23 février 2019

616ème semaine politique: la fin du Grand Débat de Macron.

 

 

Si le Grand Débat est un succès, sa fin risque fort d'être un fiasco. On s'interroge enfin sur cette manipulation publicitaire qui laisse la parole à tous dans un cadre fermé, confie à des algorthme le tri et sur-occupe l'espace médiatique pour masquer les barbouzeries élyséennes, l'échec d'une politique et la colère qui gronde.


La fin du Grand Débat

Il parait qu'Emmanuel Macron s'interroge sur la suite à donner au Grand Débat. Il faut reconnaître le modeste succès des participations: à coup de matraquage publicitaire et télévisuel, quelque un million de contributions auraient été reçues sur le site, et 4000 débats d'importance diverses organisées en 6 semaines. En réalité, moins de 200 000 personnes se sont bougées pour cette affaire. C'est maigre. Pour "analyser", le gouvernement a fait appel à Opinion Way, un cabinet de sondages. Les milliers de propositions seront analysées et synthétisées via des algorithmes et de "l'intelligence artificielle". Cette décision révèle combien l'organisation de ce Grand Débat a été (1) improvisée ou (2) volontairement floue quant à sa conclusion: pas de vote, des centaines de milliers de contributions en vrac, sans oublier toutes les prises de paroles non relevées. Autre piste, un référendum pour tuer dans l'oeuf l'idée du RIC et enterrer la contestation dans une autre campagne binaire.

Les audiences télévisuelles des one-man-show présidentiels se sont régulièrement effondrées, mais le constat est là: Macron est parvenu à occuper les antennes et contrebalancer l'impact médiatique des Gilets Jaunes. Mieux encore, le thème de l’immigration « qu’il faudra affronter », posé par Emmanuel Macron lors de son discours « social » du 11 décembre 2018 ne s’est pas imposé, bien au contraire. A l’exception de quelques dérapages, peu d’échos ont été donnés sur les délires xénophobes de l’extrême droite. Comme lors des manifestations des Gilets Jaunes, que la Macronie et son cortège d’éditocrates complaisants ont tenté de caricaturer, les réunions du Grand Débat ont laissé le racisme et l’antisémitisme à la porte.

On voit déjà des premiers ouvrages politiques surfer sur la vague jaune: "C'est un retour presque introspectif sur l'une des plus importantes crises de son élection depuis son élection en mai 2017." commente LCI à propos d'un bouquin sur la récente crise. Il parait que Macron reconnait son aveuglement initial. Mais fidèle à son habitude, il proteste, il accuse, il menace encore: "Qui m’a soutenu pendant la crise des Gilets jaunes ? Personne." Le complotisme est un défaut. Autre fausse contrition officielle, on révèle que Macron ne voulait pas faire autant de cadeaux aux plus riches si tôt dans son quinquennat: suppression de l'ISF et instauration de la flat tax auraient été initialement prévus pour plus tard, une fois obtenus les premiers résultats de cette fameuse "politique de l'offre" en faveur de la lutte contre le chômage et "en même temps" qu'un joli coup de pouce social. Car n'oublions pas l'ADN politique du macronisme: être salaud "et en même temps" sympa, viser ce juste milieu improbable qui ne signifie politiquement qu’une chose – la domination de la majorité par une ultra-minorité riche et puissante.

Patratras, il paraît que le gotha du patronat, "plusieurs membres de la puissante Association française des entreprises privées, l’Afep, regroupant de nombreux patrons du CAC 40" se sont mobilisé pour faire craquer Macron lors d'une "réunion secrète" dès juillet 2017. Et zou, voici donc le premier exercice budgétaire de la Macronista est un étalage en règle de cadeaux, défiscalisations, et exonérations en tous genres. Dix-huit mois plus tard, entendre le premier ministre Édouard Philippe souhaiter des « contreparties » au versement des minima sociaux alors que ni la suppression de l’ISF ni la baisse de la fiscalisation des revenus du capital au nom de l’investissement n’ont été soumises à une quelconque exigence de contrepartie est assez soufflant. Bref, en juillet 2017, Macron craque devant les assauts de quelques grands patrons. Si l’anecdote est vraie, elle illustre combien Jupiter n’est que le travailleur détaché de la France d’en haut, l’obligé du club des riches.

La fin du Grand Débat approche et quatre questions s’imposent.

Primo, ce Grand Débat a-t-il été une manœuvre publicitaire?

A trois mois des élections européennes, c’est évident, et fâcheux. On se croirait en autocratie poutinienne, … à moins qu’on y soit déjà. Monopolisant la couverture médiatique, les macronistes ont placé leur mentor Jupiter, Édouard Philippe et de nombreux ministres et porte-paroles dans ces centaines de moments retransmis « live » par les chaînes d’information continu. L’ampleur de cette publicité politique est inédite en France. Macron se surprend à rêver de remporter, avec un maigre score certes, le prochain scrutin européen. Il ratisse large, à droite, et envoie même Marlene Schiappa rassurer les lecteurs de Valeurs Actuelles de ses convergences de vue.

Secundo, le Grand Débat n'occulte-t-il pas la campagne européenne ?

Fidèle à son habitude, il se garde de présenter sa liste et son programme. L’Europe est pourtant son ADN. Mais il faut reconnaître qu’on ne sait plus de quelle Europe Macron est-il le nom ? L’Europe qui lutte contre la disparition des espèces, la dégradation des conditions climatiques, le réchauffement de la planète ? Non. Macron s’est couché sur le glyphosate, l'extraction minière, et a même coupé les aides à l’agriculture biologique. Il repousse les délais de fermeture de nos centrales nucléaires déjà hors d'âge, et quasi-annule le plan de transition écologique de Hollande. L’Europe qui accueille les réfugiés du monde et aspire à rester ce havre de paix et de démocratie pour le monde ? Non. Macron a fait voter une loi contre les réfugiés, dont le cœur est directement emprunté aux programmes d’extrême droite. Il s’aligne aussi sur l’Italie néo-fasciste pour décourager les aidants de migrants en Méditerranée. L’Europe de Macron est aussi celle de la Finance ou des grandes entreprises qu’il faut protéger contre les lanceurs d’alerte. Ou celle qui s’accommode d’une privatisation de son rail.

Bref…

Il est facile de comprendre pourquoi Macron cache son jeu et veut attendre quelques semaines à peine avant le scrutin pour se dévoiler. C’est d’ailleurs également une habitude de ne pas laisser le temps aux débats qui comptent. En 2017, son programme présidentiel, par ailleurs flou, n’avait été dévoilé que très tardivement pour éviter … tout débat.

Tertio, le Grand Débat n’est-il pas une arnaque ? 

Le gouvernement a prévenu, publiquement, et dès le début, que cet exercice de « libération » de la parole ne serait pas suivi d’effet s’il ouvrait des pistes contraires au projet macroniste « sur lesquels nous avons été élus », répètent-ils à tort et avec mensonge. D’ailleurs, une fois passée la concession d’une dizaine de milliards d’euros de dépense sociale, pour l’essentiel une anticipation de dépense plutôt qu’une véritable revalorisation), toutes les revendications qui surnagent des sondages, des manifestations, ou des débats, sont balayés d’un revers de main, et la première d’entre elles, le RIC.

Le cabinet publicitaire élyséen avait déjà fortement encadré les questions du Grand Débat. Certaines réponses sont par ailleurs interdites. "Les fiches ont été réalisées en lien avec les ministères compétents et sur la base des questions posées par le Président de la République dans sa lettre" a-t-on avoué du côté du gouvernement.


Quarto, le Grand Débat a-t-il véritablement effacé le reste de l’actualité ? 

Pas vraiment. L’ampleur des violences policières à l’encontre des Gilets Jaunes est au moins aussi efficace à contenir le mouvement que ce Grand Débat. Dans la semaine, le ministre de l’intérieur a eu l’indécence de justifier l’usage des grenades devant une classe de jeunes enfants, filmé pour un divertissement télévisuel. L’exercice de propagande, sans filtre ni contre-point, était indécent. "Dessine-moi un CRS" ? Castaner a joué au Saint-Exupéry de la répression. Le ministre ment en n'évoquant que 10 blessés à la tête - on relève déjà 21 éborgnés.

Quand l’affaire Benalla reprend ses droits, le Grand Débat montre ses limites et la Macronie ses dents. Mardi, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla/Crase est publié. Il couvre bien d’autres sujets que les violences illégales du duo de barbouzes élyséens à l’encontre de manifestants le 1er mai 2018. Les sénateurs/enquêteurs dénoncent le parjure des deux mis en examen, les conflits d’intérêt du chef de la sécurité élyséen, et l’incompétence du trio Alexis Kohler, secrétaire général de la présidence de la République, Patrick Strzoda, directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, et Lionel Lavergne, patron du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), qui dirige la boutique élyséenne. Aux États-Unis, la moitié du cabinet présidentiel aurait été contrainte à la démission avec de pareilles révélations.

Rappelons que Richard Nixon a démissionné en 1974 quand les révélations d’un espionnage illégal du Parti Démocrate et, plus généralement, d’écoutes présidentielles illégales et de mensonges présidentiels avait convaincu le Parlement d’engager une procédure d’ « impeachment ». En France, Macron protège Benalla et Crase ; l’un des barbouzes gérait sa sécurité, l’autre celle du parti présidentiel ; et les deux signaient des contrats de gardiennage pour deux oligarques russes en parallèle. Et quand ces faits sont confirmés au grand jour par des sénateurs, l’Elysée couine qu’il s’agit d’une violation de la sacro-sainte séparation des pouvoirs.

La République ne repose pas sur la séparation des pouvoirs mais sur l’équilibre des pouvoirs.

Visiblement, Jupiter a du mal avec ce concept.

Il serait temps de lui rappeler.







(Billet modifié le 24 février pour modérer le "succès" du Grand Débat).

17 février 2019

De la haine en politique (615ème semaine politique)

 
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La politique meurt-elle de la haine ? Le déferlement de haines de toutes natures dans l'espace public, politique et numérique interroge. Il a des effets néfastes évidents: il bloque la constitution de majorités politiques alternatives, il abime le débat, il divertit de sujets plus graves telle la lutte pour le climat. Il incite à la légalisation de mesures répressives dignes de dictature.

A qui profite le crime ?

Le dévoilement numérique

Avec le mouvement #meToo en 2016/2017, la gente masculine avait fait mine de découvrir l'ampleur du harcèlement, des agressions et des humiliations que les femmes de tous milieux subissent. Plus récemment, il s'est trouvé des voix pour dénoncer l'anonymat sur internet au motif qu'il protégeait les haineux. Puis le cercle médiatique a commencé un autre ménage au sein des siens, et en particulier de la jeune garde trentenaire, après qu'on ait révélé l'identité d'un groupe Facebook de jeunes pousses médiatiques influentes qui sévissaient sur les réseaux sociaux contre les femmes, les homos et même les juifs. Ces haineux s'étaient baptisé "Ligue du Lol"D'autres racailles dans d'autres rédactions et écoles de journalismes sont également (enfin) dénoncées. Tous émargeaient dans l'élite médiatico-numérique.

Mais ce n'est pas tout. La perspective d'une légalisation de la PMA réactive les réseaux ultra-religieux. Ailleurs, les actes antisémites se multiplient, +74% en 2018, jusqu'à l'agression verbale de l'éditocrate d'extrême droite Alain Finkelkraut samedi 16 février en marge d'une manifestation des Gilets Jaunes. Les agressions homophobes ont également augmenté de 15% depuis novembre. Les violences policières atteignent des niveaux gravissimes: depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, on dénombre 193 blessures à la tête, 20 éborgnés et 5 mains arrachées, pour 442 actes au total. A cela, un nombre croissant de macronistes répondent que cette ultra-violence n'est pas si extrême, que les manifestants, mêmes les victimes innocentes et collatérales, l'ont bien cherché. La loi anti-casseurs adoptée il y a 10 jours, qui permettra à la police, sans contrôle judiciaire, d'interdire des manifestants, est l'un des aboutissements de cette dérive totalitaire.

Enfin, les militants politiques sont souvent devenus des trolls haineux qui ne cherchent plus à comprendre ni débattre.

Comment en est-on arrivé là ?

Depuis l’hystérisation du débat politique à l'aube des années 2000, la question se pose. La parenthèse Hollande avait débuté sous un calme relatif, grâce au licenciement consensuel mais sec d'un prédécesseur qui avait bâti son ADN politique sur le clivage systématique et la triangulation permanente. Nicolas Sarkozy raillait les pauvres, les Roms, les étrangers, "l'homme africain pas entré dans l'Histoire", les "racailles" en tous genres sauf évidemment celles qui travaillaient pour son compte et les financements de ses campagnes (lire à ce propos l'excellente enquête de Mediapart sur la Libye et les curieuses accointances Kadhafi/Sarkozy), dans l'espoir de chiper l'électorat de Marine Le Pen. A force de détruire les digues éthiques et républicaines, il a au contraire ouvert un boulevard à l'extrême droite. Quand la Firme (*) fut dissoute, la droite d'opposition ne fut pas plus calme.

Avec Hollande, ce  fut à peine différent. Il a souffert des outrances d'une droite furibarde qui contestait la légitimité de son élection, allant jusqu'à faire manifester des enfants contre le mariage homosexuel et "la fin de la civilisation" (sic!). Mais à gauche, Hollande a pêché par ses silences. Son ambiguïté politique, prémisse du macronisme inégalitaire, est devenue une trahison de premier ordre pour son flanc gauche, et un échec pour son camp. La politique est restée haineuse sous Hollande. D'un quinquennat à l'autre, les ravages des clivages, mais aussi le climat international, les centaines de morts du terrorisme islamiste sur le sol français ont entretenu un climat de violence. De l’exécution d'enfants juifs à l'école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012 par Mohamed Merah aux cris "#JeSuisCharlie" après que la rédaction du journal satirique ait été décimée, de la boucherie du Bataclan au camion de Nice, le terrorisme n'a pas rassemblé contre lui: il a au contraire divisé, aliéné, et renvoyé les uns et les autres dans leur certitudes et leurs haines.

L'antisémitisme est ainsi sorti du bois plus fortement que jamais: on tue, on blesse, on agresse des hommes, des femmes, des enfants parce qu'ils sont juifs dans cette France du 21ème siècle. Et ces crimes et délits antisémites ne suscitent plus la même indignation républicaine qu'il y a 20 ans. Quinze partis de tous bord ont crié cette semaine, avec tribune et appel à manifester. Mais la lutte contre l'antisémitisme est doublement polluée, d'une part par son instrumentalisation, avec une indécence rare, pour fustiger l'islam, et d'autre part par les amalgames abrutis de quelques-uns qui s'indignent (à juste titre) de l'oppression de la Palestine par Israël mais la mélange avec une stigmatisation antisémite qui n'avoue pas son nom (NDR: au passage, rappelons que Macron lui-même s'est égaré dans l'amalgame, dès juillet 2017: antisémitisme et antisionisme sont deux choses bien différentes, il n'y a que les antisémites et les sionistes pour ne pas le voir).

La haine contre le mépris

La politique est toujours haineuse sous Macron, à cause des frustrations qu'il a provoquées.   Le candidat-sourire avait tenté de dépasser ce climat, de réconcilier tout le monde en s'affichant a-politique et rassembleur. Macron a ainsi "absorbé" quelques hollandistes déboussolés, les socio-libéraux du PS et la quasi-totalité du centre droit, avant de glisser fermement sur les rivages de droite voire de la droite extrême. Son slogan "ni de droite ni de gauche" n'était ... qu'un slogan. Le mépris présidentiel et la violence inégalitaire de sa politique a généré frustrations puis haines: le jeune monarque s'est élire sur un hold-up - le chantage au Front national, et l'unification du bloc bourgeois,  mais applique un programme qu'il n'avait pris la peine de détailler lors de la campagne. Macron endosse avec une telle aisance le costume de président des riches qu'il en subit les foudres.

La haine nait du mépris de classe de cette France d'en haut pour le reste du pays. Jusqu'au coup d'arrêt des Gilets Jaunes, incarné par un lâchage de 10 milliards d'euros de revalorisation partielle du pouvoir d'achat, le quinquennat Macron a méprisé les "fainéants", les "réfractaires", "ceux qui ne sont rien": il a affaibli les droits des travailleurs (Ordonnances Travail), supprimé 200 000 postes de représentants des salariés (idem), accru la répression légalisée sans contrôle de la justice (état d'urgence, loi anti-casseurs), réprimé les réfugiés (loi Asile), gavé les ultra-riches (suppression de l'ISF, flat tax, exit-tax), réduit ou gelé les prestations sociales (APL, etc), abimé la planète en gelant ou reniant la quasi-totalité des engagements pro-climat du quinquennat précédent, décidé la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, fragilisé la SNCF en supprimant le statut des cheminots, puis les petites lignes, pour ouvrir le rail à la concurrence. Last but not least, Emmanuel Macron a soutenu et abrité une barbouzerie (in)digne: comme Sarko avant lui, il a son émissaire des basses œuvres. Alexandre Benalla, ex-responsable de la sécurité personnelle du couple Macron, a conclu des contrats de sécurité avec deux oligarques russes alors qu'il travaillait encore à l'Elysée. Il échappe toujours à la justice. On attend désormais de savoir si et comment il a contribué au financement de la campagne de Macron.

Bref. Le président des ultra-riches est haï. Macron est désormais haï, pas encore au point de Nicolas Sarkozy, mais la haine est malheureusement intense. Et ses proches, Griveaux, Schiappa et Castaner en tête, l'alimentent à coup de déclarations outrancières.

Les diversions macronistes

Macron sait qu'il lui faut éviter d'agréger les oppositions contre lui. En conséquence, il agrège la droite pour mieux "corneriser" ce qu'il reste de l'ex-UMP. L'adoption de la loi anti-casseurs proposée par la droite furibarde et l'un de ses porte-paroles les plus extrêmistes - le filloniste Bruno Retailleau, n'est rien d'autres que cela. La remontée de Macron dans les sondages se fait d'ailleurs à droite. La nomination d'Alain Juppé au Conseil Constitutionnel est une autre de ces manoeuvres, à la fois politique et monarchique. Politique, elle signe le ralliement du camp Juppé à la Macronie. Monarchique, cette nomination l'est assurément: le choix est porté par Richard Ferrand, zélé obligé de Jupiter dont chacun a compris qu'il était derrière ce "coup de maître". La France serait la république américaine qu'Alain Juppé aurait été questionné par des parlementaires avec une attention et une précision qu'il n'aurait sans doute pas supportées. Son passé d'ancien condamné pour emploi fictif l'aurait sans doute d'ailleurs disqualifié. Mais nous sommes en France et non pas en Amérique.


Pendant la crise, le gouvernement travaille pour déminer. Le grand débat finit par lasser, mais ministres et autres macronistes essayent d'occuper l'agenda médiatique avec autre chose. Quatre-vingt députés réclament le retour de la taxe carbone, mais en soignant les ménages les plus pauvres. La démarche est opportuniste, le 15 février, quelques milliers de jeunes viennent protester pour le climat et contre l'inaction gouvernementale. Le mouvement vient du Nord de l'Europe. En Belgique, ils étaient 15 000. Depuis l'automne dernier, la jeune Greta Thunberg a gagné sa notoriété en accusant publiquement les gouvernements du monde d'inaction et de crimes contre la planète. En France, une pétition sur cette "affaire du Siècle" rassemble plus de deux millions de signataires. Les 4 ONG qui la portent se sont vues opposées une fin de non-recevoir par les services de François de Rugy. Comme sur l'injustice sociale et fiscale, le gouvernement botte en touche: il répondra "dans les délais impartis" (sic!).

Autre diversion, les aides sociales. Lors de l'un de ces exercices de propagande gouvernementale, Édouard Philippe réclame des contreparties aux aides sociales.
"Moi, ma conviction personnelle c'est que compte tenu de l'importance de nos mécanismes de solidarité, compte tenu de nos finances publiques, compte tenu de la situation d'un pays qui est en croissance mais qui reste avec un taux de chômage élevé, il faut qu'on s'interroge sur ces contreparties, il faut que l'on regarde ce qu'on peut réfléchir avec nos concitoyens comme contrepartie au versement obligatoire" Édouard Philippe, 15 février 2019
Posons la question, en majuscules: QUELLES SONT LES CONTREPARTIES D'INVESTISSEMENT DANS L’ÉCONOMIE EXIGÉES EN ÉCHANGE DE LA SUPPRESSION DE L'ISF ET DE L'INSTAURATION DE LA FLAT TAX ?

Elles n'existent pas. Il n'y en a pas. Le gouvernement a "rendu" quelque 5 milliards d'impôts aux 0,1% des foyers les plus riches de France, "comme ça".

Sans rien exiger en échange.

Troisième diversion encore, le plan Santé soudainement remis dans l'agenda médiatique. En Conseil des Ministres, la ministre de la Santé présente son plan "Ma Santé 2022", dévoilé en septembre dernier: 54 mesures ! Le plan Santé est assez exemplaire... de la méthode Macron pour éteindre l'opposition: il affiche de belles ambitions, il cache son agenda réel,  il justifie une réduction des moyens.

Sur le papier, il faudrait applaudir: "500 à 600 hôpitaux de proximité verront le jour à l’horizon 2022."  Vraiment ? Une fois n'est pas coutume, le JDD livre un bilan édifiant de la destruction du dispositif hospitalier français depuis une décennie et l'action sarkozyste désastreuse: -7% d'hôpitaux publics (1 458 sites en 2013, 1 363 en 2017), _4% pour les établissements privés à but non lucratif (680 en 2017 contre 712 sites en 2013). Pire, le nombre des cliniques à but lucratif a été divisé ... par deux en 20 ans (1 369 en 1975, 814 en 1996, 498 en 2016). Faible consolation, les services hospitaliers d’urgence sont stables depuis 20 ans... malgré une explosion du nombre de consultations aux urgences: 10 millions en 1996, plus du double vingt ans plus tard (21 millions): sous-effectif médicaux, inquiétudes des patients, désertification médicale, le diagnostic est clair et partagé.

Que fait Macron ? Il annonce donc la création de "500 à 600 hôpitaux de proximité à l’horizon 2022." Mais "en même temps", le budget public consacré aux hôpitaux publics est réduit de 960 millions euros en 2019. Et encore 1 milliard d'économies promises pour 2020. De qui se moque-t-on ? Mais mais mais... Macron va créer  4 000 postes d'assistants médicaux d’ici à 2022 ! En fait, il s'agit d'aides-soignants, d'infirmiers et de secrétaires médicaux qui auront bénéficié d'une courte formation supplémentaire. Mêmes les syndicats de médecins réclamaient plus, 5 fois plus (sic!), soit 20 000 embauches. Pire, 6 mois après les annonces gouvernementales de septembre, les syndicats de médecins découvrent la grosse ficelle: en échange d'un regroupement des médecin, l'Assurance Maladie demande que le nombre de consultations progresse de 3 à 6 consultations par heure par médecin.

L'arnaque du plan Santé est d'habiller la réductions budgétaire d'une prétendue augmentation des moyens. L'Ordre infirmier ne s'y est pas trompé: les assistants médicaux sont la « fausse bonne idée » du plan Santé, déclarent-ils cette semaine. Le 11 février dernier, ce sont aux médecins libéraux de jeter l'éponge et quitter la table des négociations.

L'espoir des Gilets Jaunes.

Contre les Gilets Jaunes, l'offensive médiatique et numérique est puissante. La presse, aux ordres, publie des sondages à répétitions pour témoigner à la fois d'un essoufflement du mouvement, ce qui est démenti dès le samedi suivant, et de l'impopularité du mouvement: "la majorité des Français souhaitent l'arrêt du mouvement" écrit le JDD le 16 février, s'appuyant à tort sur un sondage dont l'institut précise lui-même que la marge d'erreur du résultat affiché (52%) est de ... 3,1 points.  Silence radio sur cet autre enquête du même IFOP où quatre mesures macronistes récentes sont désavouées par les sondés: Parcoursup (55% de mécontents), le gel du point d'indice des fonctionnaires (63%), la suppression de l'ISF (68%) ou l'abaissement à 80km/h du maximum autorisée sur les routes nationales (71%).

Contre les Gilets Jaunes, les caricatures du mouvement ont été nombreuses, systématiques et précoces. Certes, quelques figures abusivement identifiées comme "leaders" ont alimenté en bêtises et outrances la machine à railleries. Le jeune Maxime Nicolle, RSAiste, s'est fait moqué par son complotisme par les mêmes qui crient au complot russophile contre Macron. Il fallut quelques semaines pour réaliser que Benjamin Cauchy n'est qu'un militant de Debout La France de Nicolas Dupont-Aignan. Et cette semaine, un certain Christophe Chalençon a ainsi été finalement attrapé en caméra cachée par des journalistes italiens en train de délirer sur les forces paramilitaires qui viendront à son secours s'il était tué.

Pourtant, ce mouvement des Gilets Jaunes ne s'est pas construit sur des bouc-émissaires:  aucune catégorie sociale ni communautaire ou religieuse n'a été portée comme bouc-émissaire des malheurs et du mouvement dans les cortèges des Gilets Jaunes: "les Gilets  Jaunes, certes ruraux et périurbains, ne s’opposent pas, pour autant, à  une partie de la population" notait l'éditocrate Thomas Legrand dans sa tribune du 14 février. "Dans leur expression publique du moins,  ils ne ciblent pas les citadins ou les étrangers." Tout a été fait pour caricaturer l'ensemble du mouvement en un groupe de revanchards racistes, homophobes et violents, même sur cette même station France Inter (sic!). Il n'en est rien. Avec une stabilité remarquable, les cortèges restent ultra-majoritairement concentrés sur les mêmes slogans, les mêmes mots d'ordre qui sont justement dans l'exact angle mort des "réponses" scénarisées par l’Élysée dans le grand débat: le pouvoir d'achat et la justice fiscale. "Si des  militants de l’extrême-droite tentent (comme ceux de l’extrême-gauche  d’ailleurs) de coloniser le mouvement" écrit encore Thomas Legrand, "le thème qui surnage, après 14  semaines, celui qui noircit les cahiers de doléance, domine la teneur du  grand débat, c’est l’injustice sociale et fiscale."

Le mouvement des Gilets Jaunes demeure l'une des rares manifestations populaires sans bouc-émissaire. Malgré les dérapages, violents, anecdotiques ou sur-médiatisés, le gouvernement aurait du applaudir et encourager cet œcuménisme sociétal.

Il est sans doute trop tard.

Adversaire macroniste, te sens-tu haineux ?







(*) surnom donné au petit cercle sarkozyste de la campagne victorieuse de 2007.

9 février 2019

Ce que Macron et Benalla ont caché (614ème semaine politique)



Semaine stupéfiante - une crise économique, des manifestants mutilés, une loi liberticide votée par des députés godillots, et des barbouzes élyséens qui en prestation pour un oligarque russe qui cachent d'autres secrets plus graves encore.



Uber-laxisme

Il y a beaucoup à dire, trop à commenter: la facture alimentaire qui bondit en ce début février. à cause de la décevante loi sur l'Alimentation (pour les produits les plus vendus, la hausse est de 4%); la sanction du doyen de la Fac de droit de Montpellier et d'un professeur après les violences qu'ils avaient ordonnées pour déloger des étudiants grévistes; la nouvelle charge de Macron contre l'anonymat tandis que son propre conseille de com' Ismael Emelien transmettait l'été dernier des images sur les violences du 1er mai à des trolls macronistes anonymes pour dévier l'affaire Benalla; ou, plus grave encore, l'économie: après la révélation de cette désynchronisation flagrante entre les dividendes (qui ont cru de 44%) et l'emploi (qui a chuté de 20%) des entreprises du CAC40 depuis 30 ans, ou plus récemment les médiocres résultats du chômage de l'ère Macron, on devrait décrypter l'effondrement des créations nettes d'emplois en 2018, officialisé par l'INSEE: 106.000 créations en 2018, soit 3 fois moins que 2017. On devrait s'interroger sur Ou questionner la dégradation des comptes publics dénoncé par la Cour des Comptes à cause des deux premiers budgets publics votés par les macronistes: les allègements fiscaux pour les ultra-riches (ISF, flat tax, etc), justifiés par les longs coûtent 5 milliards annuels. Pire encore, le basculement du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en allègements de charges coûte 0,9 point de PIB...

Le traitement de faveur des "premiers de cordées" est un échec. Le ruissellement enrichit une minorité d'ultra-riches, les allègements de cotisations et la libéralisation/précarisation du Travail n'a rien produit d'autres qu'un ralentissement de l'emploi et un creusement des déficits à un niveau quasi-sarkozyste.

Uber-président

La France éditocratique s'extasie sur le Grand Débat, cette libre antenne présidentielle qui n'est pas décompté du temps de parole politique, à moins de trois mois des élections européennes. Macron par ci, Macron par là. Macron qui surprend une classe d'école en marge d'un débat avec un micro-troupeau de journalistes sélectionnés (les autres râlent). Macron en bras de chemise, Macron qui distribue le micro, Macron qui "prend les questions par paquet de trois". Macron avec les vieux, Macron avec les jeunes. Macron qui blague, Macron qui sourit, Macron qui réfute, Macron qui donne des leçons.

Macron, Uber-président à plus d'un titre.

Jupiter est de retour. Il n'est jamais aussi vertical dans sa posture que lorsqu'il est au milieu de foules triées où le déséquilibre de la parole est scénarisé et organisée. Chaque débat est l'occasion d'insister sur ce décalage. Jupiter est au-dessus, les autres sont en dessous. Pourtant Macron n'est qu'un élu. C'est lui qui devrait s'agenouiller. C'est lui qui est redevable, lui président qui est l'obligé de ses concitoyens sans qui il ne serait rien.

Avec son Grand Débat, l'uber-président uberise le débat politique. Il veut étouffer la révolte des Gilets Jaunes, il court-circuite ces corps intermédiaires qu'il appelait à la rescousse au creux de l'automne quand la Macronista tremblait chaque samedi devant les Gilets Jaunes.


Uber-Flop

La France éditocratique s'extasie et pourtant... les audiences présidentielles s'effondrent. La tournée macroniste, qui truste jusqu'à 5 ou 6 heures d'antenne à chaque show, peine à convaincre le public: 1,2 million de téléspectateurs avaient regardé le lancement du grand débat national à Grand-Bourgtheroulde (Eure) début janvier; puis 1 million pour le second à Souillac (Lot). On chute à 400 000 pour celui d'Evry-Courcouronnes cette semaine.

Autre flop, plus discret celui-là: le parti présidentiel avait organisé une consultation sur le projet européen en vue du prochain scrutin: alors qu'il revendique plus de 350 000 "membres" et que l'europhilie serait dans son ADN politique, En Marche a péniblement attiré 10 000 internautes en quelques semaines.


Uber-répression

Source: David Dufresne
Depuis deux mois, la police a rétabli ses sinistres voltigeurs motorisés, des "Détachements d'Action rapide" qui sont responsables de bons nombres de violences et blessures graves contre les manifestants.

La loi dite "anti-casseurs" est votée. Une cinquantaine de macronistes préfère "courageusement" s'abstenir. S'abstenir ne sert à rien. Ce texte liberticide, digne d'une autocratie, est un pas de plus vers la "dictature tranquille" : interdiction collective ou individuelle de manifestations sur décision de police, fichage des interdits de manifester. Un seul député macroniste rend son tablier, et quitte le groupe jupitérien.

Dans les rues, le nombre de blessés graves augmente semaine après semaine. Sur les 12 premiers actes des Gilets Jaunes, le bilan officiel s'établit à 7 000 interpellations, 1900 blessés, 1000 condamnations et près de 10 000 tirs de grenades anti-manif. Samedi 9 février, Acte XIII, un manifestant perd sa main sous l'explosion de ces grenades de désencerclement que la France autorise. Le journaliste David Dufresne poursuit son comptage des violences policières, avec 410 signalements, dont 4 mains arrachées, 19 éborgnements et 183 blessures à la tête (en date du 9 février).

"On n'est pas à Caracas" ricane la ministre de la Justice quand l'opposition hurle contre la loi anti-casseur. Mais jusqu'à quand ? 

Cette semaine, le domicile de Manuel Bompard, numéro deux des candidats insoumis aux élections européennes, est perquisitionné par la police. Que cherchaient-ils ? Les cinq policiers ont saisi des fichiers informatiques sans importance, l'affiche de campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon ainsi que sa profession de foi.

Uber-indulgence

On n'est pas à Caracas, mais sans doute déjà dans un régime de voyous. La répression frappe déjà la presse. Lundi en fin de matinée, policiers et procureurs, aux ordres, tentent de perquisitionner le journal Mediapart, qui refuse. La démarche est inouïe.

Depuis quelques jours, l'Elysée panique à nouveau. Mediapart a révélé une nouvelle salve de documents et d'informations sur les barbouzeries élyséennes. La police veut perquisitionner alors qu'aucune plainte n'a été déposée contre le journal.

– Alexandre Benalla à Vincent Crase: « Et on efface tout à chaque fois. T’as effacé tout ce qu’il y avait dans ton téléphone ? » (source: Mediapart)

  1. Mediapart révèle que "l’oligarque russe Iskander Makhmudov a signé un contrat de sécurité avec Mars, la société de Vincent Crase, à une date où ce dernier était encore chargé de la sécurité du parti LREM, tandis qu'Alexandre Benalla travaillait encore à l’Élysée." Cet oligarque est un milliardaire proche de Vladimir Poutine, inquiété par la justice européenne.
  2. En écoutant une dizaine d'enregistrements clandestins de conversations entre Alexandre Benalla et Vincent Crase, on comprend aussi que les deux hommes ont aussi violé leur contrôle judiciaire l'été dernier; qu'ils ont aussi comploté pour (1) supprimer des preuves, (2) déplacer leurs activités de sécurité privée sur une autre entreprise avec un prête-nom.
  3. Ces enregistrements auraient été réalisés au domicile de ... la cheffe du Groupe de Sécurité du Premier Ministre Edouard Philippe. Jeudi 7 février, cette dernière démissionne.
  4. Son compagnon, Chokri Wakrim, faisait partie des 5 personnes embauchées par Vincent Crase pour ces prestations russes. 
  5. Mediapart révèle également que Benalla a menti devant la commission d'enquête sénatoriale: "nos éléments démontrent au contraire qu’Alexandre Benalla est personnellement impliqué dans ce contrat (russe), y compris dans ses montages financiers."
  6. Pendant ces prestations russes, Alexandre Benalla travaillait pour Macron à l'Elysée et Vincent Crase responsable de la sécurité du parti présidentiel.
  7. En Novembre, Crase et Benalla se sont fait embaucher par une nouvelle société de sécurité ouverte au nom d'un jeune garçon de 18 ans. Un prêt-nom, soupçonne Libération.
  8. Après son licenciement, Benalla a pu retrouver ses passeports diplomatiques pour des "missions en Afrique". Il a aussi été gracieusement hébergé par Mohamad Izzat Khatab, un homme d’affaires syrien qui "a également reçu la visite de son ami Chokri Wakrim" selon Libération.
  9. La police a tenté de perquisitionner Mediapart trois jours après la publication des enregistrements. Elle n'a à ce jour toujours pas retrouvé le coffre-fort de Benalla mystérieusement disparu l'été dernier de son domicile privé.
"Truc de dingue, le “patron”hier soir il m’envoie un message, il me dit : “Tu vas les bouffer. T’es plus fort qu’eux, c’est pour ça que je t’avais auprès de moi."
Alexandre Benalla à Vincent Crase (source Mediapart).


"Il faut avoir l'esprit de mesure et de l'indulgence, y compris à l'égard de ceux qui ont commis des fautes. Alexandre Benalla a fait des fautes. Est-ce qu'il mérite d'être traité comme le plus grand criminel en liberté ? Je ne suis pas sûr." Emmanuel Macron, 6 novembre 2018

D'où vient cette indulgence, ce deux-poids, deux-mesures qui ne cesse de choquer ? Pourquoi Emmanuel Macron est-il à ce point indulgent avec son ancien chef de sécurité alors qu'il lâche une répression inouïe, à la haureur de sa trouille, contre les Gilets Jaunes, Mediapart et l'opposition ?

Les perroquets macronistes répètent que l'affaire Benalla est une dérive individuelle. Il a été prouvé cette semaine que c'est faux. 






Ami(e) macroniste, comment pouvez-vous avoir une cécité aussi grande?



2 février 2019

613ème semaine: le complot Macron

 

 

Devant des journalistes, Macron livre un faux "Off" complètement "Ouf" et dingue sur ce qu'il révèle d'Emmanuel Macron: complotiste, paranoïaque, arrogant et hors sol. Mais l'Acte XII des Gilets Jaunes rassemble et bouscule. Et fait dériver le parcours si bien tracé du Grand Débat.

Merci les Gilets Jaunes

La "nouvelle politique de Macron" est un concept innovant en Macronista, mais simple à comprendre: il a suffit d'une dizaine de samedis de manifestations, de deux mille blessés et 11 morts, d'un stress au sommet élyséen au point de voir le jeune monarque craquer 10 milliards d'euros de concessions sociales mi-décembre. Et voici le résultat.


Elle est pas belle, la vie ? Grâce aux Gilets Jaunes, l'avenir est plus rose. Mêmes les réformes macronistes ont déraillées ou ont été suspendues. Macron réfléchit d'ailleurs à organiser un référer pour sortir de son impasse politique. Samedi 2 février, ils sont encore là un peu partout en France, et cette fois-ci surtout à Paris malgré les hélicoptères en position géostationnaires au-dessus des manifestants, les milliers de policiers, les barrages filtrants.

Si Macron avait écouté les Foulards Rouges, ce groupe de fidèles inquiets qui manifestèrent dimanche 28 janvier, la France mangerait encore du foin, pendant que la première Dame Brigitte dévoilait à quelques journalistes triés la nouvelle décoration "beige" des salons du Palais. Le timing est parfait pour cette Marie-Antoinette de la monarchie macroniste. Puis Macron put organiser un débat filmer, en bras de chemise.

Rassuré par l'occupation médiatique de son Grand Débat, Emmanuel Macron s'est aussi autorisé un voyage, une visite chez un autocrate, le président à vie. Avec Brigitte Macron, transformée en "femme-sandwich" pour la promotion du luxe français dans des pays où le salaire mensuel moyen atteint à peine le prix de ses lacets, il flâne dans le temple d'Abou Simbel. Et le voici qu'il se livre en "Off", d'abord à trois éditocrates, puis à la troupe entière  journalistes et éditocrates - agrégée pour ce voyage jupitérien. Macron parlerait-il de diplomatie ? A peine, tout le monde l'attend ailleurs. Il se lâche sur les Gilets Jaunes, les Français et la Fraaaance.


Le mépris

Comme d'habitude, Macron n'est jamais avare de déclarations méprisantes sur ce "peuple-qui-l'a-élu" que lorsqu'il s'en éloigne géographiquement: "Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu'un ministre ou un député !" s'exclame-t-il. Son argument est l'exact inverse de ce qu'il a promis dans le cadre du Grand "Débat": "Si on veut rebâtir les choses dans notre société, on doit accepter qu'il y ait une hiérarchie des paroles. Je ne crois pas du tout à l'horizontalité là-dessus. L'horizontalité d'un débat, c'est très bien. Mais il faut se poser la question « D'où tu parles ? Quelle est ta légitimité ? » Celui qui est maire, celui qui est député, celui qui est ministre a une légitimité ou une responsabilité. Le citoyen lambda n'a pas la même. Il ne représente que lui-même." En annonçant le Grand Débat, le monarque avait au contraire fait mine d'ouverture. Bien sûr, l'affaire avait été encadrée dans 4 quatre questions pour l'essentiel biaisées par la vision conservatrice, élitiste et libérale macroniste. Après douze semaines de Gilets Jaunes, la motivation des sondés, à une écrasante majorité, à davantage de justice fiscale n'a pas changé.


Le télévangéliste

Mais Macron avait au moins fait semblant de vouloir écouter et prendre en compte: "vos propositions" écrivait-il dans sa Lettre, "permettront donc de bâtir un nouveau contrat pour la Nation, de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement, mais aussi les positions de la France au niveau européen et international." Quelques semaines plus tard, patatras, le voile se lève. Le 18 janvier dernier devant des maires, Macron avait déjà tenu un propos similaire, en tentant de hiérarchiser les paroles, mais sur le terrain de la légitimité de l'expert dans son domaine. Cette fois-ci, il en remet une couche, plus méprisante: Macron lui-même confesse son mépris pour ces débats "horizontaux". Quelle fascinante autodestruction...

Face aux journalistes, Macron livre son constat, il évoque le "besoin de commandement", d' "âme des peuples", de "force organique".

Il fait des efforts en formules grandiloquentes pour masquer son projet, l'institution d'un régime au service des ultra-riches: affaiblissement des salariés, surtout les plus "protégés" (SNCF, fonctionnaires); mise sous tutelle des collectivités locales (via la suppression de la taxe d'habitation); réduction des impôts pour les 0,1% d'ultra-riches (flat tax, ISF, etc); fusion des régimes de retraites pour en réduire le coût; gel des prestations sociales et sanctions des chômeurs; ordonnances travail rendre les travailleurs plus dociles.

Bref.

Le complotisme

Les propos ne sont pas filmés, mais largement relayés. Ce faux "Off" est surtout "Ouf", complètement dingue de ce qu'il révèle d'Emmanuel Macron: complotiste, paranoïaque, arrogant et hors sol. La démarche surprend pour qui pensait Macron plus habile. Cet exercice a tout de l'autodestruction. Alors que son Grand Débat occupait momentanément le devant de la scène éditocratique, voici que Jupiter alimente en bois de chauffe la machine à commentaires avec des propos délirants.

Source: JDD
"Drouet, c'est un produit médiatique, un produit des réseaux sociaux" s'exclame-t-il devant ce cercle privilégié. Et Macron, de quoi est-il le produit ? Une campagne grassement financée par un noyau d'un millier de riches donateurs, l'appui de bons publicitaires, le désistement du président sortant et un référendum anti-Le Pen pour s'autoriser ensuite à appliquer un programme pour ultra-riches que seule la révolte des Gilets Jaunes réussit à faire dérailler. De quoi Sarkozy est-il le nom, se demandait Alain Badiou. De quoi Emmanuel est-il le produit ?

Plus grave, plus surprenant, Macron dérive en plein complotisme: " L'envers du décor de cette crise a été très peu montré ". On dirait du Maxime Nicolle, non ? Ce dernier, l'une des figures apparentes du mouvement des Gilets Jaunes, est régulièrement décrié à cause de certains propos complotistes ou maladroits. Les éditocrates les plus influents le clouent régulièrement au pilori, trop heureux de pouvoir railler ce prolétaire mal éduqué selon eux. Mais s'indignent-ils des propos délirants du jeune monarque quand ce dernier dénonce les "influences extérieures" et "étrangères" du mouvement des Gilets Jaunes ? "Les différentes strates de Gilets jaunes, la déconstruction de ce qu'est le mouvement, de ses influences, la déconstruction de ses influences extérieures, ça, on l'a très peu entendu." Et il enfonce le clou : "dans l'affaire Benalla comme Gilets jaunes, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet." D'où sort-il ces chiffres ? Comment justifie-t-il ses propos ? Emmauel Macron s'appuie-t-il à nouveau sur des analyses tirées du fichage des opposants comme celui révélé l'été dernier ?

Grâce aux Gilets Jaunes, Macron se révèle un peu plus.

L'autoritarisme

Le délire complotiste se poursuit ensuite contre Christophe Dettinger: "Le boxeur, la vidéo qu'il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d'extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n'a pas les mots d'un Gitan. Il n'a pas les mots d'un boxeur gitan." Pourquoi être surpris qu'un homme qui va se rendre à la police pour une mise en examen certaine soit conseillé par son avocat ?

"Il n'a pas les mots d'un Gitan"

Du complotisme à l'autoritarisme, il n'y a qu'un pas. C'est Macron lui-même qui le dit. Chaque journée de manifestations des Gilets Jaunes a été émaillée de violences, souvent ultra-médiatisée, images de magasins cassés, de manifestants masqués qui lancent des projectiles sur les forces de l'ordre, Arc de Triomphe dégradé, etc. Inquiet des accusations d'incompétence, le gouvernement a sort le grand jeu, un fichier pour recenser les Gilets Jaunes, puis une "loi anti-casseurs". Sarko en son temps avait fait de même - jusqu'à interdire les cagoules, mais il n'avait osé dans ces dérives liberticides.

Car en effet, le projet de loi préparé par le gouvernement et défendu par Christophe Castaner est une loi qui permet la dictature, c'est-à-dire l'emprisonnement et l'interdiction de manifester pendant 3 ans, sans preuve ni contrôle judiciaire, sur simple décision de police, d'une personne ou d'un groupe de personnes, sur la base de ses intentions supposées ou de son appartenance à un groupe jugé "dangereux" pour l'Etat. Le projet adopté en première lecture au Sénat autorise ainsi les préfets de police:
  • à interdire des manifestations déclarées six heures avant, "si les circonstances font craindre des troubles d’une particulière gravité à l’ordre public"
  • à interdire "de prendre part à une manifestation déclarée ou dont il a connaissance à toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public", cette interdiction pouvant durer... 3 ans (sic!);
  • à ficher les personnes ainsi interdites de manifestation;
La rapporteuse LREM du texte anti-casseurs
La loi interdit également de "dissimuler volontairement, totalement ou partiellement, son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public".

A l'Assemblée, certains députés macronistes, se souvenant peut être de leur passé humaniste et républicain, toussent et protestent. Certains, tels Aurélien Taché, annoncent qu'ils ne voteront pas le texte.

Après le Code de la Honte qui ne ciblait que les réfugiés et migrants (allongement des délais d'incarcération, réduction des délais de dépôts de dossier d'asile, emprisonnement des enfants, jugements par visio-conférences), la légalisation de l'état d'urgence dans le droit commun (instauration de périmètres de protection de l’état d’urgence pour sécuriser des lieux ou des évènements; fermeture administrative de lieux de culte; assignation à résidence sans preuve ni juge), cette loi parachève un dispositif sécuritaire déjà puissant qui permet le passage en autocratie voire en dictature sur un simple claquement de doigt présidentiel. Rappelons aussi que Macron a insisté pour l'éventuelle réforme constitutionnelle ne retire pas au président de la République le droit de nomination du Parquet.
"Par hygiène démocratique du statut de l’information, (...) on doit aller vers une levée progressive de toute forme d'anonymat"  Emmanuel Macron, 18 janvier 2019
"Le complotisme nourrit l'autoritarisme." Emmanuel Macron, 31 janvier 2019
L'attaque présidentielle vise ainsi les réseaux sociaux, ces réseaux sociaux pour lesquels il souhaite la levée de tout anonymat: "les quotidiens, quels qu'ils soient, ne font plus l'actualité. Ils suivent les chaînes d'information en continu qui, de plus en plus, suivent les réseaux sociaux"... Les réseaux sociaux sont une irruption désagréable, un dérapage inacceptable, un artefact dans cette réécriture nationale. Ces Gilets Jaunes qui s'échauffent sur Facebook, en une multitude de groupes et de sous-groupes si pénibles à surveiller agacent Jupiter, ils n'ont rien à faire dans la startup nation.

Grâce aux Gilets Jaunes, Macron révèle un peu plus ce qu'il est.

Les prétoriens

Ce n'est pas la première fois que l'autocratisme macroniste se dévoile. Le projet de constituer une garde présidentielle qui échappe au contrôle des ministère de l'intérieur ou de la Défense, directement placée sous l'autorité du monarque, a été retardée par l'éclatement de l'affaire Benalla en juillet. Cette semaine d'ailleurs, Mediapart publie quelques enregistrements audio de conversations entre Vincent Crase et Alexandre Benalla qui prouvent la proximité des deux barbouzes avec Emmanuel Macron.

Mediapart révèle aussi les accointances russes du duo Crase/Benalla, entamées quand ils officiaient à l'Elysée. Virés de l'Elysée après la révélation de leurs méfaits en juillet 2018, ils ont constitué une société avec un prête-nom, Benalla s'est servi de passeports diplomatiques rendus par l'Etat pour oeuvrer en Afrique. L'objet de la prestation pour un oligarque russe"la protection des biens immobiliers en France de l'homme d'affaires, et de sa famille à Monaco".

La vie est belle, non ?

L'amalgame

Comme souvent en Macronie, on mélange tout, on noie la véritable cible des attaques dans un torrent de boue. Il faut discréditer, vite et puissamément. Les violences policières, richement documentées semaine après semaine, sont justifiées par la pire des excuses amorales et a-démocratiques: "les manifestants l'ont bien cherché", autre version du fameux "oeil pour oeil, dent pour dent", par le ministre Castaner lui-même.

 Cette forme de Blitzkrieg est habituelle, elle vise à taire le débat: assimiler Mélenchon à Le Pen, les Insoumis à l'extrême droite, les Gilets Jaunes à "50 000 ultra-violents", les chômeurs à des "fainéants", etc ... la tactique de l'amalgame grossier, aux antipodes d'une pensée présidentielle prétendument "complexe"

 Contre l'anonymat, on invoque les "les torrents de haine que déversent en ligne des auteurs protégés par un anonymat devenu problématique", et notamment plus récemment, les tombereaux d'insultes homophobes et racistes dont a été victime le chanteur Bilal Hassani, pour mieux justifier un pas de plus vers la répression des libertés publiques. Harceleurs et opposants gênants, l'amalgame est facile. 

Les éditocrates

Emmanuel Macron sombre ainsi: mépris, complotisme, autoritarisme et amalgame. 

Mais il livre une juste critique des médias sur un point au moins: les médias ont sombré dans le traitement par l'opinion, et non celui des faits. Les éditocrates ont gagné. Pour meubler des interminables tranches d'information, les chaînes gavent leurs audiences de commentaires, une caste d'éditocrates donne son avis éclairé chaque matin, chaque soir sur les principales radios et télévisions. Sociologiquement bourgeoise, politiquement libérale, cette caste construit un story-telling partiel et partial de la réalité. Une histoire qui promeut la libre concurrence entre les puissants et les fragiles, le marché libre et l'efficacité du privée. Une histoire qui fustige le "pognon de dingue" que coûte la solidarité nationale.

Ces éditocrates sont pris en cibles par les Gilets Jaunes et bien plus largement. Ils se nomment Jean-Michel Aphatie, Christophe Barbier, Alba Ventura, Bernard-Henri Lévy, Alain Duhamel, Laurent Joffrin, Nicolas Baverez, Ivan Rioufol, Philippe Bailly, Roland Cayrol, Nicolas Domenach, Elisabeth Levy. Ils ont l'accès facile aux médias dominants. Ils ont excusé l'affaire Benalla, fustiger les Gilets Jaunes dès les premières heures, reconnu tardivement les violences policières, applaudi aux réductions et gels des prestations sociales, justifié la loi Asile et Immigration.

Ils ne sont pas journalistes, ils commentent l'actualité comme tout un chacun mais ils ont l'avantage fiscal et moral de pouvoir brandir leur carte de presse. A force de donner leur opinion tout en se prétendant journalistes, ils ont contaminé le débat, et la presse. Leur discrédit populaire rejaillit sur l'ensemble des médias.

Les éditocrates sont détestables quand ils se prétendent journalistes.


Ami macroniste, ne change rien.