6 octobre 2018

596ème semaine politique: les signaux faibles d'une République en vrac

 

 

Où l'on a l'impression de vivre dans un monde parallèle. 


CRISE D’AUTORITÉ
"Je vous rassure. Il y a un cap, des institutions, un gouvernement au  travail, au service du pays et du peuple français." Voici Emmanuel Macron qui parle, sourire coincé en déambulant sous protection policière dans les couloirs du Salon de l'Automobile à Paris, alors qu'il vient de perdre son ministre de l'intérieur sur un caprice.

Après la démission fracassante de Nicolas Hulot début septembre, voici Gérard Collomb, second poids lourd et fidèle de la première heures, l'homme du réalignement xénophobe et du "pragmatisme" libéral qui claque la porte. La cause ? Collomb a la trouille de perdre sa mairie de Lyon. La tenue d'un meeting dans une salle quasi-déserte lui a fait perdre les plombs.

Mardi, Emmanuel Macron refuse pourtant la démission de son ministre de l'intérieur et déclare qu'il a "renouvelé sa confiance et lui a demandé de rester pleinement mobilisé sur sa mission pour la sécurité des Français." Mais "Papy" insiste, et fait craquer Jupiter l'après-midi même. Quelque sheures plus tard, il est dans le train pour Lyon. un départ expresse pour une démission rocambolesque... Et cette explication drôlatique, pour enfoncer le clou: "Les choses se sont faites de manière concertée avec Emmanuel Macron" explique plus tard Gérard Collomb. Notez les termes. Les déclarations de la semaine émanant de la Macronista sont cocasses.

La gestion de la sécurité du pays se retrouve sans ministre dédié. Édouard Philippe est envoyé faire l'intérim -  dans le contexte insécuritaire que les macronistes décrivent pour justifier l'inclusion de l'état d'urgence dans le droit commun en 2017, ce cumul des postes paraît surréaliste. Car maintenant, voici que l'on murmure que d'autres ministres vont dégager. Le caprice d'un vieil homme, routard de la politique, replace symboliquement "la République en Marche" dans l'ancien monde tant décrié, il fait voler en éclats les quelques restes de l'édifice macroniste.

Macron est autoritaire, mais il manque d'autorité. Le jeune monarque se fait piétiner par ses plus proches soutiens.

On peut croire que la succession de clichés pris aux Antilles montrant le jeune monarque en sueur posant pour divers selfies entre deux jeunes hommes torses nus, dont l'un pointant un doigt d'honneur devant la caméra, n'a pas arrangé la stature présidentielle. Le philosophe Michel Onfray, éjecté durant l'été de l'université de Caen, publie un texte au vitriol que d'aucuns se précipitent pour l'accuser d'homophobie.
"A Saint-Martin, il est avec le mec et il dit 'Ah t'est costaud, tu devrais faire du bâtiment… Et puis il le tâte! Qu'est-ce que c'est que cette histoire Monsieur le président de la République?" Fabrice Eboué, humoriste, 2 octobre 2018.

Emmanuel Macron fait-il exprès ? Non, sans doute. Il est simplement peu expérimenté. Sa victoire par défaut a pu masquer son absence de talent et d'expérience. Les masques tombent un à un.

Mais ce n'est pas tout. Collomb se confie le lendemain à la télévision. Et enchaîne une succession de déclarations ahurissantes: sur l'affaire des barbouzes de l'Elysée, il réitère son ignorance, surprenante et dangereuse à ce niveau de responsabilité: "J'ai toujours pensé qu'Alexandre Benalla était un policier." rappelle-t-il. Le "premier flic de France" était-il si "neuneu" à propos du garde du corps de Macron, auditionné par les juges dans la semaine? Sur Lyon, "la construction d'une ville, c'est le temps long. Il faut avoir à la fois l'expérience et l'enthousiasme de la jeunesse" déclare le septuagénaire qui s'accroche à son baldaquin municipal. Gérard Collomb ne portera pas non plus les couleurs de LREM. Le "nouveau monde" a ses limites. LREM voulait "dépasser" les clivages politiques, Collomb se précipite au contraire pour accumuler les étiquettes politiques autour de lui, comme dans l'ancien temps, et tenter de convaincre que son assise est large.

Qui est surpris ?

CRISE DE CONFIANCE
Deux départs en Macronista, trop d'honneurs. C'est Noël avant la Toussaint. Sept départs en 500 jours, Jupiter bat un record. Cette cuisine politicienne n'est politiquement pas grand chose si ce n'est qu'elle révèle que Macron a perdu le contrôle. 

Les éléments de langage tardent à venir. Aurore Bergé est tout occupée à défendre "son" rapport sur l'audiovisuel français (40 propositions dont un tiers ne sont que le rappel des engagements de l'Etat.... ). Benjamin Griveaux ne sait comment défendre la situation ridicule dans laquelle se trouve l’aréopage macroniste:"Rien de ce qui se passe depuis 48h ne s'apparente à une crise politique, l'Etat fonctionne, les transformations sont engagées."

Le plus surprenant est le trouble provoqué par les conditions du départ de Collomb dans les cercles médiatiques les plus proches de la Macronista. Est-ce le début du réveil, les prémices d'une prise de conscience ? En son temps, l'antisarkozysme s'était rapidement enrichi d'une fraction médiatique et politique agacée et choquée par le comportement de l'ancien monarque.

Macron vit une trajectoire similaire à celle de Sarkozy. Il a rapidement perdu ceux des électeurs qui l'ont choisi uniquement comme vote anti-Le Pen lors du second tour présidentiel. Puis c'est avec la majorité de l'électorat de gauche que a rupture s'est creusée. Mais Jupiter compensait la désagrégation de son flanc gauche et centre-gauche par le renforcement de son flanc droit, admiratif de sa présidence des riches, et déçu par l'hystérisation furibarde des Républicains provoquée et alimentée par Laurent Wauquiez. Depuis juillet, la séquence est à nouveau différente. La Macronista s'affaisse même à droite. L'affaire Benalla a révélé un summum d'incompétence au sommet de l'Etat, sur un sujet clé à droite, la sécurité, de surcroît présidentielle. L'obstination de Macron, de ses ministres et suppôts à tenter de bloquer les enquêtes sur les barbouzeries élyséenne a aggravé le reste.

La démission surprise de Hulot a choqué une presse acquise à la cause macroniste. Et si Jupiter était nul ? Voilà la question. Dans les médias, les signaux faibles de ce désaveu généralisé se multiplient: l'Express, Challenges, le Point, l'Opinion, Ouest-France, les chaînes d'information, les rédactions politiques des radios nationales, les éditorialistes de gauche comme de droite, le Parti Médiatique tout entier s'éloigne ou stresse du ridicule présidentiel et de l'échec de sa politique. Challenges, l'hebdo de l'économie et de la finance, se fait l'écho des ratés de la gestion version Macron: "Macron dirige le gouvernement comme s'il était le PDG de Carrefour. (...) Il y a un malentendu de départ. Parce qu’il est jeune, on lui a associé une image de modernité.(...) Emmanuel Macron partage une vision assez ancienne selon laquelle le pouvoir se suffit à lui-même et garantit la fidélité de ses ministres."

Même Gala, l'un des meilleurs clients de l'agence Bestimage pour ses clichés exclusifs du couple Macron depuis 2016, se met à la critique sur les bourdes du jeune monarque lors de l'hommage à Charles Aznavour. Et Paris Match, l'autre meilleur client des publi-reportages clés en main des agences élyséennes, s'inquiète tout autant: "Macron devrait laisser le général en paix" commente Bruno Jeudy. "De Gaulle avait relevé deux fois la France. Macron, lui, se bat contre les 'péripéties'."

Boum.

CRISE SOCIALE
Les signaux faibles d'une République en vrac sont aussi sociaux et économiques. Jugé à l'aune de ses propres objectifs libéraux, le président des riches est pour l'instant en échec. Certes, un demi-million de foyers les plus aisés sont les grands gagnants de la suppression de l'ISF, de l'instauration de la "flat tax" qui plafonne l'imposition de leurs revenus financiers à un niveau plus bas que celles des salaires et, l'an prochain, ces derniers profiteront même de la suppression de la taxe d'habitation (sic!). Pour 2018, Bercy anticipe une "relance de la distribution de dividendes"... Quelle surprise ! L'imposition des revenus financiers dans le barème de l'IR avait fait fléchir la distribution de dividendes aux actionnaires sous le quinquennat Hollande (13 milliards d'euros par an) par rapport aux niveaux constatés sous Sarkozy où leur imposition était forfaitaire (20 milliards d'euros par an).

Mais le "ruissellement" de ce flots d'argents vers l'investissement, la création d'emplois et la consommation se fait attendre. Le gouvernement en est réduit à privatiser des monopoles publics (la privatisation de la Française des Jeux a été votée cette semaine) ...

Pire, la consommation des ménages marque le pas, les créations d'emplois ont été plombées, et s'affichent au plus bas depuis deux ans au dernier semestre. La croissance reste faible. Le pouvoir d'achat s'est replié début 2018. Le gouvernement espère une reprise provisoire au moins pour le dernier trimestre avec l'entrée en vigueur des réductions de cotisations sociales ou de la baisse de la taxe d'habitation. Rien n'est moins sûr. D'abord, nombre de foyers découvrent que la baisse de la taxe d'habitation n'est en fait qu'une annulation de son inflation... Ensuite, le gouvernement a discrètement changé les modalités de calcul de la prime d'activité pour les travailleurs modestes. Au final, la hausse de cette prime tant promise ne sera que de ... 8 euros par mois en moyenne. Enfin, cette "reprise" du pouvoir d'achat ne concerne pas tout le monde: "à l'horizon, 2020, 79 % des ménages comptant au moins un retraité seront perdants" confie l'Opinion. Et l'an prochain, la mise en place du prélèvement à la source provoquera un choc dans les chaumières peu habituées à la mensualisation de leur impôt sur le revenu.  

"Je ne me suis pas engagé sur le pouvoir d'achat" justifie le président des riches.

On avait compris.

"Des péripéties", commente Macron. L'homme perd les pieds. Il a réembauché Bruno Roger-Petit, son ancien conseiller en communication dégagé au cours de l'été, avec le titre aussi ronflant qu'inutile de "conseiller mémoire".

Jupiter a donc besoin d'un conseiller pour sa mémoire, ou bien pour ses mémoires et espérer laisser une trace autre que son indifférence aux noyades des migrants en Méditerranée et ses cadeaux fiscaux pour les plus riches du pays.

Dans son hommage à la Constitution d'un régime fatigué, Macron rate l'essentiel.

A Colombey-les-deux-Eglises, il caricature les partisans d'un changement de Constitution: "Ceux qui veulent la VIe République n’aiment pas l’État"... fichtre ! Rien que ça ! Des ennemis de l'Etat ?


Pas un mot sur les dérives présidentielles, bien au contraire: "le chef de l’Etat occupe une place et dispose de prérogatives puissantes sans pour autant que s’instaure un régime présidentiel" commente-il devant les membres du Conseil constitutionnel. Macron nie le caractère monarchique du régime, plus monarchique et potentiellement,nt autocratique que ceux des Etats-Unis, du Royaume Uni ou de l'Allemagne. Féru d'Histoire, Macron n'a sans doute pas lu "le Coup d'Etat permanent" où François Mitterrand détaille et dézingue les travers de cette constitution dont plus tard, 14 années durant, il s’accommoda fort bien.

Peu de commentaire non plus sur l'abstention. Elle est croissante, et elle a pourtant atteint un niveau record lors des élections présidentielles et législatives de 2017. Quiconque ne voit pas que le désintérêt des Français pour leurs institutions les plus essentielles est un danger est bien aveugle, ou hypocrite. Macron évoque le point: "ce lien de confiance entre les électeurs et les élus s’est étiolé d’année en année, les chiffres de la participation électorale l’attestent." Les correctifs qu'il entend apporté sont connus, et insuffisants: une (micro)dose de proportionnelle, et le non-cumul des mandats. C'est tout. Macron ose ensuite arguer que la réduction des moyens, des délais et du nombre de parlementaires permettra d'améliorer le travail législatif.

Lors de ce discours, Jupiter défend sa mainmise sur la justice. Avec cette novlangue habituelle, il explique que "la justice doit être indépendante mais elle ne saurait être hors de tout". Lui-même vient personnellement de choisir le remplaçant de l'un des plus importants procureurs du pays: "A ce titre, n'en déplaise à des esprits chagrins ou mauvais lecteurs de notre Constitution actuelle comme je l'espère de celle à venir, son lien avec le pouvoir exécutif même assorti de robustes garanties ne saurait être totalement rompu."

La Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) désavoue Jupiter sur ce sujet. Dans un rapport de 300 pages, la CEPEJ fustige l'absence d'indépendance du parquet, une anomalie française en Europe. Le nombre de procureurs y est déjà trop faible (2,8 pour 100.000 habitants), et ces derniers sont inévitablement surchargés par le grand nombre de procédures qu’ils reçoivent (7,45 pour 100 habitants): un parquet aux ordres du président, et surchargé pour accomplir ses missions, voilà le terrible constat.


Le discours est plat et ennuyeux. Quelques heures avant, dans les rues de Colombey-les-Deux Eglises, Jupiter dérape, encore "La seule chose qu'on n'a pas le droit de faire, c'est de se plaindre" Emmanuel Macron fait la leçon à quelques retraités, en visite à  pour l'anniversaire de la Vème République. La séquence passe mal. Macron ne sait s'empêcher de donner des leçons "au peuple", à ces "Gaulois réfractaires". Jeunes, vieux, ouvriers, collégiens, retraités, chômeurs ou infirmières, Jupiter sermonne, encore et toujours.

L'accumulation de ces signaux faibles - sur l'échec de sa politique économique, le déséquilibre de sa politique sociale, le manque de séparations des pouvoirs, l'incompétence élyséenne, et la crise d'autorité du jeune monarque en crise d'autorité - donne l'impression que la macronista vit dans un monde parallèle.





Ami(e) macroniste, où es-tu ?



8 commentaires:

  1. Malgré vos efforts, vous n'arrivez pas à imposer cet terme étrange de " macronista", que vous êtes le seul à utiliser...

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    1. Je ne cherche pas à l'imposer. C'est comme Sarkofrance, il n'y a que moi qui l'utilise.

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  2. Vous devriez méditer cette réflexion de Frédéric Mitterrand, qui propose lundi soir à la télé un portrait de Donald Trump : Je le déteste, mais il m'intéresse et je crois que la pire des choses, quand on est "contre", c'est de ne pas savoir évaluer les points forts de la personne dont on fait le portrait.

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  4. Macronista : j'aime bien.... plus actuel que Sarkofrance !

    Bien entendu le "petit garçon" - comme le nomment quelques amis - a des points forts : habileté manœuvrière, intelligence... mais que de défauts indignes d'un Président de la République !
    J'en veux autant aux Droites et aux Gauches qui lui ont facilité l'ascension.

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  5. Macronista, j'aime bien et je l'utilise, donc Juan n'est pas le seul. Macron n'est en rien comparable à Trump car celui-ci s'est fait élire avec sa fortune tandis que le jeunot n'est qu'un pantin qui obéit aux ordres de ceux qui ont financé son élection, et ceux croient encore que Macron s'est fait tout seul et a des latitudes pour changer de politique s'il en avait le désir sont bien naïfs. Macron exécute le programme pour lequel ses commanditaires l'ont fait lire.

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    1. Sans vouloir être malpoli, c'est un peu simpliste...
      D'abord,, si ses "commanditaires" l'ont choisi plutôt que vous,moi,ou tant d'autres politiques, c'est qu'il doit avoir quelques qualités que nous n'avons pas...
      Mais surtout ce programme ne me semble pas si univoque que vous le dites et uniquement déterminé par une poignée de commanditaires: par exemple, en quoi une réforme des retraites inspirée du système suédois (sans que l'on sache encore si on va vers le système à points ou vers les comptes notionnels), qui est le résultat de 10 ans de négociations ininterrompues entre patronats, syndicats de salariés ( à l'époque, 90 % des salariés étaient syndiqués; aujourd’hui, ce ne sont plus que 60 %...)et gouvernements (tantôt de gauche, tantôt de droite) feraient-ils l'unanimité parmi les "commanditaires" de Macron ?

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