4 mai 2019

Macron 2017-2019: le malaise démocratique - 625ème semaine politique

 

 

Deux ans que Jupiter est à l’Élysée. Emmanuel Macron n'a pas seulement "baissé les impôts comme jamais depuis 50 ans". Il a surtout abaissé la démocratie en France à niveau inédit depuis la guerre d'Algérie.


Le progressisme de la matraque
Macron n'est pas Pétain mais c'est la seconde fois qu'il rend un hommage, cette fois-ci indirect, en reprenant à compte l'une des révisions historiques de l'ignoble collaborateur de l'occupation nazie. En novembre dernier, le vieux jeune homme s'était égaré dans sa propre "itinérance mémorielle" sur la Grande Guerre. Il avait gâché, contre toute attente et de sa propre initiative, les célébrations officielles en rendant un hommage public au vainqueur de Verdun. Sept mois plus tard, un an après les agressions filmées de son barbouze Alexandre Benalla, Macron use du même révisionnisme que Pétain, du même mensonge que Pétain à propos du 1er mai. En 1941, le collabo avait requalifié le 1er mai en "symbole d’union et d’amitié parce qu’il sera la fête du travail et des travailleurs", en célébration du "moyen le plus noble et le plus digne que nous ayons de devenir maîtres de notre sort."

A 78 ans d'intervalle, le monarque sans peuple énonce la même contre-vérité historique: "le 1er mai est la fête de toutes celles et tous ceux qui aiment le travail, le chérissent, parce qu'ils produisent, parce qu'ils forment, parce qu'ils savent que par le travail nous construisons l'avenir." Macron est une chose politique sans culture, un homme de théâtre pour qui l'auto-mise en scène prime sur le sens des actes et la vérité de l'Histoire.

Macron n'est pas un

dictateur

mais sa police frappe sans discernement, elle assaille des street-medics et des personnes âgées, elle dérape et déborde. Sous les applaudissements twittosphériques des militants macronistes, ces policiers surarmés, protégés d'armure et de casques, équipés de matraques et de grenades qu'ils lancent régulièrement à hauteur de visage, sont motivés par leur hiérarchie qui légitime tout, pardonne tout, et n'enquête sur rien.

La France n'est pas une dictature mais une démocratie affaiblie où l'on assiste chaque samedi ou jour férié au spectacle de ce combat de gladiateurs officiels contre ces "animaux de Black-Blocs" et ces "chiens de Gilets Jaunes". On compte les blessés (des milliers), les bavures (près de 800 signalements ), et les mutilations (près de 300). Les esprits prudes de la Macrionista soulagent leur conscience en regardant "ailleurs" où il y a pire.

Macron n'est pas un dictateur mais son ministre de l'Intérieur interdit à des gens de manifester sur simple soupçon ou fichage sans jugement de Justice. Il ment sur les violences, il encourage l'utilisation d'armes qualifiées de guerre (LBD), il menace à l'avance les participants aux manifestations pour décourager l'exercice d'un droit constitutionnel. Il interdit, sans jugement et sur décision préfectorale, à un journaliste de se rendre sur les lieux des manifestations pendant près de six mois.

Macron n'est pas un dictateur, mais il centralise encore davantage le pouvoir autour de sa personne; comme par exemple quand il choisit personnellement les procureurs (ceux-là même qui ont pouvoir de geler ou d'accélérer les instructions), ou quand il réorganise la sécurité de l'Elysée en en retirant la responsabilité à la police et la gendarmerie, un projet mis en sommeil par l'éviction de Benalla qui en était chargé mais qui a été lancé cette semaine.

Macron n'est pas un dictateur mais il accuse les manifestants les plus pacifiques d'être "complices du pire" et des Black-Blocs. Il amalgame ses critiques en ennemis de l'Etat. Ses trolls, certains qui sont ministres et d'autres député(e)s, qualifient l'opposition d’extrémistes, appellent à sa censure. Le syndicat des commissaires de police, applaudi par des militants macronistes qui osent encore se qualifier de "progressistes", justifie l'interdiction de la presse dans les "périmètres interdits".

"Pire ailleurs"
Christophe Castaner incarne bien la Macronie: l'homme est aussi fidèle qu'incompétent, aussi loyal que prêt à tout. Le 6 mai 2017 quand un Macron rigidifié marchait au pied de la Pyramide du Louvre pour s'adresser au 30,8% qui l'avaient élu, qui aurait pu penser que deux ans plus tard, son ministre de l'intérieur, un ex-socialiste sorti de l'anonymat par le vieux jeune homme, balancerait à la face des télévisions la fable d'une attaque d'hôpital et d'une tentative de destruction de matériel de réanimation? Qui penserait que chaînes d'information, éditocrates et philosophes de salon, militants et nervis relaieraient cette thèse avec gourmandise et sans vérification ? Il n'a pas fallu attendre plus longtemps que quelques heures pour qu'une dizaine de vidéos démontrent la tartufferie: une petite foule de manifestants poussée par des canons à eau et des gaz lacrymogènes passe par une entrée annexe du CROUS qui jouxte l’hôpital, avant se faire interdire l'accès.  Samedi 4 mai, un collectif des 34 gardés à vue de la Pitié Salpêtrière livre sa version des faits, qui confirme les images et contredit les mensonges d’État.

Que faudra-t-il pour que tant d'incompétences et de mensonges à la tête du ministère de l'intérieur ne soient plus protégés ?

Macron n'est pas un dictateur mais les provocations les plus grossières émanent désormais de ministres tels Castaner qui ment effrontément sur une prétendue attaque de vandales contre un hôpital; de députées telle Aurore Bergé qui, aveugle ou borgne, ne voit de blessures graves pendant les manifestations que sur les policiers; de journalistes de salon tel Brice Couturier, salarié de l'audiovisuel public, qui relaie tels quels et sans critique les éléments de langage et videos macronistes bidonnées semaine après semaine; de philosophes de salon qui tels BHL diffament l'opposition à longueur de tweets postés depuis leurs riches demeures; ou de simples trolls anomymes qui vomissent leur haine contre la contestation, ou d'autres, plus calmes, qui détournent le regard des mutilations et des excès de la force policière en pointant vers d'autres cieux car, bien sûr, "il y a pire ailleurs".

La France va peu à peu vers ce "pire".

Deux ans après l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la République, la France est ainsi une démocratie affaiblie où la Macronie bannie peu à peu celles et ceux qui la contestent. "Tout a été fait pour réduire au silence les manifestants." Des chercheurs et universitaires dénoncent ainsi la "dérive autoritaire du gouvernement", la "criminalisation" de l'opposition. Quelque 300 journalistes et photographes, avec ou sans carte de presse, s'inquiètent des menaces contre l'exercice de leur métier et du "cap répressif" qui a été franchi. 1400 personnalités du monde de la culture dénoncent ce "récit" officiel qui "ne colle pas à la réalité même si médias grand public et porte-paroles du gouvernement voudraient bien nous y faire croire." La France a été accusée par l'ONU d'"usage excessif de la force". Une trentaine d'ONG dont Amnesty International et RESF ont déjà appelé à manifester contre les restrictions de libertés publiques en France. Selon l'association Reporters sans frontières, "près de 90 journalistes ont été victimes de violences policières depuis le début du mouvement des "gilets jaunes"."

Mais le gouvernement légitime toujours des violences contre des civils, des suppressions de libertés publiques temporaires (état d'urgence, loi anti-Casseurs) ou définitives (asile, secret des affaires). Semaine après semaine, le gouvernement jette de l'huile sur le feu. Il lui suffit de théâtraliser la casse réelle de quelques centaines activistes dénommés Black Blocs, qu'il provoque et met en exergue chaque semaine. Ce même gouvernement assène ensuite que les Gilets Jaunes ne sont rien - pas représentatifs, minoritaires, désorganisés. Il utilise ces mêmes Gilets Jaunes pour justifier les pires excès contre les libertés individuelles que la France ait connus depuis la guerre d'Algérie.

Les réseaux qui ont fait Macron
Le malaise démocratique est grand, si réel que l'on peut espérer que la Macronie perde enfin certains des réseaux qui l'ont soutenue. Deux ans après l'élection de Macron, on réalise en effet de mieux en mieux comment, par qui et pour qui il fut élu. le brûlot de Juan Branco, préfacé par Denis Robert ("Crépuscule", Edition Au Diable Vauvert)puis l'enquête de Marc Endeweld ("Le grand manipulateur, les réseaux secrets de Macron", Edition Stock), ont permis à chacun(e) de mieux comprendre les réseaux qui ont fait l'élection. Le premier ouvrage est un carton en librairie mais boycotté par la presse, les radios et les télévisions. Juan Branco fait peur car sa parole n'est pas assez policée sur les plateaux radiophoniques souvent complaisants. Le second ouvrage fait l'objet de chroniques élogieuses mais parfois gênées. L'éditocratie ne conteste pas les révélations, mais elle en minore l'importance.

Ces réseaux, pris individuellement, ne sauraient "faire" une élection présidentielle, nous explique-t-on. Pourtant, là 'est pas le propos. Pris dans son ensemble, voici le dispositif macroniste qui a fait l'élection:

#1. Le contexte: Depuis 2013, les sondages promettent Marine Le Pen en tête de tous les scrutins et, surtout, celui présidentiel. La menace d'un basculement frontiste permet d'agiter les peurs et de coincer l'essentiel de l'électorat entre indifférence ("l'élection est pliée") et chantage à la fin de la République. Contre Le Pen, n'importe quel candidat qualifié au second tour avait la quasi-garantie d'une victoire.

#2. La publicité:  Grâce à Mimi Marchand et aux journaux people (Paris Match, VSD, Gala, Closer, etc), le candidat Macron, avec ou sans son épouse, a bénéficié d'un "matraquage publicitaire massif" et gratuit grâce à  des centaines de publi-reportages, articles et couvertures sur lui, sa vie, son œuvre. Qu'aurait-on dit si Jean-Luc Mélenchon ou François Fillon avaient chacun capté 42% des parts de voix dans les médias entre avril et septembre précédent les primaires puis la campagne présidentielles ?

#3. Les réseaux: Macron a investi tous les réseaux historiques à droite comme à gauche, tantôt pour s'y appuyer (la Françafrique) tantôt pour éviter qu'ils ne servent à ses concurrents de droite (Fillon, Juppé, Sarko) ou de gauche (Hollande, Valls): associations étudiantes; grands patrons (Niel, Arnault, etc); communicants spécialisés (Havas); dictateurs africains et intermédiaires douteux (Dhjouri); cercles religieux et communautaires; réseaux sarkozystes et juppéistes; déçus du Hollandisme (Patriat, Jouyet) et vieille garde mitterandienne (Charasse); écologistes mous et lobbyistes des industries polluantes; publicitaires et éditocrates; réseaux de la nouvelle économie et collectifs de startupers et autres "Pigeons"; SciencesPo.
"Dès 2013, Emmanuel Macron organise des réunions de communicants pour sa communication personnelle et sa future ambition politique dans le dos de François Hollande. II a pu inviter Franck Louvrier, illustre conseiller communication de Nicolas Sarkozy. Contre François Hollande, il n'a pas hésité à utiliser les réseaux de la droite et de Nicolas Sarkozy." Marc Endeweld.
 #4. Les financements: en optimisant la loi sur le financement électoral, Macron a obtenu la moitié de ces 16 millions nécessaires au premier tour grâce à un petit millier de donateurs, des gens aisés et sociologiquement premiers bénéficiaires des premières mesures "urgentes" de Macron au pouvoir (flat tax, suppression de l'ISF). En jouant sur la coupure fiscale des deux exercices calendaires 2016 et 2017, "le candidat a levé 15 994 076 euros entre la création d'En Marche en mars 2016 et décembre 2017" expliquent les journalistes Sylvain Tronchet et Julie Guesdo. "Tout au long de la campagne, l'équipe d'Emmanuel Macron a noyé dans un brouillard de chiffres sa dépendance aux donateurs fortunés." En fait, la campagne a été été financée pour moitié par 800 grands donateurs et majoritairement dans les arrondissements riches de la plus riche ville de France, Paris. Quelques 15% de la collecte est venue de l'étranger (2,6 millions d'euros).

Guichet des riches après la victoire, le clan macroniste a cependant souffert de trous de trésorerie difficiles au début de l'année 2017, avant que deux banques ne lui prêtent généreusement en avril. La mise à nue, par le journaliste Endeweld, des efforts macronistes à chercher des riches soutiens en Algérie appelle une question: comme Sarkozy en Libye en 2006, le clan macroniste cherchait-il des financements occultes en Algérie ? Les contacts avec le trouble Alexandre Djourhi via l'ambassadeur Driencourt, le rôle du secret Ludovic Chaker (ancien espion devenu conseiller du monarque et officier traitant de Benalla à En Marche pendant la campagne), l’entregent de Dominique Villepin, ou les rencontres Benalla/Djouhri avant l'élection (et non pas seulement après son éviction en 2018), les relations nouées avec le pouvoir algérien interrogent.

 Bref, deux années après l'élection, le pouvoir macroniste est nu. Grâce à lui, la différence est ténue avec la politique xénophobe italienne ou autrichienne. Son échec économique est pour l'instant patent, avec la division par deux du nombre d'emplois créés entre 2017 et 2018, la progression de la dette, et l'asphyxie de la demande. Son inaction écologique, au-delà des agitations médiatiques sur les "Big bang dans les poubelles" et autre green-washing de la finance mondiale, est coupable et cache mal la relance couteuse du nucléaire et la protection des plus gros pollueurs. Son mépris social, avec la réduction ou la déstabilisation des services publics, a été partiellement corrigé grâce aux mesures de pouvoir d'achat forcées par le mouvement des Gilets Jaunes en décembre.

A cause de Macron, la France est une démocratie affaiblie, une démocratie qui s'affaisse.

Même si les deux tiers des sondés n'y croient pas, Macron a bel et bien baissé les impôts, pour l'essentiel ceux des ultra-riches. Et il a baissé la démocratie, pour toutes et tous.

Ami(e) macroniste, où en es-tu ?



Appel de la Cimade, avril 2018