2 février 2019

613ème semaine: le complot Macron

 

 

Devant des journalistes, Macron livre un faux "Off" complètement "Ouf" et dingue sur ce qu'il révèle d'Emmanuel Macron: complotiste, paranoïaque, arrogant et hors sol. Mais l'Acte XII des Gilets Jaunes rassemble et bouscule. Et fait dériver le parcours si bien tracé du Grand Débat.

Merci les Gilets Jaunes

La "nouvelle politique de Macron" est un concept innovant en Macronista, mais simple à comprendre: il a suffit d'une dizaine de samedis de manifestations, de deux mille blessés et 11 morts, d'un stress au sommet élyséen au point de voir le jeune monarque craquer 10 milliards d'euros de concessions sociales mi-décembre. Et voici le résultat.


Elle est pas belle, la vie ? Grâce aux Gilets Jaunes, l'avenir est plus rose. Mêmes les réformes macronistes ont déraillées ou ont été suspendues. Macron réfléchit d'ailleurs à organiser un référer pour sortir de son impasse politique. Samedi 2 février, ils sont encore là un peu partout en France, et cette fois-ci surtout à Paris malgré les hélicoptères en position géostationnaires au-dessus des manifestants, les milliers de policiers, les barrages filtrants.

Si Macron avait écouté les Foulards Rouges, ce groupe de fidèles inquiets qui manifestèrent dimanche 28 janvier, la France mangerait encore du foin, pendant que la première Dame Brigitte dévoilait à quelques journalistes triés la nouvelle décoration "beige" des salons du Palais. Le timing est parfait pour cette Marie-Antoinette de la monarchie macroniste. Puis Macron put organiser un débat filmer, en bras de chemise.

Rassuré par l'occupation médiatique de son Grand Débat, Emmanuel Macron s'est aussi autorisé un voyage, une visite chez un autocrate, le président à vie. Avec Brigitte Macron, transformée en "femme-sandwich" pour la promotion du luxe français dans des pays où le salaire mensuel moyen atteint à peine le prix de ses lacets, il flâne dans le temple d'Abou Simbel. Et le voici qu'il se livre en "Off", d'abord à trois éditocrates, puis à la troupe entière  journalistes et éditocrates - agrégée pour ce voyage jupitérien. Macron parlerait-il de diplomatie ? A peine, tout le monde l'attend ailleurs. Il se lâche sur les Gilets Jaunes, les Français et la Fraaaance.


Le mépris

Comme d'habitude, Macron n'est jamais avare de déclarations méprisantes sur ce "peuple-qui-l'a-élu" que lorsqu'il s'en éloigne géographiquement: "Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu'un ministre ou un député !" s'exclame-t-il. Son argument est l'exact inverse de ce qu'il a promis dans le cadre du Grand "Débat": "Si on veut rebâtir les choses dans notre société, on doit accepter qu'il y ait une hiérarchie des paroles. Je ne crois pas du tout à l'horizontalité là-dessus. L'horizontalité d'un débat, c'est très bien. Mais il faut se poser la question « D'où tu parles ? Quelle est ta légitimité ? » Celui qui est maire, celui qui est député, celui qui est ministre a une légitimité ou une responsabilité. Le citoyen lambda n'a pas la même. Il ne représente que lui-même." En annonçant le Grand Débat, le monarque avait au contraire fait mine d'ouverture. Bien sûr, l'affaire avait été encadrée dans 4 quatre questions pour l'essentiel biaisées par la vision conservatrice, élitiste et libérale macroniste. Après douze semaines de Gilets Jaunes, la motivation des sondés, à une écrasante majorité, à davantage de justice fiscale n'a pas changé.


Le télévangéliste

Mais Macron avait au moins fait semblant de vouloir écouter et prendre en compte: "vos propositions" écrivait-il dans sa Lettre, "permettront donc de bâtir un nouveau contrat pour la Nation, de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement, mais aussi les positions de la France au niveau européen et international." Quelques semaines plus tard, patatras, le voile se lève. Le 18 janvier dernier devant des maires, Macron avait déjà tenu un propos similaire, en tentant de hiérarchiser les paroles, mais sur le terrain de la légitimité de l'expert dans son domaine. Cette fois-ci, il en remet une couche, plus méprisante: Macron lui-même confesse son mépris pour ces débats "horizontaux". Quelle fascinante autodestruction...

Face aux journalistes, Macron livre son constat, il évoque le "besoin de commandement", d' "âme des peuples", de "force organique".

Il fait des efforts en formules grandiloquentes pour masquer son projet, l'institution d'un régime au service des ultra-riches: affaiblissement des salariés, surtout les plus "protégés" (SNCF, fonctionnaires); mise sous tutelle des collectivités locales (via la suppression de la taxe d'habitation); réduction des impôts pour les 0,1% d'ultra-riches (flat tax, ISF, etc); fusion des régimes de retraites pour en réduire le coût; gel des prestations sociales et sanctions des chômeurs; ordonnances travail rendre les travailleurs plus dociles.

Bref.

Le complotisme

Les propos ne sont pas filmés, mais largement relayés. Ce faux "Off" est surtout "Ouf", complètement dingue de ce qu'il révèle d'Emmanuel Macron: complotiste, paranoïaque, arrogant et hors sol. La démarche surprend pour qui pensait Macron plus habile. Cet exercice a tout de l'autodestruction. Alors que son Grand Débat occupait momentanément le devant de la scène éditocratique, voici que Jupiter alimente en bois de chauffe la machine à commentaires avec des propos délirants.

Source: JDD
"Drouet, c'est un produit médiatique, un produit des réseaux sociaux" s'exclame-t-il devant ce cercle privilégié. Et Macron, de quoi est-il le produit ? Une campagne grassement financée par un noyau d'un millier de riches donateurs, l'appui de bons publicitaires, le désistement du président sortant et un référendum anti-Le Pen pour s'autoriser ensuite à appliquer un programme pour ultra-riches que seule la révolte des Gilets Jaunes réussit à faire dérailler. De quoi Sarkozy est-il le nom, se demandait Alain Badiou. De quoi Emmanuel est-il le produit ?

Plus grave, plus surprenant, Macron dérive en plein complotisme: " L'envers du décor de cette crise a été très peu montré ". On dirait du Maxime Nicolle, non ? Ce dernier, l'une des figures apparentes du mouvement des Gilets Jaunes, est régulièrement décrié à cause de certains propos complotistes ou maladroits. Les éditocrates les plus influents le clouent régulièrement au pilori, trop heureux de pouvoir railler ce prolétaire mal éduqué selon eux. Mais s'indignent-ils des propos délirants du jeune monarque quand ce dernier dénonce les "influences extérieures" et "étrangères" du mouvement des Gilets Jaunes ? "Les différentes strates de Gilets jaunes, la déconstruction de ce qu'est le mouvement, de ses influences, la déconstruction de ses influences extérieures, ça, on l'a très peu entendu." Et il enfonce le clou : "dans l'affaire Benalla comme Gilets jaunes, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet." D'où sort-il ces chiffres ? Comment justifie-t-il ses propos ? Emmauel Macron s'appuie-t-il à nouveau sur des analyses tirées du fichage des opposants comme celui révélé l'été dernier ?

Grâce aux Gilets Jaunes, Macron se révèle un peu plus.

L'autoritarisme

Le délire complotiste se poursuit ensuite contre Christophe Dettinger: "Le boxeur, la vidéo qu'il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d'extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n'a pas les mots d'un Gitan. Il n'a pas les mots d'un boxeur gitan." Pourquoi être surpris qu'un homme qui va se rendre à la police pour une mise en examen certaine soit conseillé par son avocat ?

"Il n'a pas les mots d'un Gitan"

Du complotisme à l'autoritarisme, il n'y a qu'un pas. C'est Macron lui-même qui le dit. Chaque journée de manifestations des Gilets Jaunes a été émaillée de violences, souvent ultra-médiatisée, images de magasins cassés, de manifestants masqués qui lancent des projectiles sur les forces de l'ordre, Arc de Triomphe dégradé, etc. Inquiet des accusations d'incompétence, le gouvernement a sort le grand jeu, un fichier pour recenser les Gilets Jaunes, puis une "loi anti-casseurs". Sarko en son temps avait fait de même - jusqu'à interdire les cagoules, mais il n'avait osé dans ces dérives liberticides.

Car en effet, le projet de loi préparé par le gouvernement et défendu par Christophe Castaner est une loi qui permet la dictature, c'est-à-dire l'emprisonnement et l'interdiction de manifester pendant 3 ans, sans preuve ni contrôle judiciaire, sur simple décision de police, d'une personne ou d'un groupe de personnes, sur la base de ses intentions supposées ou de son appartenance à un groupe jugé "dangereux" pour l'Etat. Le projet adopté en première lecture au Sénat autorise ainsi les préfets de police:
  • à interdire des manifestations déclarées six heures avant, "si les circonstances font craindre des troubles d’une particulière gravité à l’ordre public"
  • à interdire "de prendre part à une manifestation déclarée ou dont il a connaissance à toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public", cette interdiction pouvant durer... 3 ans (sic!);
  • à ficher les personnes ainsi interdites de manifestation;
La rapporteuse LREM du texte anti-casseurs
La loi interdit également de "dissimuler volontairement, totalement ou partiellement, son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public".

A l'Assemblée, certains députés macronistes, se souvenant peut être de leur passé humaniste et républicain, toussent et protestent. Certains, tels Aurélien Taché, annoncent qu'ils ne voteront pas le texte.

Après le Code de la Honte qui ne ciblait que les réfugiés et migrants (allongement des délais d'incarcération, réduction des délais de dépôts de dossier d'asile, emprisonnement des enfants, jugements par visio-conférences), la légalisation de l'état d'urgence dans le droit commun (instauration de périmètres de protection de l’état d’urgence pour sécuriser des lieux ou des évènements; fermeture administrative de lieux de culte; assignation à résidence sans preuve ni juge), cette loi parachève un dispositif sécuritaire déjà puissant qui permet le passage en autocratie voire en dictature sur un simple claquement de doigt présidentiel. Rappelons aussi que Macron a insisté pour l'éventuelle réforme constitutionnelle ne retire pas au président de la République le droit de nomination du Parquet.
"Par hygiène démocratique du statut de l’information, (...) on doit aller vers une levée progressive de toute forme d'anonymat"  Emmanuel Macron, 18 janvier 2019
"Le complotisme nourrit l'autoritarisme." Emmanuel Macron, 31 janvier 2019
L'attaque présidentielle vise ainsi les réseaux sociaux, ces réseaux sociaux pour lesquels il souhaite la levée de tout anonymat: "les quotidiens, quels qu'ils soient, ne font plus l'actualité. Ils suivent les chaînes d'information en continu qui, de plus en plus, suivent les réseaux sociaux"... Les réseaux sociaux sont une irruption désagréable, un dérapage inacceptable, un artefact dans cette réécriture nationale. Ces Gilets Jaunes qui s'échauffent sur Facebook, en une multitude de groupes et de sous-groupes si pénibles à surveiller agacent Jupiter, ils n'ont rien à faire dans la startup nation.

Grâce aux Gilets Jaunes, Macron révèle un peu plus ce qu'il est.

Les prétoriens

Ce n'est pas la première fois que l'autocratisme macroniste se dévoile. Le projet de constituer une garde présidentielle qui échappe au contrôle des ministère de l'intérieur ou de la Défense, directement placée sous l'autorité du monarque, a été retardée par l'éclatement de l'affaire Benalla en juillet. Cette semaine d'ailleurs, Mediapart publie quelques enregistrements audio de conversations entre Vincent Crase et Alexandre Benalla qui prouvent la proximité des deux barbouzes avec Emmanuel Macron.

Mediapart révèle aussi les accointances russes du duo Crase/Benalla, entamées quand ils officiaient à l'Elysée. Virés de l'Elysée après la révélation de leurs méfaits en juillet 2018, ils ont constitué une société avec un prête-nom, Benalla s'est servi de passeports diplomatiques rendus par l'Etat pour oeuvrer en Afrique. L'objet de la prestation pour un oligarque russe"la protection des biens immobiliers en France de l'homme d'affaires, et de sa famille à Monaco".

La vie est belle, non ?

L'amalgame

Comme souvent en Macronie, on mélange tout, on noie la véritable cible des attaques dans un torrent de boue. Il faut discréditer, vite et puissamément. Les violences policières, richement documentées semaine après semaine, sont justifiées par la pire des excuses amorales et a-démocratiques: "les manifestants l'ont bien cherché", autre version du fameux "oeil pour oeil, dent pour dent", par le ministre Castaner lui-même.

 Cette forme de Blitzkrieg est habituelle, elle vise à taire le débat: assimiler Mélenchon à Le Pen, les Insoumis à l'extrême droite, les Gilets Jaunes à "50 000 ultra-violents", les chômeurs à des "fainéants", etc ... la tactique de l'amalgame grossier, aux antipodes d'une pensée présidentielle prétendument "complexe"

 Contre l'anonymat, on invoque les "les torrents de haine que déversent en ligne des auteurs protégés par un anonymat devenu problématique", et notamment plus récemment, les tombereaux d'insultes homophobes et racistes dont a été victime le chanteur Bilal Hassani, pour mieux justifier un pas de plus vers la répression des libertés publiques. Harceleurs et opposants gênants, l'amalgame est facile. 

Les éditocrates

Emmanuel Macron sombre ainsi: mépris, complotisme, autoritarisme et amalgame. 

Mais il livre une juste critique des médias sur un point au moins: les médias ont sombré dans le traitement par l'opinion, et non celui des faits. Les éditocrates ont gagné. Pour meubler des interminables tranches d'information, les chaînes gavent leurs audiences de commentaires, une caste d'éditocrates donne son avis éclairé chaque matin, chaque soir sur les principales radios et télévisions. Sociologiquement bourgeoise, politiquement libérale, cette caste construit un story-telling partiel et partial de la réalité. Une histoire qui promeut la libre concurrence entre les puissants et les fragiles, le marché libre et l'efficacité du privée. Une histoire qui fustige le "pognon de dingue" que coûte la solidarité nationale.

Ces éditocrates sont pris en cibles par les Gilets Jaunes et bien plus largement. Ils se nomment Jean-Michel Aphatie, Christophe Barbier, Alba Ventura, Bernard-Henri Lévy, Alain Duhamel, Laurent Joffrin, Nicolas Baverez, Ivan Rioufol, Philippe Bailly, Roland Cayrol, Nicolas Domenach, Elisabeth Levy. Ils ont l'accès facile aux médias dominants. Ils ont excusé l'affaire Benalla, fustiger les Gilets Jaunes dès les premières heures, reconnu tardivement les violences policières, applaudi aux réductions et gels des prestations sociales, justifié la loi Asile et Immigration.

Ils ne sont pas journalistes, ils commentent l'actualité comme tout un chacun mais ils ont l'avantage fiscal et moral de pouvoir brandir leur carte de presse. A force de donner leur opinion tout en se prétendant journalistes, ils ont contaminé le débat, et la presse. Leur discrédit populaire rejaillit sur l'ensemble des médias.

Les éditocrates sont détestables quand ils se prétendent journalistes.


Ami macroniste, ne change rien.