5 janvier 2019

609ème semaine politique: la radicalisation de Macron.




Les élections présidentielle et législative de 2017 ont explosé le paysage politique. Front national au second tour présidentiel, parti socialiste écrasé, sursaut de la France insoumise, et surtout fusion réussie des centres sous la bannière jupitérienne. La victoire macroniste a agi comme une explosion par fragmentation, une explosion assumée, travaillée, revendiquée par Emmanuel Macron lui-même. Le "nouveau monde" allait remplacer l'ancien jugé inefficace. Les anciens clivages étaient jugés obsolètes. Le concept même de parti politique, avec ses militants et ses structures, dépassé. On pouvait cliquer adhérer à En Marche sans renier ses appartenances militantes initiales. Le macronisme électoral promotionnait le "ni de gauche et ni de droite", la négation des luttes sociales, l'humanisme international et la "start-up nation".

Ces lubies ont-elles vécues ?

L'apolitisme bienveillant et rassembleur de Macron était un mythe de campagne, il a disparu. Le macronisme a au contraire révélé une cohérence politique exactement alignée sur le profil sociologique de ses supporteurs, de ses élus et du premier d'entre eux: c'est un mouvement de droite conservatrice (i.e. qui promeut le rétablissement des libéralismes économiques ante-lois sociales du XXème siècle), libéral (i.e. qui promeut, en absolu, la réduction des contraintes imposées aux forts et aux rentiers au nom de l'efficacité supposée du "ruissèlement"), et autoritaire (i.e. qui s'accommode fort bien des lois anti-immigration et anti-asile de l'extrême droite sans en reprendre le vernis identitaire et de l'instauration d'un état d'urgence "légal" quasi-permanent au nom de l'ordre et de la lutte contre les terrorismes). 



Bref, le macronisme est l'incarnation politique de la France d'en haut, cet ensemble sociologique qui regroupe principalement les ménages aisé (les 10% des plus revenus les plus importants, les principaux détenteurs de patrimoine) servi par cette incarnation cohérente qui n'existait plus depuis l'irruption des gauches au parlement à la fin du 19ème siècle. Depuis juin 2017, existe-t-il une seule mesure fiscale, sociale ou économique qui déplaise principalement aux intérêts économiques et sociaux de la France d'en haut ? Aucune. Pas une seule. Au pire, les 10 ou 20% plus fortunés de France payent-il telle ou telle hausse qui s'appliquent au plus grand nombre. Mais aucune mesure défavorable ne leur a été spécifiquement imposée.

Le reste du pays n'a pas cette chance: quand il a reçu en "cadeau" la suppression progressive de la taxe d'habitation, on lui a présenté la facture d'une réduction des services publics au nom de l'équilibre des comptes publics. Quand on lui fait grâce de quelques cotisations sociales (sur les heures supplémentaires, puis sur les bas salaires), on lui impose un plan d'économie sur la Sécurité sociale.  La France d'en haut n'a-t-elle pas recours à ces mêmes services publics, à cette même sécurité sociale ? Si bien sûr. Mais elle y recourt moins, elle en est moins dépendante que les classes laborieuses, car elle a la possibilité matérielle de recourir à des services privés -  supplémentaires, complémentaires ou alternatifs - épargne retraite, mutuelles, écoles privées, quartier sécurisés, services à la personne, etc. La hausse des taxes sur le diesel, annulée par Macron sous la pression des Gilets Jaunes, concerne bien sûr le 4X4 confortable de bourgeois parisiens, mais son impact est socialement plus grave et pénalisant pour celles et ceux des classes populaires, et notamment rurales, pour qui cette hausse aurait signifié une baisse de pouvoir d'achat de 10 ou 20% chaque mois.

Quiconque est cadre supérieur, grand patron ou détenteur d'un gros patrimoine, ou rentier de confortables placements en Bourse a bien senti les effets bénéfiques de l'action d'Emmanuel Macron. Certains au Medef ou chez LR trouvent que Jupiter ne va pas assez loin. Mais la direction est la "bonne". Il suffit d'applaudir. Prenez la taxation des revenus de la rente financière. Elle est désormais plafonnée à 30%, cotisations sociales incluses. Attardons sur un exemple chiffré et concret: un ménage gagnant plus de 72 000 euros en 2018 a la fraction supérieure de ses revenus taxés à plus de 41%. (et même 45% pour la tranche supérieure à 152 000 euros): un tel ménage est assurément dans les plus aisés de France: pour mémoire, 80% des salariés gagnent moins de 30 000 euros annuels (si l'on imagine un couple); 97% moins de 72 000 euros annuels. Belle affaire grâce à Macron: les dividendes, les plus-values sur sa spéculation en bourse, ses revenus d'épargne ne seront désormais pas taxés à plus de ... 12,8%.

Le macronisme ne fait politiquement plus illusion sur quels intérêts il sert avec servilité et application. La crise des Gilets Jaunes ne l'a pas fait dévier non plus: certes, Macron a été contraint de lâcher une dizaine de milliards d'euros d'allègements au plus grand nombre. L'explosion du paysage politique, suscitée et favorisée par la Macronie (et d'autres), trouve aujourd'hui sa prolongation dans la crise des Gilets Jaunes: ces derniers sont hétérogènes, ils bousculent les clivages traditionnels, ils récusent les organisations politiques et syndicales.

Comment réagit la Macronista ? Avec rage.

La spontanéité et l'hétérogénéité du mouvement la gêne. Elle a remporté le pouvoir sur une autre "spontanéité" trans-partisane, supportée par un millier de riches donateurs, elle a ensuite répété jusqu'à la nausée combien le nouveau monde devait dépasser les anciens clivages. Elle est aujourd'hui surprise, prise aux mots, et mal en point. Tel un pyromane, la macronie découvre ce qu'est la spontanéité citoyenne, avec ses espoirs et ses excès.

Mercredi 2 janvier, l'un des Gilets Jaunes les plus connus, Eric Drouet, est arrêté devant les caméras pour manifestation illégale. "Personne n'est au-dessus des lois" explique Benjamin Griveaux. Oubliés les Ferrand, Darmanin, et ces quelques autres grands patrons mis en examens mais sans garde à vue et complaisamment soutenus par le pouvoir en place. Griveaux prévient: "nous devons être plus radicaux".

Le légalisme macroniste fait sourire. Depuis quelques jours, Alexandre Benalla refait surface à cause d'un passeport diplomatique que les autorités lui ont gentiment rendu, dixit l'intéressé, en octobre dernier. Puis l'on apprend que la campagne du dit Benalla a caché à la police qu'elle était salariée d'En Marche lors de l'enquête. Et le coffre-fort de l'ancien barbouze de l'Elysée est toujours manquant. Le porte-parole du gouvernement "ne commente pas".

Sur Eric Drouet en revanche, les macronistes ne tarissent pas de critiques. Il suffit que Drouet ait mentionné une ou deux fois un complotiste négationniste puis qu'un roitelet de l'éditocratie dénommé Jean-Michel Aphatie l'accuse sans preuve d'avoir voté Le Pen en 2017 pour que la Macronista s'enflamme à le caricaturer comme un facho et xénophobe. L'analyse de ses prises de parole sur Facebook révèle un profil bien différent de la caricature facho-putchiste qu'on lui affuble; Et les bises et sourires aujourd'hui oubliés depuis leur rupture, mais hier bien réels entre le pétainiste monarchiste Philippe de Villiers et Emmanuel Macron suscitaient moins d'émoi chez les intellos et autres éditocrates qui fondent aujourd'hui sur Eric Drouet.

La vie est cocasse.

Macron est hors sol. En coulisses, on le dit isolé, ses conseillers de la première heures se barrent, comme cette semaine Sylvain Fort, l'homme qui avait repris les discours et le story-telling après l'autocarbonisation de Bruno Roger-Petit l'été dernier. Ses vœux du 31 décembre l'ont montré en décalage triste ou drôlatique. Loin d'infléchir le cours d'une action qui l'a radicalisé dans les franges libéral-autoritaires, Macron annonce qu'il va poursuivre et s'entêter: "l'impatience, que je partage, ne saurait justifier aucun renoncement." Il s'est attribué un vœu de vérité aux contours bien partiaux: "On ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser les impôts et accroître les dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur!". On pourrait lui répondre qu'on ne peut pas réclamer des efforts à tous et faire de gros cadeaux à une niche; qu'on ne doit pas réclamer la justice et taire les barbouzeries élyséennes ou les malversations financières du président de l'Assemblée. Qu'on ne doit pas non plus brailler aux économies d'énergie carbone et laisser les banques favoriser les placements pétrolifères; on ne peut pas clamer "Make our planet great again" pour valider en douce les forages en plein air guyanais. Qu'on ne devrait pas augmenter la CSG pour tous et réduire la fiscalité des plus riches.

Le "en même temps" de Macron est devenu un "deux poids deux mesures" jupitérien. 

Voilà la réalité.

Macron fut même drôle:

"Le capitalisme ultralibéral et financier, trop souvent guidé par le court terme, va vers sa fin."




Ce 31 décembre , Macron a surtout taclé les Gilets Jaunes sans les nommer, cette "foule haineuse". Ce propos, clivant et direct, est inhabituel dans la bouche des présidents de cette Vème République: " Que chacun prenne le prétexte de parler au nom du peuple... Mais lequel? Ou comment? Ils sont les porte-voix d'une foule haineuse."

Le lancement d'une "consultation citoyenne", via le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) est une illustration de cette bêtise bourgeoise. Pendant 3 semaines depuis le 14 décembre, en pleines vacances scolaires, le site du CESE a été ouvert pour "recueillir" des contributions, "avec ou sans gilet jaune", avec votes en continu pour trier. Début janvier, cette première phase est clôturée, le fiasco participatif est total: 31 040 participants seulementCertains commentateurs, professionnels ou amateurs, ont même relayé qu'il s'agit là d'un exercice représentatif du mouvement des Gilets jaunes....



Ami macroniste, la foule haineuse te salue bien.




9 commentaires:

  1. N'y a-t-il pas confusion entre revenus du capital (qui supposent une prise de risques) et revenus de la rente (l' ISF sur l'immobilier à été maintenu) ?

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    1. Pour mémoire, le rendement de l'IFI est estimé à un quart (1 milliard) du rendement de l'ancien ISF. Sur votre point, je ne sais pas si vous souhaitez disputer du vocabulaire ou le fond. Une rente n'est pas nécessairement tirée du capital financier ni de l'immobilier.

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    2. Une rente est une somme perçue par un particulier, d'un montant et d'une durée (éventuellement à vie) fixés à l'avance. Les loyers perçus d'un patrimoine immobilier sont une rente.

      Par contre, les revenus perçus d'un capital placé en actions, imprévisibles dans leur durée et dans leur montant, et qui peuvent éventuellement être des pertes, ne constituent pas une rente.

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    3. Oui la notion de risque est pertinente. D'où le remplacement de l'ISF par l'IFI et la baisse des taux obligataires afin de favoriser les placements à risques dans les entreprises qui manquent pour la plupart de capitalisation.

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  2. Pourquoi un revenu de 100 000 € issu du travail serait il plus imposé que le même revenu issu du capital ? Pourquoi le premier participerait il plus à la solidarité nationale que le second ?
    Supprimons ces différences et la pression baissera.
    Le pré requis de 1945 bâtissant la solidarité sur les seuls revenus du travail doit être revu vu que nous constatons que le travail paye de moins en moins.
    Rappel, toutes les "taxes sociales" sont des salaires différés. Je pense que ces questions de la solidarité et de son financement doivent être clairement posées.
    Il n'y a pas non plus de raison de différentier la participation au commun suivant que vous êtes une personne morale ou une personne physique. Je reconnais que la personne morale peut être amendée par le nombre de personne physique qu'elle "soutient". Ainsi une personne morale qui a un CA de 1 M€ pour 10 employés ne sera pas jugée comme une qui a le même CA pour 1000 employés.

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    1. Parce qu'une distribution est généralement issue d'un résultat qui a déjà été taxé. Un résultat avant impot de 100 par ex subit déjà un IS de 33% (ou de 28 % si vous êtes sous les seuils). Ensuite vous reprenez 30 % sur le net.

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    2. J'ajoute que l'assujettissement à cotisations sociales dans les SARL des dividendes n'a abouti qu'à une seule chose : La fin de la distribution des dividendes dans les SARL. Cela a entraîné leur transformation en SAS, ou l'accumulation de liquidités inutiles et improductives ou encore des distributions sous forme de salaires.

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    3. @patrickc: le taux d'IS reel n'est pas de 33% pour les grades entreprises (plutot proche de 10%)

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  3. juste une fute de frappe à rectifier :
    "Puis l'on apprend que la campagne du dit Benalla a caché à la police qu'elle était salariée" : COMPAGNE

    Piour tout, je vous remercie !!!

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