14 septembre 2018

593ème semaine politique: ce qu'a fait Emmanuel Macron pour les pauvres

 

 

Où l'on parle de l'action du jeune monarque à destination des neuf millions de pauvres du pays. 

 

Et de quelques caprices autocratiques. 

 

 

Émanciper les riches
Emmanuel Macron a déjà fait beaucoup pour les pauvres. Il les a d'abord méprisé publiquement: il les a accusé de coûter un "pognon de dingue" (qu'il est cocasse d'entendre les Griveaux, Bergé, Valls déjà parti et autres perroquets militants applaudir aujourd'hui au "pognon de dingue" prétendument promis pour "éradiquer la pauvreté"). Il s'est moqué de "ceux qui ne sont rien" que l'on croise dans les gares. Sur le sujet sensible de la santé, sa ministre Agnès Buzyn a également incarné ce mépris de classe par quelques formules glaçantes depuis que Macron est au pouvoir: à propos de l'une des rares promesses sociales - la gratuité des lunettes et des prothèses dentaires - elle avait ainsi rapidement minoré l'ambition d'une formule méprisante : "on n'est pas là pour offrir des montures Chanel à tout le monde." Et que dire de ces héros de la Macronista tels le député de Paris Sylvain Maillard qui raillait les SDF "dans la rue par choix", ou sa collègue O'Petit qui moquait les étudiants "qui pleurent pour 5 euros d'APL en moins" ?

Sur son estrade, frappée d'un logo de la République française qu'il a fait modifier d'une croix de Lorraine sans crier gare, ce jeudi 13 septembre, Macron loue encore les "premiers de cordée". Il enfonce le clou, bravache qu'il est: "ce combat, c'est un combat de justice, de dignité, de responsabilité, n'oublier personne, c'est dire en quelque sorte comme diraient certains, au premier de cordée : n'oubliez pas les derniers de cordée." Pense-t-il à ces 400 000 foyers ISF heureux gagnants de la première année du quinquennat ? A ces traders de la finance londonienne qu'il tente d'attirer à coup de crèche, école, lycée et exonérations fiscales dédiées ?

Macron utilise des belles formules, souvent éloignées de la réalité de son action. Il parle de "projet solidariste et humaniste qui fait que chacune et chacun doit considérer qu'une part de notre place dans la société est aussi un peu d’aider l'autre". La semaine précédente, le Conseil constitutionnel a validé son Code de la Honte qui rapproche la République française du programme xénophobe des gouvernements italien, autrichien et hongrois en sabrant le droit d'asile. Macron a un projet "solidariste et humaniste"... ne riez pas, voici Docteur Jekyll et Mister Hide.

Macron en rajoute donc sur sa métaphore préférée de la "cordée". Et cela sonne faux, faux comme le discours d'un "nouveau converti" qui en rajoute au point de devenir gênant. Sur les réseaux sociaux, quelques journalistes ricanent. Mais qui donc lui a écrit son texte ? "Il y a dans chaque enfant qui naît dans une famille pauvre un Mozart qu'on assassine. C'est insupportable d'injustice et de gâchis". Macron insiste sur les inégalités de naissances et "les accidents de la vie".  Il donne une cohérence à son action: "Il ne s'agit pas là de dire parce que j’entends toujours les commentaires, c'est un formidable tournant social, je crois à l'unité de la politique qui est conduite par le gouvernement."  

Macron plaide donc que ce volet social n'est qu'une facette d'une politique plus grande qui vise à donner à chacun(e) une activité. Vraiment ?

Dans sa première loi de finances, Macron a abaissé lourdement la fiscalité des plus riches: suppression de l'ISF (3,5 milliards d'euros par an pour 350 000 foyers), réduction et plafonnement des impots et cotisations sur les revenus financiers (la fameuse "flat tax" soit 1,5 milliards d'euros minimum par an), allègement des taxes sur les professions financières pour attirer les cadres de la City après le Breixit, suppression de l'exit-tax, etc... soit quelques 6 milliards d'euros d'exonérations sans contrepartie, une politique fiscale irresponsable qui ne favorise pas l'investissement mais la rente et le placement financier.  Mais comme le président des riches s'est engagé à réduire le déficit public, cette réduction se finance sur le dos de la dépense publique- plan "CAP2022" (30 milliards d'euros d'économies d'ici 2022), suppression de postes dans les services publics, réduction des dotations aux collectivités locales, plan d'économies à la Sécurité sociale.

"Robin des bois à l'envers", Macron prend à tous pour redistribuer à quelques-uns. 

Merci patron.

Discours contre réalité
Jeudi 13 septembre, Macron insiste sur l'inégalité des chances, la reproduction de la pauvreté de génération en génération: "Le scandale de la pauvreté, c’est-à-dire de vies qui ne sont pas choisies, d’accidents qu’on a subis, de batailles qu’on a menées, parfois perdues. (...) Le cœur de la philosophie que je porte, c'est le retour à l'activité" explique-t-il.  D'aucuns pourraient considérer qu'il s'agit de revaloriser le mérite et de fustiger la rente. Que nenni ! Les premières mesures, massivement couteuses pour les comptes publics, du jeune monarque ont justement été d'exonérer la rente. Pour s'excuser, il brandit la suppression de la taxe d'habitation pour tous (même les riches), mais elle sera compensé par d'autres taxes ou économies sur les services publics qui frapperont tous les foyers. Macron braille qu'il a réduit les cotisations salariales (santé, chômage) de 3 milliards d'euros, mais cette baisse est compensée par une augmentation de la CSG pour tous (+1,7 point).

Emmanuel Macron a déjà fait beaucoup pour les pauvres. 

Il les a fragilisé.

Pour leurs enfants, il a remplacé un système d'affectation post-bac défaillant par un système plus élitiste et plus précarisant pour le plus grand nombre. Il a créé un "bac pour riches", qui fait la part belle au contrôle continu (bac des communes riches contre bac des communes pauvres), au grand oral et aux matières littéraires.

Le président des riches a réduit les aides au logement pour les ménages modestes (soit environ 2 milliards d'euros d'économies par an, l'exact montant qu'il affirme aujourd’hui consacrer à son plan pauvreté... ) et entend supprimer les emplois aidés d'ici l'an prochaine. L'immense majorité de ces derniers sont dans le secteur non-marchand, principalement en milieu scolaire et associatif. C'est-à-dire justement là où les ménages les plus modeste en ont besoin. Grâce à Macron, la Sécurité sociale rembourse moins, et la crise hospitalière a été aggravée par une réduction de budget en 2018: hausse du forfait hospitalier, suppression de 1,6 milliards d'euros de crédits pour les hôpitaux, et déremboursements de soins.

Emmanuel Macron a déjà fait beaucoup pour les pauvres. Il a déjà réduit leur maigre pouvoir d'achat pour sa première année du quinquennat. L'alignement de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence sans compensation pour les plus pauvres en est une des causes. Pour 2019 et 2020, il a même plafonné la revalorisation des aides au logement (APL), de l'ensemble des allocations familiales et des pensions de retraite à 0,3%, soit 1,3 point en deçà de l'inflation.

Emmanuel Macron a déjà fait beaucoup pour les pauvres. Il s'est assuré qu'il y en aura d'autres. Le premier piège à pauvreté est le travail, ou plutôt son absence, ou sa précarité. Justement, la première mesure de Jupiter fut les Ordonnances Travail, ou le renforcement de la précarité au nom de la "peur de l'embauche": création du contrat de travail le plus précaire: révocable comme un CDI à la fin d'un projet, limité comme un CDD, renforcement des pouvoirs des employeurs contre les conventions collectives plus protectrices, limitation des recours aux prud'hommes, facilitation des licenciements, suppression de 200 000 représentants du personnel avec la réduction du nombre d'instances représentatives du personnel. Dans sa loi suivante sur "la liberté de choisir son avenir professionnel" (sic!), Macron a élargi le plafond de revenu des auto-entrepreneurs pour favoriser ce statut précaire. En parallèle, il a fait durcir les conditions d'"offre raisonnable d'emploi" pour les chômeurs.

Emmanuel Macron veut faire davantage  pour les pauvres, un "pognon de dingue". Presque autant en 4 ans pour 9 millions de pauvres que ce qu'il a fait en deux ans pour 500 000 foyers les plus riches.

Dans son discours, il loue l'ambition d'émanciper: "il y a au cœur, de ce dont nous parlons," explique-t-il, "un projet productif qui permet seul l'émancipation de chacun." Mais Macron a surtout émancipé les riches, les puissants et les grandes entreprises à travers la libéralisation du code du travail, la préparation à la privatisation de quelques joyaux (le rail, les aéroports), la défiscalisation des revenus financiers. Le Président des riches s'inquiète de la révolte possible des pauvres et des classes populaires: " Ceux qui ont pensé à un moment qu'on pouvait réussir à quelques-uns dans une société, sur des territoires, ils ont eu à vivre à un moment la protestation de leur propre peuple, regardez de l'autre côté de la Manche ce que dit le Brexit, il dit simplement qu'une part du pays s'est dit : ce projet-là n'est plus pour moi, je n’ai plus ma place, ces gens-là ne me veulent pas, ils ont oublié qu'il y avait une corde, ils sont partis de l'autre côté de la montagne et m'ont laissé seul."

Charité de classe
Jugeons donc la réalité des mesures proposées. Il s'agit d'un mélange de mesures ultra-précises mais non chiffrées et souvent au conditionnel, et d'un chiffrage global, cumulé sur 4 années pour faire plus importants (et soumis aux futures lois de finances et de financement de la Sécurité sociale des années 2019 à 2022).

Voici les principales mesures annoncées, avec leur chiffrage ramené en base annuelle pour faciliter la comparaison avec les cadeaux fiscaux, réels et votés, de la seule première année du quinquennat Macron pour les 2% des foyers les plus riches - soit 5 à 6 milliards d'euros. A chaque fois, le même constat : l'indécence n'est pas dans ces mesures, mais dans la faiblesse de ces ambitions, l'incroyable pingrerie de la clique macroniste qui, tels quelques puissants de l'Ancien régime, croit s'acheter une bonne conduite avec cette exercice de charité aristocratique.

Communication numéro 1 - "L’égalité des chances dès les premiers pas" - 310 millions d'euros annuels. 

Le gouvernement recycle (30 000 nouvelles places en accueil collectif déjà votées), et énumère des mesures floues et sans moyens - "plan de formation" des 600 000 professionnels de la petite enfance, "renforcement de la politique de soutien à la parentalité" (fichtre !) et renforcement de "la transparence des modalités d’attribution des places de crèches."

Il promet la création de 300 crèches d’ici 2020, d'un "bonus mixité sociale" dans l’accueil collectif pour 90 000 places, et du tiers payant du complément mode de garde courant 2019 pour l’accueil individuel.

Il ne s'épargne aussi aucune hypocrisie: il promet de "soutenir les collectivités dans 60 quartiers prioritaires avec deux adultes par classe de maternelle (un Agent territorial spécialisé des écoles maternelles et un enseignant)" alors que , "en même temps", il a décidé de supprimer 13 milliards d'euros de dotation aux collectivités locales, l'équivalent de 60 000 agents territoriaux et, last but not least, de supprimer d'ici l'an prochain les emplois aidés dont une grande partie sont en fait des renforts dans l’Éducation nationale.

Communication numéro 2:  "garantir les droits fondamentaux de l'enfant" - 67 millions d'euros annuels. Macron promet "des repas à 1 euro à la cantine et des petits déjeuners proposés dans les écoles prioritaires": en fait, le gouvernement entend proposer aux "communes les plus fragiles de moins de 10 000 habitants" (exit les pauvres des grandes agglomérations), un mécanisme d’incitation "pour appliquer une tarification sociale de la restauration scolaire avec un plafond du barème le plus bas à 1€ le repas."

Communication n° 3: "Un parcours de formation garanti pour tous les jeunes" - 110 millions d'euros annuels. Après le fiasco de Parcoursup (le système d'affectation post-bac a laissé sur le carreau environ 120 000, dont 50 000 sans affectation aucune à deux semaines de la rentrée universaire), le gouvernement remet le couvert. Il créé une "obligation de formation jusqu'à 18 ans" - ça n'engage à rien, cela ne veut pas dire grand chose, mais c'est joli dans la plaquette. Le gouvernement étend de 100 000 places la Garantie Jeunes créé par Hollande.

Communication n° 4: "des droits sociaux plus accessibles, plus équitables et plus incitatifs à l’activité" - 1,2 milliard d'euros par an. L'essentiel du plan est là. Le gouvernement entend fusionner progressivement toutes les aides existantes pour simplifier les dispositifs. La com' élyséenne appelle cela "créer un revenu universel d'activité", mais cela n'a rien à voir avec un revenu minimum garanti et inconditionnel. Le coût de cette mesure n'est pas chiffré. Pire, il promet de "moderniser la délivrance des prestations sociales en favorisant les échanges d’informations entre acteurs", en gros, faciliter le flicage des bénéficiaires entre organismes.

A l'inverse, Macron recycle une mesure déjà votée pour 2018, la revalorisation de la prime d'activité pour 3 millions de ménages, et "80 € par mois au niveau du SMIC" (trop généreux !). Plus intéressant, le gouvernement renomme une promesse de campagne: exit le remboursement intégral, désormais, il s'agit d' "accompagner le « 100% santé » sur l’optique, les aides auditives et le dentaire."

Charité macroniste oblige, la CMU sera faussement améliorée: le gouvernement promet une "aide au paiement d’une complémentaire santé (ACS), marquée par un taux de non-recours supérieur à 50 %, sera intégrée à la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-c) avec une participation financière inférieure à 1€ par jour." Vous avez bien lu. Moyennant 30 euros par mois, les pauvres pourront bénéficier d'une complémentaire santé...

Enfin, le gouvernement annonce 1450 places supplémentaires d’ici 2022 pour les lits d’accueil médicalisé (LAM) et lits halte soin santé (LHSS) et 1200 places supplémentaires pour les appartements de coordination thérapeutique (ACT). Comment juger ? Le même gouvernement refuse de dévoiler le nombre de lits d’hôpitaux qu'il entend fermer cette année.

Communication n° 5: "l’accompagnement de tous vers l’emploi" - 260 millions d'euros annuels
Après les Ordonnances Travail, cette annonce est sans doute la plus hypocrite. Le gouvernement créé une "garantie d'activité" pour 300 000 allocataires par an, soit environ 5% des adultes qualifiés de pauvre dans ce pays (50 millions d'euros par an). Il ne promet pas de simplifier le parcours d'attribution du RSA et alléger les conditions de flicage administratif imposés par Sarkozy (rappelons qu'environ 5 milliards d'euros ne sont pas réclamés par leurs bénéficiaires), il promet de simplifier l'orientation des bénéficiaires qui demandent le RSA, nuance.... Grosse nuance.

S'ajoute la création de 100 000 postes dans l'insertion sur 4 ans: de quoi parle-t-on ? Patatras ! Le dossier de presse du gouvernement comporte des informations contradictoires. Enfin, le gouvernement ajoute 240 M€ au total "mobilisés pour améliorer la formation des salariés du secteur social de l'insertion (IAE)."

La politique de Macron vis-à-vis des 9 millions de pauvres consiste à faire le minimum, et à en exiger le remboursements par des économies ailleurs sur le dos des mêmes plus fragiles. 

De quel "équilibre" Macron est-il le nom ?

Caprices monarchiques
On avait failli rater ces annonces charitables. Et c'est sans doute trop d'honneur que de leur consacrer autant de lignes, une goutte d'eau dans la politique macroniste. Cette semaine, il y a plus cocasse.

La désignation du fidèle opportuniste François de Rugy au ministère de la transition écologique, lequel embauche rapidement un agent d'Havas pour sa communication politique et soigner ses revirements antiécologistes, n'empêche pas, évidemment, le refus des députés LREM de garantir l'interdiction du glyphosate dans l'utilisation des pesticides industriels. En fin de semaine, la jeune ministre Brune Poirson s'agite sur son clavier pour contre-tweeter alors que les député(e)s marcheurs se couchent encore devant les lobbies de la chimie.

Malgré ses nombreuses casseroles judiciaires, le zélé Richard Ferrand est désigné président de l'Assemblée. L'hémicycle sera bien tenu. Une soixantaine de marcheurs n'ont pas soutenu cette candidature, quelle fronde ! Ferrand fait un trait d'humour misogyne - "excusez moi de ne pas être une dame" - face aux journalistes qui l'interrogent sur ce nouveau monde qui ressemble à l'ancien.

Plus drolatique, l'Elysée informe qu'une boutique physique va ouvrir dans le Palais pour vendre quelques produits dérivés. Le général de Gaulle payait son électricité. Macron affuble le symbole de la République d'une Croix de Lorraine et facture 55 euros des tee-shirts à son effigie pour financer son palais. La version en ligne dispose déjà de quelques tee-shirts à la gloire du jeune monarque. Plus ridicule encore, on apprend qu'Alexandre Benalla, l'ex-garde du corps du monarque pris en flagrant délire de violences contre manifestants un premier mai de 2018, avait expliqué lors de sa garde à vue en début d'été qu'il était responsable de cette boutique ! Ne riez pas, la République est à terre.

Benalla refuse l'audition prochaine devant la commission d'enquête du Sénat. Il a des mots violents, indignes: "M. Philippe Bas (président de la commission sénatoriale), je mesure très bien mes propos, ce petit marquis m'impose aujourd'hui de venir devant lui, sinon il m'envoie la police ou la gendarmerie.". Il n'est pas seul. Christophe Castaner, le patron du parti macroniste, prouve une nouvelle fois sa bêtise contreproductive en accusant le Sénat de chercher à destituer le Président (lol...). Puis voici la ministre de la Justice elle-même qui dénonce une "immixtion du pouvoir exécutif dans une procédure judiciaire". Elle écrit même une tribune dans le Monde pour justifier que Benalla mis en examen peut choisir devant ses juges "de se taire", un droit "garanti notamment par la Convention européenne des droits de l'homme"... On est stupéfait, voici donc la ministre de la Justice, d'un gouvernement émanation fictive du parlement, qui donne des conseils juridique à un barbouze de l'Elysée. Puis le sbire Griveaux, porte-parole macroniste et candidat à la mairie de Paris, qui lâche publiquement qu'il regrette que la commission sénatoriale ne soit pas dirigée ... par un membre du parti macroniste (sic!). Et enfin Macron lui-même, qui s'indigne et passe un coup de fil au président du Sénat pour se plaindre de l'audition.

Ministres et président s'inquiètent publiquement de l'audition d'un homme dont ils minoraient tous l'importance. Qui doute encore qu'il s'agit d'une affaire d'Etat ?