis. Et pour cause...

#3 Faux Débat
La Grande Campagne est une initiative d'Emmanuel Macron, nul ne le conteste. C'est écrit sur la page d'accueil du site. Cet exercice de riposte fut contraint par la crise des Gilets Jaunes et est dénoncé comme tel par Chantal Jouanno. L'ancienne "écolo de droite", sarkozyste des débuts fustige la manipulation. Et pourtant, elle en a de l'expérience, en matière de déébats publics. C'est même son boulot que d'en piloter 80 par an. Elle en voit des débats publics depuis la Commission nationale du débat public qu'elle préside. Pourquoi une manipulation ? « Le principe d’un débat public, ce n’est pas de poser des questions aux Français, ce sont les Français qui vous posent des questions, eux qui s’expriment, eux qui disent ce qui leur tient à cœur » explique-t-elle. Macron choisit, arbitre, anime un débat censé le confronter aux doléances du peuple.

Les citoyens peuvent se poser trois questions: combien de temps peut-on participer ? Deux minutes. Combien de propositions seront retenues ? Aucune si elles contredisent la politique décidée par Macron.  Combien de thèmes sont possibles ? Quatre, quatre seulement, sélectionnés par l'Elysée. Le débat est encadré par des "fiches" et des "kits" préparés par la communication élyséenne.


#4 One-man-show Macron
Emmanuel Macron lui-même se pointe dans une réunion de la Grande Campagne. Jupiter avoue son renoncement à interdire le glyphosate. Trahison écologique ? Cette substance néfaste, principe actif du Round up récemment condamné aux États-Unis, est tellement utilisée par l'agro-industrie que Macron recule. Deux jours plus tard, Corinne Lepage rappelle à Jupiter sa responsabilité qui sera pénale: "nul doute que les juges français auront donc à se poser la question de la responsabilité des pouvoirs publics dans cette inaction sanitaire."

Macron répète aussi la même formule-choc de sa tournée provinciale. Interrogé sur le rétablissement de l'ISF, comme lors de ses 2 rencontres filtrées avec les maires la semaine précédente, le jeune monarque réplique avec arrogance et raccourci: "Est-ce qu'il y a deux ans, quand il y avait l'ISF, on vivait mieux et il y avait moins de SDF ? Non." La réponse, qui ne vint pas puisque le droit de suite aux élucubrations présidentielles est interdit lors de ces shows ultra-contrôlés était simple: Est ce qu’il y a 2 ans, quand il y avait l’ISF, il y avait plus d’argent dans les caisses de l’Etat pour financer la solidarité ? Oui.


#5 Divisions de l'opposition
La campagne macroniste s'appuiera aussi sur l'irruption d'une liste "Gilets Jaunes" menée par une infirmière au chômage, un ex-référent macroniste de l'Oise et le soutien de Bernard Tapie, une liste contestée par des Gilets Jaunes. La division était inévitable. Mais cette récupération fait assurément le jeu du parti présidentiel tant elle divise encore davantage l'opposition.

Le macronisme est d'abord une opération de fragmentation politique à répétition. Sociologiquement minoritaire, cette über-classe ne s'en sort qu'en pulvérisant l'opposition en de multiples parties braillardes et apparaître ainsi seule en tête, par défaut. Une vingtaine de pourcent des foyers suffisent ainsi à tenir le pays, par défaut.

#6 Macron à droite
Macron progresse dans les sondages. La Grande Campagne lui fait du bien... à droite et au PS. L'effondrement de Laurent Wauquiez, clown sarkozyste propulsé par défaut à la tête des Républicains, profite à Macron. Les commentaires de la presse dominante font croire que ce réveil sondagier tient aux mesures sociales. "Manifestement, les annonces de décembre n'ont pas laissé les Français insensibles" commente un éditorialiste de RTL. Dans le détail, Macron ne progresse que dans les 6% de sympathisants socialistes et chez les sympathisants LR, plus nombreux.


#7 Le ruissèlement en échec
La publication du bilan du chômage en 2018 suscite des commentaires enthousiastes au flash de 19h de la radio publique France inter, vendredi 25 janvier. Alléluia ! De quoi se réjouit-on ? D'une baisse du chômage au dernier trimestre. Vraiment ?
  • Au 31 décembre 2018, le nombre d'inscrits à pôle emploi s'établit à 5 605 000 personnes en France métropolitaine (6 millions si l'on ajoute les DROM-POM-COM), en baisse de 0,3% sur 12 mois (-15 000). 
  • Dans le détail, le nombre de sans-activité baisse de 50 000, mais celui des travailleurs à temps partiel (catégories B et C) progresse de 35 000, pour l'essentiel chez les femmes et les plus de 50 ans. 
  • Sur un an, 544 000 personnes sont sorties des catégories A,B et C de pôle emploi (chômeurs en recherche active) au dernier trimestre, soit 0,3% de moins que l'année précédente. 
  • Pire, ce résultat masque que le nombre de radiations pour défaut d'actualisation a bondi de 5% sur un an (+2,8% au dernier trimestre). Radier pour faire baisser les statistiques, la méthode est connue.
Ces résultats sont aussi à, mettre en rapport avec le coût du "ruissèlement": la réduction des cotisations sociales (qui a déstabilisé les comptes sociaux) a été entamée voici 5 ans, et amplifiée par Macron, pour un coût total avoisinant les 120 milliards d'euros sur la période (100 milliards entre 2014 et 2017, puis à nouveau 20 en 2017): 120 milliards pour laisser filer le chômage de plus de 434 000 inscrits entre 2014 et 2018 dans les catégories A,B,C... Au bout de 5 ans, a-t-on le droit de parler de fiasco ?


#8 Baisser les indemnités chômage 
Dans son one-man show, Macron répète avec gourmandise cette mauvaise formule: le chômage indemniserait trop bien, et cela découragerait l'emploi. N'est-ce pas plutôt le faible niveau des salaires en France qui est en cause ? Mais qu'importe. L'argument lui-même tient mal la réalité: il faut deux années de cotisations chômage sans interruption pour être indemnisé pendant deux années maximum. Et 44% des chômeurs ne touchent aucune indemnisation. Le nombre de chômeurs de plus d'un an a progressé de plus de 140 000 sur 12 mois, pour frôler les 2,9 million. Alléluia!

#9 Le Pen ment
Quand Macron n'est pas sur l'estrade de sa Grande Campagne, il signe un traité à Aix-La-Chapelle avec la chancelière Angela Merkel. Ce fut l'occasion d'un concours d'intox. A l'extrême droite, Marine Le Pen raconte n'importe quoi, avec l'aplomb qu'on lui connait: " Je n’ai pas envie de partager le siège de la France au Conseil de sécurité [de l’ONU] (…). Nous faisons par ce traité un pas supplémentaire vers cela ." Le traité dit au contraire l'inverse. Il ne s'agit pas de partager le siège de la France, mais de consacrer "l’admission de la République fédérale d’Allemagne en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies" comme "une priorité de la diplomatie franco-allemande." Un sous-fifre de l'équipe de Dupont-Aignan renchérit avec un autre mensonge en déclarant que l'Alsace et la Lorraine allaient "repasser sous gestion allemande" et que "la langue administrative serait l’allemand". Faux et archi-faux... L'extrême droite se retrouve, aveuglée par sa xénophobie, vomissant ses mensonges.

#10 La supercherie européenne
En face, Macron n'est guère mieux. Il en fait des tonnes sur ce micro-traité. Le jeune monarque fait de grandes déclarations sur le manque de démocratie en Europe. Mais il s'accommode fort bien de cette Constitution pyramidale de la Vème République qui l'autorise à signer des traités qui engagent la France. Et justement ce traité engage la France dans une autre bêtise qui est aux antipodes des gargarismes macronistes en faveur de la revalorisation démocratique de l'Union européenne. En effet, le traité d'Aix-La-Chapelle fige la politique diplomatique des deux Etats: France et Allemagne agiront de concert au sein de l'Union Européenne. N'est-ce pas sympathique pour les 25 autres Etats membres ? Quelle est cette Union où deux Etats s'entendent à l'avance sur le dos et à l'insu des autres membres ? De quelle Europe Macron veut-il vraiment ?

#11 Macron applaudit un putsch
Au Venezuela, l'un des leaders de l'opposition, président de l'Assemblée nationale, s'auto-proclame président avec le soutien de l'administration Trump. L'autocrate Maduro est mal en point, l'armée semble le lâcher. Mais Emmanuel Macron est l'un des premiers dirigeants, après Trump, à reconnaître le putchiste. Finalement, les putschs ont du bon en Macronista.

#12 Protection de l'enfance
Macron enrichit son gouvernement d'un secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance. L'heureux élu, Adrien Taquet, était député macroniste et vota avec joie et fierté l'enfermement des mineurs migrants lors de la loi Asile et immigration. Il parait qu'il est spécialiste des questions de handicap. Tellement spécialiste qu'il a été enfariné par deux représentantes de l'association Handi-Social en novembre dernier à cause de la loi Elan (Évolution du logement, de l'aménagement et du numérique) qui prévoit la réduction de 100% à 20% de logements accessibles aux personnes handicapées dans la construction neuve.

#13 Ficher les Gilets Jaunes
Jolie révélation du Canard Enchaîné, l'Elysée a enjoint les forces de l'ordre de ficher les Gilets Jaunes les plus visibles, les plus actifs. L'instruction est venue début janvier au Service Central du Renseignement Territorial. Le ministère de l'intérieur a démenti tout fichage ciblé, avant de reconnaître que les leaders le seraient.

Un ex de la DGSE témoigne sur la répression. Un policier également mais il est rapidement convoqué en conseil de discipline.

#14 Acte XI: le débat interdit.
Les Gilets Jaunes rebattent le pavé partout en France, samedi 26 janvier. Le gouvernement annonce une manifestation en baisse, avec un pic à 69 000 (contre 84 000 la semaine précédente), mais les moyens pour décourager étaient nombreux: à Paris, l'accès au parcours des manifestations était difficile voire impossible. Place de la République, la police n'attend pas la fin de la manifestation officielle pour chasser les manifestants. Au final, six blessés graves à Paris parmi les Gilets Jaunes. Des Black Blocs viennent attaquer la police, dérapages comme d'habitude. La police tire à, la grenade, et crève un œil, à l'une des figures du mouvement.


Ami.e macroniste, où es-tu ?



Enlysee



20 janvier 2019

611ème semaine politique: Sarkozy, Macron, 10 ans de bouclier des riches.

 

 

C'est la contre-offensive. Emmanuel Macron publie sa "Lettre aux Français" sur les réseaux sociaux puis entame une tournée de réunions en province devant des élus. Voici le Grand Débat, une gigantesque diversion et une belle arnaque. Comme Sarkozy 10 ans avant, Macron fait sa campagne européenne et joue son rôle de bouclier des riches. 

 

La lettre du monarque
Le courrier d'Emmanuel Macron aux Français était attendu, il est décevant: aucune annonce, aucune reconnaissance, aucun bilan. C'est un courrier pour rien. Macron ressasse. Ce caprice présidentiel est d'abord un stratagème de plus de tenter de stopper l'attention médiatique sur le mouvement des Gilets Jaunes.

Lundi 14 janvier, le jeune monarque publie donc son courrier sur les réseaux sociaux. Il répète des évidences - "En France, le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte." Il rappelle sa fermeté. - "Je n’accepte pas la pression et l’insulte, (...) Si tout le monde agresse tout le monde, la société se défait !" Il tait la violence sociale de ses contre-réformes. Il répète ce que l'on sait déjà - "je lance aujourd’hui un grand débat national qui se déroulera jusqu’au 15 mars prochain." Deux mois de show présidentiel et 500 micro-rencontres organisées "près de chez vous" autour de 4 thèmes sélectionnés par l’Élysée pour canaliser les émotions populaires. L'été dernier, le mouvement macroniste, à l'époque présidé par Christophe Castaner, avait lancé une grande "marche" partout en France, "à l'écoute des Français". Le flop fut total, le fiasco rapidement caché. Cette fois-ci, voici le "Grand Débat", lancé par Manu 1er lui-même.

Les maires, nouveaux interlocuteurs du monarque, sont d'ailleurs en attente de reconnaissance et d'apaisement. Ce Grand Débat, tous les sbires présidentiels ont prévenu: on parlera de tout, mais rien ne changera. Le premier objectif du "Grand Débat" est de faire parler et de divertir. Macron remplace, Macron répare. Il remplace le changement de politique par du bavardage médiatisé. Il répare sa relation abimée avec les maires à qui il a supprimé des centaines de milliers d'emplois aidés, déstabilisé leur financements locaux via la suppression partielle de la taxe d’habitation.

Dans sa lettre aux Français(e)s, Macron réitère un argument incompréhensible, un argument qu'il n'a pas compris les fractures du pays: "Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle." Cette affirmation est fausse, il faut le répéter semaine après semaine, chaque semaine de ce quinquennat. Il a été qualifié avec moins de suffrages exprimés au premier tour que ses prédécesseurs Sarkozy et Hollande, puis au second sur un référendum anti-Le Pen. Puis ses candidat(e)s godillots l'ont emporté aux législatives sur fond d'abstention inédite grâce au scrutin majoritaire. Ne pas comprendre ces fractures de départ, béantes, est faire preuve d'une ignorance suspecte. Macron n'a pas été élu pour casser le statut des cheminots, augmenter les taxes sur le plus grand nombre, préserver les ultra-riches, ni même abimer le code du travail (les détails de cette dernière réforme n'ayant été dévoilés que durant l'été 2017 lors d'un cache-cache politique honteux).

Son courrier est sans surprise. Il répète des convictions qu'il trahit quotidiennement dans les actes ("repenser notre modèle de développement" ... LOL) ou bien au contraire qu'il applique avec le zèle rare de serviteur du clan des ultra-riches (alléger l'impôt des plus riches).

Les Sarko-shows 
Le Grand Débat d'Emmanuel Macron singe une vieille démarche sarkozyste. Il y a 10 ans, l'ancien monarque s'était lancé dans une tournée en province. Pour entamer sa campagne de reconquête d'une opinion qui l'avait abandonnée, paraître plus proche des Français(es), et corriger son image Bling Bling de Président des Riches, Nicolas Sarkozy avait multiplié les débats thématiques: fin 2009, il avait lancé ce fumeux débat sur l'identité nationale avec l'aide de son fidèle Eric Besson (qui se souvient d'Eric Besson ?). L'occasion d'un vomi national xénophobe et raciste qui a vite été stoppé dès le mois de janvier. Puis, en 2010, Nicolas Sarkozy lui-même avait pris le relais , Corse.

En 2010, il s'agissait d'abord d'une campagne dans les territoires avant le scrutin régional de mars (qui fut néanmoins une débâcle). Les déplacements du Monarque en région ciblaient des zones à fort enjeu pour l'UMP; à chaque fois, les candidats UMP locaux étaient mis en avant par le président, et une réunion de militants UMP étaient discrètement organisée en marge des rencontres officielles. Bien avant le scandale Bigmalion, l’UMP se faisait ainsi financer ces meetings "présidentiels" (équipes de sécurité, transports, etc) par l'Elysée.

Puis, après les élections régionales et l'affaire Bettencourt, Sarkozy repart sur le terrain, une pré-campagne pour le scrutin présidentiel de 2012 que l'ancien monarque avait déjà en ligne de mire. Cette fois-ci les débats sont thématiques, avec une dizaine de tables rondes sur des sujets aussi variés que la rénovation du logement (septembre), l'agriculture (novembre) la médecine de proximité (décembre), ou l'industrie spatiale (le même mois).

Ce dispositif sarkozyste est quasiment identique à celui adopté par Macron une décennie plus tard: une assistance triée sur le volet, un public majoritairement silencieux à qui l'on confie le micro avec parcimonie, pour des questions encadrées, le tout dans des lieux filtrés et sur-sécurisés. A l'époque, chaque show sarkozyste coutait environ 200 000 euros aux finances publiques. Sarkozy était en campagne, avec deux ans d'avance.

Emmanuel Macron emboite ainsi les pas de son mentor. Il gave les médias, il sature les ondes. Les ex-socialistes ralliés à l'opportunisme pragmatique macroniste applaudissent avec autant de ferveur qu'ils dénonçaient dix ans avant le cirque agité de Nicolas Sarkozy.

L'Histoire sait être cruelle.


Le Macron-thon
Mardi 15 janvier, Emmanuel est en terre normande, enfermé dans un gymnase à Grand Bourgtheroulde (Eure), avec 600 maires. Les caméras filment en continu. La mise en scène est élyséenne, la retransmission garantie par les quatre chaînes d'information. Les uns après les autres, quelques élus déroulent les doléances de leurs administrés - pouvoir d’achat, justice fiscale, niveau des retraites, affaiblissement des services publics en milieu rural (telle la fermeture de la maternité de Bernay). Il persiste et signe avec ses formules maladroites et méprisantes: "Moi, là où j'habite,  en traversant la rue, je peux vous dire, on en trouve du travail, mais c'est pas vrai partout." Il justifie aussi sa réduction des aides au logement - 800  millions d’euros d'économie en 2018 puis à nouveau en 2019, puis 1,6 milliards en 2020.

Vendredi 18 janvier, Emmanuel Macron est à Souillac, 3 750 habitants. Le village est vidé de ses passants. Même les habitants doivent réclamer un laisser-passer spécial. Les rues sont nettoyées, les manifestations interdites. Souillac vit en état d'urgence, en "suspension provisoire" de la démocratie car le monarque est en visite. Macron rejoue son rôle. Il tombe la veste. L'assistance est globalement conquise. Quand un maire, Christian Venries, président de l’association des maires ruraux du Lot,  prend le micro, la voix tremblante par l'émotion, pour interpeller le monarque sur l'impact de ses mesures sur les bénéficiaires du RSA qui vivent avec 40 euros par semaine, les caméras de LCI dévoilent Macron qui sourit, puis rit d'un rire franc.

Le mépris présidentiel, en plein silence dans la salle. 

Triste sire.

Le show présidentiel dérape modestement dès la seconde édition. L'ennui est manifeste. Les sujets sont cadrés, les maires triés sur le volet n'ont droit à aucun droit de suite, Macron monopolise la parole. Ce Grand Débat est aussi une dépense de campagne au frais des contribuables pour l'équipe macroniste en vue des élections européennes.

Le sourire en coin, Macron braille qu'il est là pour écouter, mais en parallèle ses député(e)s godillots continuent leur travail de sape au Parlement.  Cette semaine, la fusion entre les tribunaux d'instance et les TGI est votée (à 15 voix contre 7...). La Justice est submergée mais l'on réduit le nombre de tribunaux. Le gouvernement obtient également la possibilité de procéder par ordonnances, sans vote, pour "préparer" le pays à la mise en oeuvre du Breixit dans deux mois. Tout aussi discrètement, la réforme de l'assurance chômage a été passée, elle durcit les sanctions contre les chômeurs et supprime la référence au salaire dans la définition de l'offre "raisonnable" qu'un chômeur ne doit pas refuser. Sur l'estrade de son second débat, Macron lâche une nouvelle salve contre les chômeurs: "certains ont plus intérêt à travailler quatre à six mois, se remettre au chômage et trouver des combines à côté."

Le mépris, encore le mépris.


Le bouclier des riches
Emmanuel Macron est en campagne. Le Grand débat est une diversion contre les Gilets Jaunes, un "bouclier des riches" pour éloigner le spectre d'un référendum voire d'une révision constitutionnelle et d'un changement de politique fiscale et sociale. 

Prenez l'ISF: "ce n'est pas un tabou ni un totem" explique-t-il en Normandie. "Mais est-ce qu'on vivait mieux avant (sa suppression) ?" Et d'enchaîner: ce n'est pas en rétablissant l'ISF que la situation d'un seul 'gilet jaune' s'améliorera". La suppression de l'ISF, non seulement fiscalement peu solidaire, est économiquement contre-productive (elle prive l’État de recettes fiscales) et socialement injuste (Pourquoi par exemple réclamer aux hôpitaux publics des économies d'un milliard d'euros en 2018 puis à nouveau en 2019 au nom des déficits publics ?). Macron lui-même, dans son courrier, fait très justement le lien entre les baisses d'impôts et la réduction des services publics: "Nous ne pouvons, quoi qu’il en soit, poursuivre les baisses d’impôt sans baisser le niveau global de notre dépense publique." Mais bizarrement, les 6 milliards de baisse d'impôts pour les plus riches (ISF, flat tax, etc) semblent épargnés de ce raisonnement.

A chaque "débat", pendant 6 ou 7 heures, Macron chantonne sa petite musique libérale - laissons les riches s'enrichir, responsabilisons les pauvres "qui déconnent". Mardi, juste avant le débat, il est enregistré lors d'une rencontre à huit-clos au conseil municipal de Gasny; fustigeant une nouvelle fois les pauvres: "On va davantage responsabiliser parce qu'il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent." On sait ce que "davantage responsabiliser" signifie en novlangue macronienne: renforcer les tracas administratifs et les contrôles.

Responsabiliser les riches et les grandes entreprises, il n'en est pas question. Pas de bilan officiel du CICE initié sous Hollande et amplifié par Macron, pas de conditions d'investissement à la suppression de l'ISF. Les ultra-riches, dont le taux d'imposition est plus bas que la totalité des 95% restants du pays, sont peinards et soutenus.

Macron se fiche des symboles. Lundi 21 janvier, il  rassemble à Versailles, en ce jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, le gotha du patronat français et européen pour louer l'attractivité retrouvée de la France. Une loi Travail qui asservit, la baisse des impôts pour les entreprises, la défiscalisation des heures supplémentaires aux détriments des comptes publics, Macron a fait beaucoup. Il veut rassurer le patronat que la "jacquerie" des Gilets jaunes ne changera rien à sa contre-révolution libérale. Les seules entreprises devraient bénéficier cette année du doublement du CICE - 40 milliards d'euros en une seule année ! -, entre autres avantages."Les investisseurs étrangers, eux, craignent que le mouvement bloque les réformes" s'inquiète un éditocrate macroniste, Nicolas Bouzou. "Ils considèrent que le gouvernement a fait de bonnes réformes, sur le marché du travail notamment, et la grande crainte est que ça s’arrête." Fichtre ! Au secours !  L'association ATTAC rappelle justement la grande efficacité du ruissèlement: "entre 2010 et 2017, les impôts versés par les entreprises du CAC 40 ont baissé de 6,4 % en valeur absolue, alors que leurs bénéfices cumulés ont augmenté de 9,3 % et les dividendes versés aux actionnaires de 44 % en valeur absolue également sur la même période, tandis que leurs effectifs en France ont baissé de 20 %."

Trois quinquennats complaisants, et voici un résultat qui ne semble pas gêner la Macronista.

A cette hypocrisie libérale, soutenue par d'anciens socialistes désormais supporteurs zélés de ce fiasco économique, s'ajoute la violence d’État, celle qui blesse et mutile pour décourager la gronde et la révolte.

Violence d’État
Samedi 19 janvier, n'en déplaise à Macron, les Gilets Jaunes ont repris le pavé avec succès, une mobilisation soutenue, majoritaire calme mais forcément minorée par le gouvernement. Les chaînes d'info reprennent vite leur focalisation sur les quelques dérapages de fin de cortège. La police est renforcée de curieux effectifs en civil, déguisés en Black-blocs, surarmés, masqués et casqués.

Paris, 19 janvier 2018, près des Invalides.

Les violences policières, inouïes depuis le début des manifestations, font enfin surface dans l'actualité telle qu'elle traitée par les médias dominants. Le silence médiatique sur les "gueules cassées" au lanceur de balle de défense (LBD) est étouffant: 4 sujets dans les JT de 20 heures de TF1 et France 2 entre le 17 novembre et le 13 janvier.  Officiellement, les violences n'existent que du côté des manifestants. Davantage d'attention fut portée à salir deux Gilets Jaunes - Eric Drouet et Maxime Nicolle, que le Parti Mediatique désigna à tort comme leaders des Gilets Jaunes. Le complotisme macroniste, effrayé, n'a pas de limite.

Puis, grâce aux médias alternatifs tels le Media, aux vidéos et photos citoyennes publiées en continue sur les réseaux sociaux, et l'obstination d'un journaliste, David Dufresne, qui recense et publie sur Twitter les traces de violences et de leurs victimes, le Parti médiatique a été forcé de traiter enfin le sujet, et de relayer ces interrogations posées depuis des mois par des aossciations humanitaires telle Amnesty International: la police est-elle trop violente ? Quand la France interdira-t-elle l'usage des grenades ? On apprend avec retard que le 12 janvier, les forces de l'ordre avaient même été formellement autorisés à emmener des fusils d'assaut sur le terrain des manifestations.

Les 9 actes des manifestations des Gilets Jaunes ont fait près de 3000 blessés, dont 1000 chez les forces de l'ordre (sans blessé grave) et 1700 chez les civils (dont 94 blessés graves et mutilés au 14 janvier d'après le décompte de Libération: "nous avons considéré comme blessures «graves», les membres arrachés, les organes ayant perdu leur fonction principale, les fractures, les pieds et jambes incrustés de bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête.") La Justice a été saisie de près d'une centaine de cas, et 200 autres cas d'abus ont été signalés à l'IGPN.

Un portrait de Christophe Castaner, ce sinistre ministre de l'intérieur qui déclarait voici peu que "quand j'entends parler de brutalité inouïe et illégitime, je suis sidéré, et c'est le mot le plus poli que je trouve", a été dessiné avec comme pixels les portraits défigurés des victimes de balles et grenades policières. Même Amnesty International s'indigne. "Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des gilets jaunes" rétorque Christophe Castaner. 

Cet homme mérite la prison.


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Mépris social, inefficacité économique, violence d'Etat, quelle est la suite ?

Ami macroniste, où es-tu ?



12 janvier 2019

610ème semaine politique: affolement et crise virile à l'Elysée

 

La radicalisation du pouvoir devient une surenchère de bêtises, d'outrances et de complotisme qui surprend quelques fidèles. Emmanuel Macron s'affole car le mouvement des Gilets Jaunes dure et perdure, et conserve une popularité inégalée dans les sondages. Et voici que l'Acte 9 est un succès.

Patatras

 

 

La tentative d'étouffement
Macron fait voter les 10 milliards concédés aux Gilets Jaunes en un temps presque record, aussi rapide que le juteux paquet fiscal de 2018. Mais cela ne suffit pas.

En milieu de semaine, voici encore 9 milliards d'euros, cette fois-ci pour le logement! "9 milliards mobilisés en faveur des salariés les plus modestes" titre la dépêche gouvernementale. Grâce à la crise des Gilets Jaunes, le gouvernement fait mine de se découvrir "social": "Le pouvoir d’achat des ménages, l’accès au logement et l’accompagnement de la transition écologique sont des priorités du Gouvernement."


Vraiment ?

Quel est ce nouveau cadeau, si rapidement éclipsé par l'actualité violente ? Après la réduction drastique des APL, puis la division par deux des objectifs de campagne du candidat Macron en matière de rénovation énergétique des bâtiment, c'est un nouvel effet d'annonce, quelques milliards pour aider des salariés à rénover leur logement HLM ou ... déménager "pour se rapprocher du lieu de travail" (jusqu'à 1 000 euros). En fait, Macron ne fait pas de miracle. Ce plan sera géré par un organisme public, Action Logement, qui regroupe 65 bailleurs HLM. Notez la beauté de la formule: Action Logement va emprunter, avec l'aide de la Banque JP Morgan, pour financer ces efforts. Remplacer le financement public par un endettement sur les marchés financiers, voici l'astuce. Mieux, ce "plan" ne concerne finalement que les salariés du parc HLM, un parc par ailleurs affaibli par les coupes budgétaires décidées par Macron.

Le sens de l'effort des ultra-riches
Macron et ses supporteurs s'accrochent à protéger la France d'en haut. Pas touche aux impôts des plus riches !

Les soutiens du gouvernement répètent combien les riches payent déjà beaucoup, que "57% des Français ne payent pas l'impôt sur le revenu", négligeant soigneusement  que la TVA, impôt indirect des plus injustes, pèse plus du double de l'IR dans les recettes de l’État.

Les Echos publient un dossier édifiant: "Impôts : les 20 % de Français les plus aisés, perdants de la décennie d'après-crise". Laissons les riches tranquilles ! De surcroît, pourquoi vous plaignez-vous, les Gilets Jaunes ? "La redistribution est massive, sans équivalent dans les autres grands pays" renchérit l'éditocrate Dominique Seux sur France inter.

Et pourtant, qu'apprend-t-on surtout de cette analyse des Echos ? Au sein des 20% les plus riches se cachent les ultra-riches (1% des ménages les plus aisés du pays perçoit 7% des revenus du pays et 30% du patrimoine) qui sont les plus épargnés de l'impôt et les grands gagnants des réformes Macron.

Le taux d'imposition des 1% des Français les plus riches est ... inférieur à celui du reste de la population.  Quel sens de l'effort ! Le cumul des cotisations sociales, taxes sur le capital, impôt sur le revenu et TVA s'affiche à moins de 45% des revenus, soit 10 points de moins que celui des 10% les plus pauvres (55%)... N'est-ce pas cocasse ? Mieux, grâce à Jupiter, ils sont encore davantage gagnants: "depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir, la situation est très contrastée. Il y a une petite partie qui gagne beaucoup, soit les 2 % de Français les plus aisés qui ont bénéficié des réformes de la fiscalité du capital" résume le quotidien de la finance.

Merci Macron, merci patron.

L'affolement
Il faut rappeler les faits. Après quelques violences, rares mais ultra-médiatisées et dans des lieux symboliques (un ministère, une passerelle près de l'Assemblée), Emmanuel Macron pète un câble. Finis la compréhension, l'ouverture et autres bisous du Nouvel An. Il réclame de la répression, et qu'on mette fin au "bordel". "Le mouvement des Gilets jaunes a trahit son origine, il n'est plus social," explique-t-il au Palais (d'après le Canard Enchaîné), "il est insurrectionnel, factieux. C'est pourquoi nous ne devons plus le tolérer."

Cette injonction présidentielle à l'intolérance et à la répression est prise à la lettre par les perroquets macronistes. 

Silence poli sur ce commandant de police réputé raciste et frontiste filmé tabassant un manifestant noir à Toulon. Silence sur les violences policières. Silence encore sur les 1400 blessés civils depuis 8 semaines, parfois défigurés à vie par les flashball ou les grenades. Silence et tolérance bien sûr pour Alexandre Benalla et son passeport diplomatique, son épouse salariée de En Marche ou l'acolyte Vincent Crase financé par un oligarque russe.

Dimanche 6 janvier 2019, nouvelle année depuis peu, et voici l'ancien boxeur professionnel Christopher Dettinger qui publie une video d'explication et d'excuses sur Facebook: "j'ai mal réagi" répète-t-il à propos de l'agression violente contre un flic casqué sur un pont de la Seine, à Paris, la veille. "J'ai mal réagi" répète-t-il, la voix troublée. Le lendemain, il se rend à la justice. Une cagnotte sur la plateforme Leetchi est mise en place, les 120 000 euros sont rapidement atteints. Belle solidarité pour un homme qui reconnait avoir perdu les plombs, qui perdra sans doute son emploi après son inévitable condamnation. Mais la Macronie éructe de rage, elle crie vengeance, elle pilonne le boxer. La "bienveillance", c'est pour les patrons inculpés de fraude fiscale tels Carlos Ghosn, pas pour les gueux qui tapent des flics dans la rue. Les sous-ministres Griveaux, Denormandie et Schiappa dénoncent ainsi une "cagnotte anti-flics".

La rage en 13 actes
Ils ont la trouille. Ils répètent à coup sûr les éléments de langage de l'Elysée.

1. Mardi, sous la pression du gouvernement, la cagnotte pour le boxeur est fermée, et partiellement annulée par Leetchi. A l'inverse, un député LR de Provence, le Marseillais Renaud Muselier, ouvre une cagnotte concurrente, "pour la police".

2. Marlène Schiappa se distingue dans la bêtise en suspectant un financement de "puissances étrangères". La sous-secrétaire d'Etat à l'Egalité Femmes/Hommes provoque un joyeux malaise en répétant la même accusation infondée et complotiste: elle veut les noms des donateurs, pour, dit-elle, "vérifier s'il y a des puissances étrangères qui financent les casseurs et les violences urbaines dans Paris." Cette même sous-ministre participe pourtant à un gouvernement qui s'indigne des Fake News, et a fait passer une loi contre cela.

3. Benjamin Griveaux accuse l'opposition toute entière d'être "munichoise". Il souffle sur les braises. Que quelques militants de l'ultra-droite aient tenté d'envahir son ministère le samedi précédent le met en rage. Alors il accuse, il récuse, il braille sa haine. Comme d'autres, ce secrétaire d’État de la République perd les pédales.

4. La députée Aurore Bergé joue sa partition en annonçant qu'elle dépose un "signalement" au procureur de Paris contre les "cadres de la France insoumise". Quelle est la prochaine étape ? L'emprisonnement préventif ? Pour paraître plus conciliante, elle co-signe une tribune à l'adresse des Gilets Jaunes... dans les colonnes du premier quotidien de la finance, Les Echos. A qui s'adresse-t-elle en réalité ? A son électorat.

5. Le premier ministre Edouard Philippe, mal à l'aise dans un rôle de père-fouettard qui lui convient mal, prévient au JT de France 2 dès lundi que 80 000 policiers et gendarmes seront mobilisés le samedi suivant (alors que ses ministres et supporteurs ne cessent de répéter combien les manifestations ne rassemblent que quelques milliers de participants), et la création d’un fichier de personnes interdites de manifestations. Bienvenue en autocratie...

6. Le ministre de l'intérieur franchit un cap, il menace les manifestants: "ceux qui appellent aux manifestations demain savent qu'il y aura de la violence. Et donc ils ont leur part de responsabilité. Demain, ceux qui viennent manifester dans des villes où il y a de la casse qui est annoncée savent qu'ils seront complices de ces manifestations-là." Avec cette menace, Castaner se se place en dehors de la loi républicaine, lui rappellent des avocats.

7. L'ampleur de la répression est déjà inédite: plus de 5000 gardes à vue, pour 1000 inculpations. Et toutes sont loin d'être en rapport avec des quelconques faits de violence. A Narbonne, par exemple, un jeune Gilet Jaune, mis en examen pour manifestation illégale, est condamné à 6 mois de prison ferme et 3 ans d'interdiction de manifester.

8. Deux philosophes médiatiques se joignent à cette défense de classe. Luc Ferry, ancien ministre de Chirac, renchérit sur l'un de ses plateaux radiophoniques qui l'invitent si régulièrement pour qu'il donne son avis sur les affaires du monde, et appelle la police à riposter plus durement: "qu'ils se servent de leurs armes une bonne fois !". Bernard-Henri Levy, depuis son ryad à Marrakech puis depuis Londres, balance salve sur salve contre les Gilets Jaunes.

9. La seconde cible des perroquets macronistes est la France insoumise: puisque les Gilets Jaunes sont des "factieux", Mélenchon qui soutient les appels à manifester de ces mêmes Gilets Jaunes est aussi un factieux: Griveaux accuse ainsi Mélenchon d'avoir "quitté le champ républicain", rien que ça. Le député Bruno Bonnell, régulièrement épinglé pour son abstentionisme parlementaire, accuse son homologue insoumis Adrien Quatennens de "légitimiser les exactions."

10. Son collègue Julien Denormandie répète: "Mélenchon a trahi la République". Ces propos sont diffamatoires: "ce responsable politique (...) qui insulte les juges, qui appelle au final à casser du flic, parce qu'il soutient ceux qui cassent du flic, au final c'est une trahison républicaine." Sur d'autres ondes, Mélenchon lui répond indirectement: "j'ai toujours été hostile aux stratégies de violence dans les mobilisations sociales."

11. Ces "snipers" grossiers de la Macronista sont aidés par quelques idiots utiles, "opposition de confort" comme les qualifient Mélenchon. Olivier Faure puis Benoit Hamon croient utile de dénoncer une alliance politique entre France insoumise et Rassemblement national ... qui est une pure fiction. On marche sur la tête...

12. A la demande du ministère de l'Intérieur, les services de santé ont fiché les Gilets Jaunes blessés lors des manifestations de décembre, rapporte Mediapart.

13. Attrapée par une polémique sur l'importance de son salaire, la présidente de la CNDP Chantal Jouanneau lâche l'affaire et refuse de piloter le "Grand Débat" présidentiel. Moment surréaliste, Benjamin Griveaux la somme aussitôt de démissionner de toutes ses fonctions, même celles sans rapport avec le nouveau gadget macroniste.

Le mépris
En fin de semaine, Jupiter livre encore l'un de ses bons mots dont il a le secret. En substance, trop de Français n'aiment pas faire des efforts. Et patatras... ça recommence. 
"Les troubles que notre société traverse sont aussi parfois dus, liés au fait que beaucoup trop de nos concitoyens pensent qu'on peut obtenir sans que cet effort soit apporté. Parfois on a trop souvent oublié qu'à côté des droits de chacun dans la République - et notre République n'a rien à envier à beaucoup d'autres - il y a des devoirs. Et s'il n'y a pas cet engagement et ce sens de l'effort, le fait que chaque citoyen apporte sa pierre à l'édifice par son engagement au travail, notre pays ne pourra jamais pleinement recouvrer sa force, sa cohésion, ce qui fait son histoire, son présent et son avenir."
Au final, cet affolement collectif du clan macroniste est saisissant. Il s'explique en partie par la persistance d'un mouvement de contestation qui affole le sommet du pouvoir. Macron apparait en manque d'autorité.

Le calme de l'opposition
A l'étranger, la réaction du pouvoir face aux Gilets stupéfait toujours autant les observateurs d'un grand nombre de médias. L'agence Reuters relaye sobrement l'organisation prochaine du "grand débat": "Macron espère calmer le mouvement avec son débat. Comme Louis XVI en son temps". Un éditorialiste américain de Bloomberg dénonce la répression qu'il qualifie de poutinienne. Si le pouvoir s'affole, l'opposition si fustigée par une Macronista assiégée est au contraire bien calme.

Marine Le Pen est calme, Macron fait sa pub. Tapie dans l'ombre, elle intervient peu et récolte beaucoup. La promotion gratuite que lui font les macronistes la sert. Emmanuel Macron veut rejouer le match anti-frontiste pour les prochaines élections européennes, un match qui a permis sa victoire haut la main au second tour. La Bête Immonde est ainsi fortifiée par les caricatures macronistes qui amalgame les Gilets Jaunes à des supporteurs frontistes. Marine Le Pen n'a pas besoin de parler. D'ailleurs, si elle s'exprimait plus en détail, on découvrirait plus facilement combien elle est déphasée, voire opposée aux revendications sociales principales du mouvement - rétablissement de l'ISF, augmentation du SMIC. Elle compte aussi des soutiens infiltrés - Identitaires, neo-nazis de l'Ultra-droite - qui participent aux coups de chaud contre les édifices publics

L'opposition de droite est calme, elle a quasiment disparu. Laurent Wauquiez est mal en point. Ses outrances xénophobes ont échoué à solidifier son camp. Thierry Mariani file chez Le Pen pour obtenr un strapontin en position éligible aux prochaines élections européennes. Gérard Larcher, président LR du Sénat, réfléchit en secret avec Richard Ferrand, président LREM de l'Assemblée, à une nouvelle alliance gouvernementale.

Le PS (Faure) et Génération.e.s (Hamon) sont calmes à force d'être inaudibles. Le PCF tente d'épouser le mouvement Gilets Jaunes via son nouveau patron Fabien Roussel.

Les insoumis sont calmes. Mélenchon lui-même multiplie pourtant les appels au calme. Dans sa vidéo hebdomadaire, il suggère à nouveau la création d'un force de casques blancs pour sécuriser les manifestations et empêcher la violence. Pour sa première interview télévisée de 2019, sur BRUT, en direct jeudi 10 janvier, Mélenchon revient au passage sur la pseudo-convergence que quelques idiots socialistes, de nombreux éditocrates et les perroquets officiels de la Macronie lui prête. Convergence ? Au contraire, "les divergences se sont creusés" à la faveur de la crise des Gilets Jaunes, explique-t-il. Et d'énumérer les désaccords factuels, concrets et vérifiables sur les institutions, la justice fiscale, la relance par le pouvoir d'achat, l'universalisme de la nation, l'égalité des droits, l'immigration et l'asile.

Finalement, samedi 12 janvier, l'acte 9 est un succès. Les tentatives d'intimidation n'ont pas fonctionné. On peut même penser que le déchaînement affolé du pouvoir et de ses sbires contre "le boxeur de la passerelle" ont requinqué le mouvement. Les manifestations sont pour l'essentiel pacifiques, partout en France: "moins de violences et plus de manifestants, notamment à Paris", reconnait le Figaro. A Bourges, concert improvisé. Dans d'autres cortèges, un embryon de service d'ordre.

A Rouen, des journalistes de LCI sont agressés, puis sauvés par d'autres Gilets Jaunes.

A qui la faute ? 






5 janvier 2019

609ème semaine politique: la radicalisation de Macron.




Les élections présidentielle et législative de 2017 ont explosé le paysage politique. Front national au second tour présidentiel, parti socialiste écrasé, sursaut de la France insoumise, et surtout fusion réussie des centres sous la bannière jupitérienne. La victoire macroniste a agi comme une explosion par fragmentation, une explosion assumée, travaillée, revendiquée par Emmanuel Macron lui-même. Le "nouveau monde" allait remplacer l'ancien jugé inefficace. Les anciens clivages étaient jugés obsolètes. Le concept même de parti politique, avec ses militants et ses structures, dépassé. On pouvait cliquer adhérer à En Marche sans renier ses appartenances militantes initiales. Le macronisme électoral promotionnait le "ni de gauche et ni de droite", la négation des luttes sociales, l'humanisme international et la "start-up nation".

Ces lubies ont-elles vécues ?

L'apolitisme bienveillant et rassembleur de Macron était un mythe de campagne, il a disparu. Le macronisme a au contraire révélé une cohérence politique exactement alignée sur le profil sociologique de ses supporteurs, de ses élus et du premier d'entre eux: c'est un mouvement de droite conservatrice (i.e. qui promeut le rétablissement des libéralismes économiques ante-lois sociales du XXème siècle), libéral (i.e. qui promeut, en absolu, la réduction des contraintes imposées aux forts et aux rentiers au nom de l'efficacité supposée du "ruissèlement"), et autoritaire (i.e. qui s'accommode fort bien des lois anti-immigration et anti-asile de l'extrême droite sans en reprendre le vernis identitaire et de l'instauration d'un état d'urgence "légal" quasi-permanent au nom de l'ordre et de la lutte contre les terrorismes). 



Bref, le macronisme est l'incarnation politique de la France d'en haut, cet ensemble sociologique qui regroupe principalement les ménages aisé (les 10% des plus revenus les plus importants, les principaux détenteurs de patrimoine) servi par cette incarnation cohérente qui n'existait plus depuis l'irruption des gauches au parlement à la fin du 19ème siècle. Depuis juin 2017, existe-t-il une seule mesure fiscale, sociale ou économique qui déplaise principalement aux intérêts économiques et sociaux de la France d'en haut ? Aucune. Pas une seule. Au pire, les 10 ou 20% plus fortunés de France payent-il telle ou telle hausse qui s'appliquent au plus grand nombre. Mais aucune mesure défavorable ne leur a été spécifiquement imposée.

Le reste du pays n'a pas cette chance: quand il a reçu en "cadeau" la suppression progressive de la taxe d'habitation, on lui a présenté la facture d'une réduction des services publics au nom de l'équilibre des comptes publics. Quand on lui fait grâce de quelques cotisations sociales (sur les heures supplémentaires, puis sur les bas salaires), on lui impose un plan d'économie sur la Sécurité sociale.  La France d'en haut n'a-t-elle pas recours à ces mêmes services publics, à cette même sécurité sociale ? Si bien sûr. Mais elle y recourt moins, elle en est moins dépendante que les classes laborieuses, car elle a la possibilité matérielle de recourir à des services privés -  supplémentaires, complémentaires ou alternatifs - épargne retraite, mutuelles, écoles privées, quartier sécurisés, services à la personne, etc. La hausse des taxes sur le diesel, annulée par Macron sous la pression des Gilets Jaunes, concerne bien sûr le 4X4 confortable de bourgeois parisiens, mais son impact est socialement plus grave et pénalisant pour celles et ceux des classes populaires, et notamment rurales, pour qui cette hausse aurait signifié une baisse de pouvoir d'achat de 10 ou 20% chaque mois.

Quiconque est cadre supérieur, grand patron ou détenteur d'un gros patrimoine, ou rentier de confortables placements en Bourse a bien senti les effets bénéfiques de l'action d'Emmanuel Macron. Certains au Medef ou chez LR trouvent que Jupiter ne va pas assez loin. Mais la direction est la "bonne". Il suffit d'applaudir. Prenez la taxation des revenus de la rente financière. Elle est désormais plafonnée à 30%, cotisations sociales incluses. Attardons sur un exemple chiffré et concret: un ménage gagnant plus de 72 000 euros en 2018 a la fraction supérieure de ses revenus taxés à plus de 41%. (et même 45% pour la tranche supérieure à 152 000 euros): un tel ménage est assurément dans les plus aisés de France: pour mémoire, 80% des salariés gagnent moins de 30 000 euros annuels (si l'on imagine un couple); 97% moins de 72 000 euros annuels. Belle affaire grâce à Macron: les dividendes, les plus-values sur sa spéculation en bourse, ses revenus d'épargne ne seront désormais pas taxés à plus de ... 12,8%.

Le macronisme ne fait politiquement plus illusion sur quels intérêts il sert avec servilité et application. La crise des Gilets Jaunes ne l'a pas fait dévier non plus: certes, Macron a été contraint de lâcher une dizaine de milliards d'euros d'allègements au plus grand nombre. L'explosion du paysage politique, suscitée et favorisée par la Macronie (et d'autres), trouve aujourd'hui sa prolongation dans la crise des Gilets Jaunes: ces derniers sont hétérogènes, ils bousculent les clivages traditionnels, ils récusent les organisations politiques et syndicales.

Comment réagit la Macronista ? Avec rage.

La spontanéité et l'hétérogénéité du mouvement la gêne. Elle a remporté le pouvoir sur une autre "spontanéité" trans-partisane, supportée par un millier de riches donateurs, elle a ensuite répété jusqu'à la nausée combien le nouveau monde devait dépasser les anciens clivages. Elle est aujourd'hui surprise, prise aux mots, et mal en point. Tel un pyromane, la macronie découvre ce qu'est la spontanéité citoyenne, avec ses espoirs et ses excès.

Mercredi 2 janvier, l'un des Gilets Jaunes les plus connus, Eric Drouet, est arrêté devant les caméras pour manifestation illégale. "Personne n'est au-dessus des lois" explique Benjamin Griveaux. Oubliés les Ferrand, Darmanin, et ces quelques autres grands patrons mis en examens mais sans garde à vue et complaisamment soutenus par le pouvoir en place. Griveaux prévient: "nous devons être plus radicaux".

Le légalisme macroniste fait sourire. Depuis quelques jours, Alexandre Benalla refait surface à cause d'un passeport diplomatique que les autorités lui ont gentiment rendu, dixit l'intéressé, en octobre dernier. Puis l'on apprend que la campagne du dit Benalla a caché à la police qu'elle était salariée d'En Marche lors de l'enquête. Et le coffre-fort de l'ancien barbouze de l'Elysée est toujours manquant. Le porte-parole du gouvernement "ne commente pas".

Sur Eric Drouet en revanche, les macronistes ne tarissent pas de critiques. Il suffit que Drouet ait mentionné une ou deux fois un complotiste négationniste puis qu'un roitelet de l'éditocratie dénommé Jean-Michel Aphatie l'accuse sans preuve d'avoir voté Le Pen en 2017 pour que la Macronista s'enflamme à le caricaturer comme un facho et xénophobe. L'analyse de ses prises de parole sur Facebook révèle un profil bien différent de la caricature facho-putchiste qu'on lui affuble; Et les bises et sourires aujourd'hui oubliés depuis leur rupture, mais hier bien réels entre le pétainiste monarchiste Philippe de Villiers et Emmanuel Macron suscitaient moins d'émoi chez les intellos et autres éditocrates qui fondent aujourd'hui sur Eric Drouet.

La vie est cocasse.

Macron est hors sol. En coulisses, on le dit isolé, ses conseillers de la première heures se barrent, comme cette semaine Sylvain Fort, l'homme qui avait repris les discours et le story-telling après l'autocarbonisation de Bruno Roger-Petit l'été dernier. Ses vœux du 31 décembre l'ont montré en décalage triste ou drôlatique. Loin d'infléchir le cours d'une action qui l'a radicalisé dans les franges libéral-autoritaires, Macron annonce qu'il va poursuivre et s'entêter: "l'impatience, que je partage, ne saurait justifier aucun renoncement." Il s'est attribué un vœu de vérité aux contours bien partiaux: "On ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser les impôts et accroître les dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur!". On pourrait lui répondre qu'on ne peut pas réclamer des efforts à tous et faire de gros cadeaux à une niche; qu'on ne doit pas réclamer la justice et taire les barbouzeries élyséennes ou les malversations financières du président de l'Assemblée. Qu'on ne doit pas non plus brailler aux économies d'énergie carbone et laisser les banques favoriser les placements pétrolifères; on ne peut pas clamer "Make our planet great again" pour valider en douce les forages en plein air guyanais. Qu'on ne devrait pas augmenter la CSG pour tous et réduire la fiscalité des plus riches.

Le "en même temps" de Macron est devenu un "deux poids deux mesures" jupitérien. 

Voilà la réalité.

Macron fut même drôle:

"Le capitalisme ultralibéral et financier, trop souvent guidé par le court terme, va vers sa fin."




Ce 31 décembre , Macron a surtout taclé les Gilets Jaunes sans les nommer, cette "foule haineuse". Ce propos, clivant et direct, est inhabituel dans la bouche des présidents de cette Vème République: " Que chacun prenne le prétexte de parler au nom du peuple... Mais lequel? Ou comment? Ils sont les porte-voix d'une foule haineuse."

Le lancement d'une "consultation citoyenne", via le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) est une illustration de cette bêtise bourgeoise. Pendant 3 semaines depuis le 14 décembre, en pleines vacances scolaires, le site du CESE a été ouvert pour "recueillir" des contributions, "avec ou sans gilet jaune", avec votes en continu pour trier. Début janvier, cette première phase est clôturée, le fiasco participatif est total: 31 040 participants seulementCertains commentateurs, professionnels ou amateurs, ont même relayé qu'il s'agit là d'un exercice représentatif du mouvement des Gilets jaunes....



Ami macroniste, la foule haineuse te salue bien.